Ecce homo : Comment on devient ce qu’on est (1888) - Œuvres complètes
By Friedrich Nietzsche
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§ Préface
1
Prévoyant qu’il me faudra, d’ici peu, m’adresser à l’humanité avec le plus grave défi qui lui ait jamais été lancé, il me paraît indispensable de dire qui je suis. Au fond, cela pourrait se savoir : car je ne me suis pas « laissé sans témoignage ». Mais la disproportion entre la grandeur de ma tâche et la petitesse de mes contemporains s’est traduite par le fait qu’on ne m’a ni entendu, ni même aperçu. Je vis sur le crédit que je m’accorde moi-même, me croire en vie n’est peut-être qu’un simple préjugé ?… Il me suffit de parler à n’importe quel homme « cultivé » se rendant l’été en haute Engadine pour me convaincre que je n’existe pas… Dans ces conditions, c’est un devoir, contre lequel se révoltent au fond mes habitudes, bien plus, la fierté de mes instincts, celui de dire : Écoutez-moi ! car je suis tel et tel. Surtout, pas de quiproquo à mon sujet !
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Je n’ai absolument rien, par exemple, d’un croquemitaine, d’un monstre de la morale, je suis même par nature l’antithèse du genre d’homme que, jusqu’à présent, on a révéré comme vertueux. Entre nous soit dit, c’est à cela, me semble-t-il, que tient justement ma fierté. Je suis disciple du philosophe Dionysos, je préférerais encore être un satyre plutôt qu’un saint. Mais qu’on lise déjà cet écrit. Peut-être ai-je réussi — peut-être cet écrit n’a-t-il d’ailleurs pas d’autre signification — à exprimer cette antithèse dans un style fait de belle humeur et de bienveillance. « Améliorer » l’humanité, voilà bien la dernière chose que, quant à moi, j’irais promettre. Je n’érige pas de nouvelles idoles, moi ; quant aux anciennes, qu’elles apprennent ce que c’est que d’avoir des pieds d’argile. Renverser les idoles (c’est le mot que j’emploie pour les « idéaux »), voilà bien plutôt mon affaire. On a fait perdre sa valeur, son sens et sa véracité à la réalité dans l’exacte mesure où l’on a inventé le mensonge d’un monde idéal… Le « vrai monde » et « le monde apparent » — traduction allemande : le monde inventé par mensonge et la réalité… Le mensonge de l’idéal a été jusqu’à présent la malédiction pesant sur la réalité, l’humanité même en est devenue menteuse et fausse jusqu’au plus profond de ses instincts, jusqu’à adorer les valeurs inverses de celles qui lui auraient garanti au premier chef la réussite, l’avenir, le droit éminent à l’avenir.
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Qui sait respirer l’air de mes écrits sait que c’est un air des hauteurs, un air rude. Il faut être fait pour lui, sinon le risque n’est pas mince d’y prendre froid. Les glaces sont proches, la solitude est immense, mais quelle paix enveloppe toutes les choses dans la lumière ! comme on y respire librement ! que de choses on sent au-dessous de soi ! La philosophie, telle que je l’ai comprise et vécue jusqu’à présent, consiste à vivre volontairement dans les glaces et les hautes montagnes, c’est la recherche de tout ce que l’existence a d’étrange et de problématique, de tout ce qui a été jusqu’à présent mis au ban par la morale. La longue expérience que m’a donnée un tel voyage dans l’Interdit m’a appris à voir tout autrement qu’on pourrait le souhaiter les raisons pour lesquelles on a jusqu’à présent moralisé et idéalisé : l’histoire cachée des philosophes, la psychologie de leurs grands noms m’est devenue claire. Quelle quantité de vérité peut supporter, peut oser un esprit ? tel a été pour moi, de plus en plus, le vrai critère de la valeur. L’erreur — la foi en l’Idéal —, ce n’est pas de l’aveuglement, l’erreur, c’est de la lâcheté… Toute conquête, tout pas en avant dans la connaissance résulte du courage, de la dureté envers soi, de la propreté envers soi… Je ne réfute pas les idéaux, je me contente de mettre des gants pour m’en protéger… Nitimur in vetitum[1] : par ce signe un jour vaincra ma philosophie, car ce qu’on a jusqu’à présent par principe interdit, ce n’est rien que la vérité.
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Parmi mes écrits mon Zarathoustra tient une place à part. Avec lui j’ai fait à l’humanité le plus grand cadeau qu’on lui ait jamais fait jusqu’à présent. Ce livre, dont la voix traverse des millénaires, n’est pas seulement le livre le plus haut qui soit, le vrai livre de l’air des cimes — l’ensemble du fait homme gît à une distance immense au-dessous de lui —, c’est aussi le livre le plus profond, issu du fonds le plus secret de la vérité, un puits intarissable dans lequel aucun seau ne descend sans remonter comblé d’or et de bonté. Celui qui parle ici n’est pas un « prophète », un de ces sinistres mixtes de maladie et de volonté de puissance qu’on appelle fondateurs de religion. Il faut avant tout entendre comme il faut l’accent qui sort de cette bouche, ce ton alcyonien pour ne pas passer lamentablement à côté du sens de sa sagesse.
« Ce sont les paroles les plus silencieuses qui sèment la tempête, les pensées qui mènent le monde viennent sur des pattes de colombe —. »
« Les figues tombent de l’arbre, elles sont bonnes et sucrées : et en tombant leur peau vermeille se déchire. Je suis la bise pour les figues mûres.
Ainsi, à l’instar des figues, mes leçons tombent à vos pieds, mes amis ; alors buvez leur jus et leur chair sucrée ! Alentour, c’est l’automne, et le ciel pur et l’après-midi. »
Celui qui parle ici n’est pas un fanatique, ici on ne « prêche » pas, on n’exige pas la foi : c’est d’une infinie plénitude de lumière et des profondeurs du bonheur que tombent goutte après goutte, parole après parole, le tempo de ces discours est une tendre lenteur. Seuls les élus d’entre les élus y accèdent ; en l’occurrence c’est un privilège sans pareil que d’être auditeur ; il n’est pas donné à n’importe qui d’avoir des oreilles pour Zarathoustra… Avec tout cela, Zarathoustra n’est-il pas un séducteur ?… Mais que dit-il donc lui-même quand pour la première fois il retourne dans sa solitude ? Tout le contraire de ce que n’importe quel « sage », « saint », « sauveur du monde » et autre décadent* dirait en pareil cas… Non seulement il parle autrement, mais il est autrement…
« Seul je m’en vais maintenant, mes disciples ! Vous aussi maintenant allez-vous-en et seuls ! Je le veux.
Éloignez-vous de moi et défendez-vous contre Zarathoustra ! Et mieux encore : ayez honte de lui ! Peut-être vous a-t-il dupés.
L’homme de la connaissance ne doit pas seulement savoir aimer ses ennemis, mais encore savoir haïr ses amis.
On récompense mal un maître à ne rester jamais que son disciple. Et pourquoi n’iriez-vous pas déflorer ma couronne ?
Vous me vénérez, mais quoi, et si un jour votre vénération tombait à la renverse ? Prenez garde de n’être pas écrasés par une statue !
Vous dites que vous croyez en Zarathoustra ? Mais qu’importe Zarathoustra ! Vous êtes mes croyants, mais qu’importent tous les croyants !
Vous ne vous étiez pas encore cherchés : c’est alors que vous m’avez trouvé. Ainsi font tous les croyants ; c’est pourquoi toute croyance compte pour si peu.
Maintenant, je vous enjoins de me perdre et de vous trouver ; et ce n’est que lorsque vous m’aurez tous renié que je reviendrai… »
Friedrich NIETZSCHE
En ce jour parfait, où tout mûrit et où le raisin n’est pas seul à brunir, un rayon de soleil vient de tomber sur ma vie : j’ai regardé en arrière, j’ai regardé loin devant, jamais je n’ai vu autant et de si bonnes choses à la fois. Ce n’est pas en vain qu’aujourd’hui j’ai enterré ma quarante-quatrième année, j’avais le droit de l’enterrer, ce qui en elle était vie est sauvé, est immortel. La Transvaluation de toutes les valeurs, les Dithyrambes de Dionysos et, comme délassement, le Crépuscule des idoles — tout cela des cadeaux de cette année, et même de son dernier trimestre ! Comment n’en serais-je pas reconnaissant à ma vie tout entière ? Et voilà pourquoi je me raconte ma vie.
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§ Pourquoi je suis si sage
1
Le bonheur de mon existence, voire ce qu’elle a d’unique, tient à sa destinée : pour l’exprimer sous forme d’énigme, je suis déjà mort en la personne de mon père ; dans celle de ma mère, je vis encore et je vieillis. Cette double origine, en quelque sorte au premier et au dernier barreau de l’échelle de la vie, à la fois décadent* et commencement, voilà qui, mieux que tout, explique cette neutralité, cette absence de parti pris à l’égard du problème de la vie dans son ensemble qui me caractérise peut-être. Je possède, pour les signes de montée et de déclin, un flair plus fin que quiconque ait jamais eu, je suis en cela le maître par excellence* : je connais les deux, je suis les deux. Mon père est mort à trente-six ans : il était frêle, aimable et maladif, comme un être seulement destiné à passer, plus un bienveillant souvenir de la vie que la vie même. À l’âge même où sa vie déclina, la mienne déclina aussi : c’est dans ma trente-sixième année que j’ai atteint l’étiage de ma vitalité — je vivais encore, mais sans toutefois y voir à trois pas devant moi. Alors — c’était en 1879 —, je démissionnai de ma chaire de professeur à Bâle, passai l’été comme une ombre à Saint-Moritz et l’hiver suivant, le moins ensoleillé de ma vie, devenu vraiment une ombre, à Naumburg. Cela fut mon nadir : Le Voyageur et son ombre naquit pendant ce temps-là. Indubitablement, je m’y entendais, à l’époque, en ombres… L’hiver suivant, mon premier hiver génois, cet adoucissement et cette spiritualisation qui suivent presque toujours un extrême déficit sanguin et musculaire, produisirent Aurore. La clarté et la belle humeur parfaites, voire l’exubérance de l’esprit que reflète cette œuvre se concilient chez moi, non seulement avec le plus profond affaiblissement physiologique, mais aussi avec un excès de sentiments douloureux. Au milieu même des tortures qu’inflige un mal de tête ininterrompu de trois jours, accompagné de pénibles accès de pituite, je bénéficiais d’une clarté de dialecticien par excellence* et je venais à bout avec sang-froid des questions pour lesquelles, dans un meilleur état de santé, je ne suis pas assez acrobate, pas assez raffiné, pas assez froid. Mes lecteurs savent peut-être à quel point je tiens la dialectique pour un symptôme de décadence*, par exemple dans le cas le plus illustre : le cas de Socrate. Tous les troubles morbides de l’intellect, et même cette quasi-hébétude qu’entraîne la fièvre me sont demeurés jusqu’aujourd’hui choses parfaitement inconnues, sur la nature et la fréquence desquelles j’ai dû attendre les informations d’ouvrages savants. Mon sang circule lentement. Personne n’a jamais pu me trouver de fièvre. Un médecin qui m’a longtemps traité comme malade des nerfs a fini par dire : « Non ! ce n’est pas chez vous une affaire de nerfs, c’est seulement moi qui suis nerveux. » Absolument pas la moindre trace d’une quelconque dégénérescence locale ; pas de maux d’estomac d’origine organique, en dépit de l’extrême faiblesse du système gastrique, conséquence de l’épuisement général. Même les maux d’yeux, qui parfois frisent dangereusement la cécité, ne sont que des conséquences, non des causes : de sorte que ma vue s’est améliorée chaque fois qu’augmentait ma force vitale. C’est une longue, trop longue série d’années qui signifie chez moi guérison, et qui signifie aussi en même temps rechute, délabrement, périodicité d’une sorte de décadence*. Ai-je besoin de dire, après tout cela, qu’en matière de décadence*, je parle d’expérience ? Je l’ai épelée dans tous les sens, à l’endroit et à l’envers. Même cet art du filigrane pour saisir, dans tous les sens du terme, ce doigté pour les nuances*, cette psychologie de « l’inspection des recoins » et tout ce qui par ailleurs m’est propre, je ne l’ai appris qu’à ce moment-là, c’est le véritable cadeau que m’a fait cette époque où chez moi tout s’est affiné, l’observation aussi bien que tous les organes de l’observation. Se placer au point de vue du malade en quête d’idées et de valeurs plus saines, et, inversement, du haut de la plénitude et de l’assurance propres à la vie riche, plonger son regard dans le travail secret de l’instinct de décadence*, tel a été mon plus ancien exercice, mon expérience propre, et si je suis passé maître en quelque chose, c’est bien en cela. Voilà ce que j’ai désormais bien en main, ce pour quoi j’ai la main, changer de perspectives : première raison pour laquelle m’est peut-être réservée, à moi seul, la possibilité d’une « réévaluation des valeurs ».
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Car, mis à part le fait que je suis un décadent*, j’en suis aussi le contraire. J’en veux pour preuve, entre autres, que d’instinct j’ai toujours choisi les remèdes adéquats aux mauvais états de santé : tandis que le décadent* en soi choisit toujours les remèdes qui lui font du tort. Comme summa summarum[1] j’ai été sain, dans mes recoins, comme cas spécial, j’ai été décadent*. L’énergie dont j’ai fait preuve pour m’isoler absolument et me détacher des conditions habituelles, la violence que je me suis faite pour ne plus me laisser soigner, servir, médicamenter par les médecins, voilà qui prouve la sûreté absolue de mon instinct quant à ce qui était alors pour moi primordial. Je me suis pris moi-même en main, j’ai recouvré la santé par moi-même : la condition pour y parvenir — tout physiologiste l’admettra —, c’est qu’on soit foncièrement sain. Un être typiquement morbide ne peut pas devenir sain, encore moins recouvrer lui-même la santé ; inversement, pour un être typiquement sain, la maladie peut même être un stimulant énergique de la vie, du surcroît de vie. C’est ainsi en fait que m’apparaît maintenant cette longue période de maladie : je redécouvris pour ainsi dire à neuf la vie, moi-même inclus, je dégustai toutes les bonnes choses et même les petites, comme d’autres n’y parviendraient pas aisément, je fis de ma volonté de santé, de vivre, ma philosophie… Car, qu’on y prenne garde, les années d’étiage de ma vitalité ont été celles où j’ai cessé d’être pessimiste : l’instinct de rétablissement de soi m’interdisait une philosophie de la pauvreté et du découragement… Et à quoi reconnaît-on au fond l’heureuse constitution ? À ce qu’un homme heureusement constitué fait du bien à nos sens : à ce qu’il est taillé dans un bois qui soit à la fois dur, tendre et odoriférant. Il n’a de goût que pour ce qui lui profite ; son plaisir, son envie cessent là où est dépassée la mesure de ce qui lui est profitable. Il devine les remèdes contre ce qui lui est préjudiciable, il exploite la mauvaise fortune à son avantage ; ce qui ne le tue pas le rend plus fort. D’instinct, il amasse, avec tout ce qu’il voit, entend, vit, ce qui fait sa pelote : il est un principe de sélection, il élimine beaucoup. Il reste toujours dans sa propre compagnie, qu’il fréquente des livres, des humains ou des paysages ; il honore en choisissant, en admettant, en faisant confiance. Il réagit lentement à toute espèce d’excitation, avec la lenteur héritée d’une discipline de longue prudence et de fierté délibérée, il évalue soigneusement l’excitation qui se présente, bien loin d’aller au-devant d’elle. Il ne croit ni à la « malchance », ni à la « faute » : il vient à bout de lui-même, des autres, il sait oublier, il est assez fort pour que tout doive nécessairement tourner à son avantage. Eh bien, je suis l’antithèse d’un décadent* : car c’est moi que je viens de décrire.
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Je tiens pour un grand privilège d’avoir eu un tel père : les paysans devant lesquels il prêchait — car, après avoir vécu quelques années à la cour d’Altenburg, il avait été pasteur pendant ses dernières années — disaient : « C’est à cela que doit ressembler un ange. » Et cela me conduit à aborder la question de la race. Je suis un noble polonais pur sang*, auquel ne se mêle pas une seule goutte de sang mauvais, surtout pas allemand. Quand je cherche mon antithèse la plus radicale, l’insondable vulgarité des instincts, je trouve toujours ma mère et ma sœur : me croire apparenté à pareille canaille* serait attenter à ma divinité. La manière qu’ont ma mère et ma sœur de me traiter, jusqu’au moment présent, m’inspire une indicible horreur : là est à l’œuvre une parfaite machine infernale, qui cherche avec une infaillible sûreté le moment où l’on peut me meurtrir jusqu’au sang, dans mes plus hauts moments — car c’est alors qu’on manque de la force nécessaire pour se préserver de cette venimeuse vermine… C’est la proximité physiologique qui permet une telle disharmonia praestabilita[2]… Mais j’avoue que l’objection la plus grave contre l’« Éternel retour », ma pensée la plus tréfondamentale, c’est toujours ma mère et ma sœur. Mais c’est aussi comme Polonais que je suis un prodigieux atavisme. Il faudrait remonter des siècles en arrière pour trouver cette race, la plus aristocratique qui soit jamais, au degré de pureté des instincts où je l’incarne. À l’encontre de tout ce qui s’appelle aujourd’hui noblesse*, j’ai un sens souverain de la distinction : je n’accorderais pas au jeune empereur d’Allemagne l’honneur d’être mon cocher. Il n’y a qu’un seul cas où je reconnaisse quelqu’un comme mon égal, et je l’avoue avec reconnaissance. Madame Cosima Wagner est de loin la nature la plus aristocratique qui soit ; et, pour ne rien cacher, je déclare que Richard Wagner a été de loin l’homme avec lequel j’avais le plus de parenté… Le reste est silence… Toutes les idées répandues sur les degrés de parenté sont un contresens physiologique que l’on ne saurait surpasser. Le pape fait aujourd’hui commerce de ce contresens. C’est avec ses proches parents que l’on a le moins de parenté : ce serait un signe achevé de vulgarité que d’être apparenté à ses parents. Les natures supérieures ont une origine qui remonte infiniment plus haut, c’est en vue d’elles qu’il a fallu le plus longtemps accumuler, épargner, amasser. Les grandes individualités sont les plus anciennes : c’est une chose que je ne comprends pas, mais Jules César pourrait être mon père — ou bien Alexandre, ce Dionysos incarné… À l’instant même où j’écris cela, la poste m’apporte une tête de Dionysos…
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Je n’ai jamais eu l’art de prévenir contre moi — cela aussi je le dois à mon incomparable père —, lors même que cela me paraissait capital. Si peu chrétien que cela puisse paraître, je ne suis même pas prévenu contre moi. On peut retourner ma vie dans tous les sens, on n’y découvrira que rarement, à part ce seul cas, aucune trace de mauvaise volonté d’autrui envers moi : en revanche peut-être un peu trop de traces de bonne volonté… Les expériences mêmes que j’ai de ceux avec lesquels tout le monde fait de mauvaises expériences parlent sans exception en leur faveur ; je sais apprivoiser tous les ours, j’amène à résipiscence même tous les bouffons. Au cours des sept ans où j’ai enseigné le grec dans la classe supérieure du lycée de Bâle, je n’ai jamais eu l’occasion d’infliger une punition ; chez moi les plus paresseux étaient appliqués. Je suis toujours à la hauteur du hasard ; pour être maître de moi, il faut que je sois pris au dépourvu : un instrument, quel qu’il soit, même désaccordé comme seul peut l’être l’instrument « homme », il faudrait que je sois malade pour ne pas réussir à lui faire donner quelque chose d’audible. Et combien de fois me suis-je laissé dire par les « instruments » eux-mêmes qu’ils ne s’étaient jamais entendus comme ça. Celui qui me l’a exprimé le plus joliment, c’est sans doute ce Heinrich von Stein, cet homme mort impardonnablement jeune qui, une fois, après en avoir demandé avec circonspection la permission, fit son apparition, pour trois jours, à Sils-Maria en expliquant à tout un chacun que ce n’était pas pour l’Engadine qu’il venait. Cet homme excellent qui, avec toute la fougueuse ingénuité d’un hobereau prussien, s’était mis à patauger dans le marécage wagnérien — et par-dessus le marché dans celui de Dühring ! —, fut pendant ces trois jours pour ainsi dire métamorphosé par un vent impétueux de liberté, semblable à un être qui soudain est élevé à son altitude propre et auquel poussent des ailes. Je lui répétais sans cesse que c’était l’effet du bon air d’en-haut, que c’était ainsi pour tout le monde, et que ce n’était pas pour rien qu’on se trouvait à six mille pieds au-dessus de Bayreuth, mais il ne voulait pas m’en croire… Lorsque malgré tout il s’est commis à mon endroit quelques petits ou grands méfaits, la raison n’en était pas « la volonté », encore moins la mauvaise volonté : j’aurais plutôt à me plaindre — je l’ai déjà signalé — de la bonne volonté qui m’a joué d’assez mauvais tours. Mes expériences m’autorisent à me méfier en général des instincts prétendus « désintéressés », de tout cet « amour du prochain » prêt à se dépenser en conseils et en actes. Je tiens cet amour pour une faiblesse, pour un cas particulier de l’incapacité de résister à des impulsions, la pitié ne s’appelle vertu que chez les décadents*. Je reproche aux pitoyables de perdre facilement la pudeur, le respect, la délicatesse attentive aux distances, que la pitié en un rien de temps se mette à sentir la populace et ressemble à s’y méprendre à de mauvaises manières, que les mains compatissantes dans certaines circonstances puissent agir d’une façon proprement destructrice quand elles se saisissent d’un grand destin, d’une solitude blessée, du privilège que confère une faute accablante. Je compte le dépassement de la pitié au nombre des vertus nobles : sous le titre « Tentation de Zarathoustra », j’ai décrit le cas où lui parvient un grand cri de détresse, où la pitié veut l’attaquer par surprise comme un dernier péché, veut le détourner de lui-même. En cette occurrence rester maître, préserver la hauteur de sa tâche pure des compulsions bien plus basses et plus myopes qui sont à l’œuvre dans les actions prétendues désintéressées, c’est l’épreuve, la dernière épreuve peut-être qu’un Zarathoustra doit passer — la vraie démonstration de sa force.
5
Il y a encore un autre point sur lequel je ne suis que la réplique de mon père et en quelque sorte sa perpétuation après une mort prématurée. À l’instar de tous ceux qui n’ont jamais vécu parmi leurs semblables et à qui l’idée de « représailles » est aussi étrangère que par exemple l’idée d’« égalité des droits », je m’interdis, dans les cas où se commet contre moi une petite ou une très grosse bêtise, toute mesure de rétorsion, toute mesure de protection et, comme il se doit, toute défense, toute « justification ». Mon type de représailles consiste à punir aussi vite que possible la sottise par l’intelligence : c’est ainsi peut-être qu’on la rattrape. Pour me servir d’une image : j’envoie un pot de confitures pour me défaire d’une histoire qui tourne au vinaigre… Qu’on me fasse seulement une saleté, j’« use de représailles », on peut en être sûr : je ne tarde pas à trouver une occasion d’exprimer mes remerciements au « malfaiteur » (et parfois même pour son méfait) — ou de lui demander quelque chose, ce qui peut être plus obligeant qu’un don… Il me semble aussi que la parole la plus grossière, la lettre la plus grossière sont encore plus bénignes, plus bienséantes que le silence. Ceux qui gardent le silence manquent presque toujours de finesse et de politesse du cœur ; le silence suscite l’objection, ravaler détériore nécessairement le caractère, cela gâte même l’estomac. Tous ceux qui gardent le silence sont dyspeptiques. On le voit, je ne voudrais pas que l’on sous-estime la grossièreté, elle est de loin la forme la plus humaine de la contradiction et, à l’époque de l’amollissement moderne, une de nos premières vertus. Quand on est assez riche pour cela, c’est même un bonheur d’avoir tort. Un Dieu qui viendrait sur terre ne pourrait rien faire d’autre que du tort : ce qui serait vraiment divin, ce serait de prendre sur soi, non le châtiment, mais la faute.
6
L’absence de ressentiment*, les lumières sur le ressentiment* : qui sait si en fin de compte ce n’est pas à ma longue maladie que j’en suis redevable ! Le problème n’est pas vraiment simple : il faut l’avoir vécu à partir de la force et à partir de la faiblesse. S’il y a au monde quelque chose à faire valoir contre l’état morbide, contre l’état de faiblesse, c’est qu’en lui l’instinct de guérison véritable, à savoir l’instinct défensif et offensif, s’attendrit chez l’homme. On n’arrive à se défaire de rien, on n’arrive à bout de rien, on n’arrive à rien repousser, tout blesse. Êtres et choses viennent vous harceler, les expériences touchent trop profond, le souvenir est une plaie qui suppure. Être malade, c’est déjà en fait une espèce de ressentiment*. Contre cela, le malade n’a qu’un grand remède, que j’appelle le fatalisme russe, ce fatalisme sans révolte qui fait qu’un soldat russe, qui trouve la campagne trop rude, finit par se coucher dans la neige. Ne plus rien accepter, ne plus prendre sur soi, ne plus rien avaler du tout, ne plus réagir du tout… La grande raison de ce fatalisme, qui ne se réduit pas toujours au courage de mourir, pour autant qu’il conserve la vie dans les circonstances les plus dangereuses pour la vie, c’est l’abaissement du métabolisme, son ralentissement, une sorte de volonté d’hibernation. Si l’on poursuit un peu plus avant cette logique, on trouve le fakir, qui dort des semaines dans une tombe… Comme on se consumerait trop vite au cas où jamais on réagirait, on ne réagit plus du tout : telle est ici la logique. Et nul feu ne dévore plus vite que les affects du ressentiment*. L’irritation, la susceptibilité maladive, l’impuissance à se venger, le désir, la soif de vengeance, cette mixture de poisons dans tous les sens du mot, c’est assurément pour les épuisés la façon la plus nocive de réagir. Il en résulte une consommation accélérée de force nerveuse, une augmentation morbide des évacuations nocives, par exemple de la bile de l’estomac. Le ressentiment* est, pour le malade, la chose proscrite par excellence, son mal spécifique ; également, hélas ! son penchant le plus naturel. C’est ce qu’a compris Bouddha, ce profond physiologiste. Sa « religion », que l’on pourrait plus proprement désigner comme une hygiène, pour ne pas la confondre avec des choses aussi pitoyables que le christianisme, faisait dépendre son effet de la victoire sur le ressentiment* : affranchir l’âme de cela : premier pas vers la guérison. « Ce n’est pas par l’inimitié que prendra fin l’inimitié, c’est par l’amitié que prendra fin l’inimitié » : voilà ce qui est inscrit au fronton de la doctrine de Bouddha, ce qui parle ici, ce n’est pas la morale, mais la physiologie. Le ressentiment*, né de la faiblesse, ne nuit à personne plus qu’au faible, tandis qu’au contraire, dans l’hypothèse d’une nature riche, c’est un sentiment superflu, un sentiment dont se rendre maître est presque une preuve de richesse. Qui connaît le sérieux avec lequel ma philosophie a engagé la lutte contre les sentiments de vengeance et de rancune jusque dans la doctrine du « libre arbitre » — la lutte contre le christianisme n’en est qu’un cas particulier —, comprendra pourquoi je mets ici en lumière mon comportement personnel, ma sûreté d’instinct dans la pratique. Dans les périodes de décadence* je me les suis interdits comme nocifs ; dès que la vie redevenait assez riche et fière pour cela, je me les interdisais comme au-dessous de moi. Ce « fatalisme russe » dont j’ai parlé se manifestait en ce que, des années durant, je me suis cramponné opiniâtrement à des situations, des lieux, des logements, des sociétés presque insupportables, une fois qu’ils m’étaient par hasard échus : cela valait mieux qu’en changer, que les sentir comme modifiables, que se révolter contre eux… Quand on voulait me déranger dans mon fatalisme, m’en réveiller de force, j’en étais fâché à mort : il est vrai que c’était aussi chaque fois mortellement dangereux. Se considérer soi-même comme un fatum[3], ne pas se vouloir « autrement », c’est dans de tels états la grande raison même.
7
Autre chose est la guerre. Je suis par nature belliqueux. Attaquer, c’est dans mes instincts. Être capable d’être ennemi, être l’ennemi, cela suppose peut-être une nature forte, mais en tout cas c’est ce qui découle de toute nature forte. Celle-ci a besoin de résistances, par conséquent elle se cherche des résistances : le penchant agressif est inhérent à la force aussi nécessairement que le sentiment de vengeance et de rancune à la faiblesse. La femme par exemple est rancunière : cela découle de sa faiblesse, au même titre que sa sensibilité à la détresse d’autrui. La force de l’attaquant se mesure pour ainsi dire au genre d’adversaires dont il a besoin ; toute croissance se manifeste par la recherche d’un adversaire — ou d’un problème — plus puissant : car un philosophe qui est belliqueux provoque aussi les problèmes en duel. La tâche n’est pas du tout de se rendre maître des résistances de toute sorte, mais de celles contre lesquelles on doit engager toute sa force, sa souplesse et sa maîtrise des armes, pour se rendre maître d’adversaires égaux… Affronter l’ennemi à armes égales : première condition d’un duel loyal. Lorsqu’on méprise, impossible de faire la guerre ; lorsqu’on commande, lorsqu’on voit les choses de haut, on n’a pas à faire la guerre. Ma pratique de la guerre tient en quatre principes. Premièrement : je n’attaque que des causes victorieuses, le cas échéant j’attends qu’elles le soient. Deuxièmement : je n’attaque que des causes face auxquelles je serai dépourvu d’alliés, où je m’avance seul, où je suis seul à me compromettre… Je n’ai jamais fait une seule démarche en public qui ne fût compromettante : tel est mon critère à moi de l’action comme il faut. Troisièmement : je n’attaque jamais les personnes, je ne me sers de la personne que comme d’un verre fortement grossissant à l’aide duquel on parvient à rendre visible une situation désespérée qui concerne tout le monde, mais insidieuse et difficile à percevoir. C’est ainsi que j’ai attaqué David Strauss, ou plus exactement le succès que rencontrait un livre sénile auprès des Allemands « cultivés » — j’ai pris cette culture en flagrant délit… C’est ainsi que j’ai attaqué Wagner, plus exactement la fausseté, la nature ni chair ni poisson de notre « civilisation », qui confond les raffinés avec les riches, les fins-de-race avec les grands. Quatrièmement : je n’attaque que les choses dont tout différend personnel est exclu, où il n’existe aucun arrière-plan d’expériences fâcheuses. Au contraire, attaquer est de ma part une marque de bienveillance, le cas échéant de gratitude. Je rends hommage, je distingue en associant mon nom à une chose, à une personne : pour ou contre, peu m’importe. Si je fais la guerre au christianisme, j’en ai le droit, car je n’ai souffert de sa part aucun désagrément et aucune entrave — les chrétiens les plus sincères ont toujours été favorablement disposés envers moi. Moi-même, adversaire de rigueur* du christianisme, je suis loin d’en vouloir à l’individu pour ce qui constitue la fatalité des millénaires.
8
Puis-je me risquer à indiquer un dernier trait de ma nature qui ne va pas sans me causer de grosses difficultés dans mes rapports avec les hommes ? Je me caractérise par une excitabilité parfaitement inquiétante de l’instinct de propreté, qui fait que je perçois physiologiquement — je flaire — la proximité ou — que dis-je ? — l’intimité, les « entrailles » de n’importe quelle âme… Cette excitabilité me donne des antennes psychologiques qui me permettent de palper et de saisir tous les secrets : toute la crasse cachée au fond de mainte nature, résultant éventuellement du sang corrompu, mais blanchie par l’éducation, je m’en rends compte pratiquement dès le premier contact. Si mes observations sont justes, ces natures qui blessent mon sens de la propreté ressentent de leur côté la circonspection que le dégoût suscite chez moi : ce n’est pas cela qui leur donne pour autant meilleure odeur… Ainsi que j’en ai toujours eu l’habitude — une netteté absolue à mon égard est pour moi une nécessité vitale, je succombe quand les situations sont malpropres —, je nage, baigne et barbote pour ainsi dire constamment dans l’eau, dans tout élément parfaitement transparent et resplendissant. Voilà qui fait de ma fréquentation des humains une considérable épreuve de patience ; mon humanité ne consiste pas du tout à partager les sentiments de l’homme, mais à supporter ma sympathie pour lui… Mon humanité est un continuel dépassement de soi. Mais j’ai besoin de solitude, j’entends de guérison, de retour à moi, du souffle d’un air léger qui joue librement. Tout mon Zarathoustra est un dithyrambe à la solitude ou, si l’on m’a bien compris, à la pureté… Heureusement pas à la pure nigauderie : qui a des yeux pour voir les couleurs le dira de diamant. Le dégoût de l’homme, de la « racaille » a toujours été mon plus grand danger… Veut-on entendre les paroles que dit Zarathoustra sur la délivrance du dégoût ?
« Que m’est-il arrivé ? Comment me suis-je délivré du dégoût ? Qui a rajeuni mes yeux ? Comment ai-je volé jusqu’à ces altitudes où nulle racaille ne vient s’asseoir au puits ?
Est-ce mon dégoût qui m’a donné des ailes et des vertus de sourcier ? En vérité, j’ai dû m’envoler vers les extrêmes altitudes pour retrouver la fontaine du plaisir !
Oh ! je l’ai trouvée, mes frères ! Ici dans l’extrême altitude jaillit pour moi la fontaine du plaisir ! Et il y a une vie où l’on peut s’abreuver sans la racaille !
Tu jaillis avec presque trop d’impétuosité, fontaine du plaisir ! Et souvent tu vides la coupe en voulant la remplir.
Et il faut que j’apprenne encore à t’approcher plus modestement : mon cœur afflue trop impétueusement vers toi :
— mon cœur, où brûle mon été, mon été court, ardent, mélancolique et comblé de béatitude : comme mon cœur d’été aspire à ta fraîcheur !
Finie l’affliction hésitante de mon printemps ! Finis les flocons de neige de ma malice en juin ! Je me suis fait plein été et midi d’été,
— un été d’altitude extrême aux sources froides et au silence bienheureux : oh mes amis, venez, que ce silence soit encore plus bienheureux !
Car c’est notre altitude et notre patrie : notre demeure est trop haute et trop escarpée pour les malpropres et leur soif.
Jetez seulement vos yeux purs sur la source de mon plaisir, mes amis ! Comment en deviendrait-elle trouble ? Elle rira à son tour de sa pureté à elle.
Sur l’arbre de l’avenir nous bâtissons notre nid ; les aigles nous apporteront, à nous autres solitaires, la nourriture dans leur bec !
En vérité, nulle nourriture que puissent partager les malpropres ! Car ils s’imagineraient manger du feu et se brûler la gueule.
En vérité, nous ne tenons pas ici demeure prête pour les malpropres ! Pour leur corps et pour leur esprit notre bonheur serait comme une caverne de glace !
Et comme de grands vents nous voulons vivre au-dessus d’eux, voisins des aigles, voisins de la neige, voisins du soleil : ainsi vivent les grands vents.
Et semblable à un vent je veux souffler parmi eux et avec mon esprit je couperai le souffle à leur esprit : ainsi le veut mon avenir.
En vérité, c’est un grand vent que Zarathoustra pour tous les bas-fonds : et voici le conseil qu’il donne à ses ennemis et à tout ce qui bave et crache : gardez-vous de cracher contre le vent !… »
* * *
§ Pourquoi je suis si avisé
1
Pourquoi j’en sais un peu plus long ? Pourquoi en somme je suis si avisé ? Je n’ai jamais réfléchi à des questions qui n’en sont pas, je ne me suis pas gaspillé. Par exemple je n’ai aucune expérience des véritables difficultés religieuses. Dans quelle mesure je devrais être « pécheur », voilà qui m’a toujours échappé. Semblablement je n’ai aucun critère sûr de ce qu’est un remords : d’après ce qu’on entend dire là-dessus, un remords ne me paraît rien d’estimable… Je ne voudrais pas laisser en plan une action après coup, je préférerais écarter par principe de son évaluation l’issue malheureuse, les conséquences. Quand cela a mal tourné, on oublie bien trop aisément le coup d’œil juste sur ce que l’on a fait : le remords me paraît être une sorte de « mauvais œil ». Garder d’autant plus en honneur quelque chose qui a mal tourné parce que cela a mal tourné, voilà plutôt qui rentre dans ma morale. « Dieu », « immortalité de l’âme », « salut », « au-delà », autant d’idées auxquelles je n’ai jamais accordé aucune attention, ni non plus de temps, même enfant — peut-être n’étais-je pas assez enfantin pour cela ? Je ne vois pas du tout l’athéisme comme un résultat, encore moins comme un événement marquant : il se comprend chez moi d’instinct. Je suis trop curieux, je pose trop de questions, je suis trop impertinent pour me contenter d’une réponse grossière comme le poing. Dieu est une réponse grossière comme le poing, une indélicatesse à l’égard de nous autres penseurs, au fond, presque une interdiction grossière comme le poing : vous ne penserez point !… C’est une tout autre question qui m’intéresse, et dont le « salut de l’humanité » dépend plus que de n’importe quelle curiosité pour théologiens : la question de l’alimentation. On peut se la formuler ainsi, pour l’usage ordinaire : « Comment dois-tu, toi, te nourrir afin de parvenir à ton maximum de force, de virtù[1] dans le style de la Renaissance, de vertu garantie sans moraline ? » Mes expériences sont en l’espèce aussi mauvaises que possible ; je suis surpris d’avoir tant tardé à entendre cette question, tant tardé à tirer « raison » de ces expériences. Seule la parfaite nullité de notre culture allemande — son « idéalisme » — m’explique tant soit peu pourquoi précisément dans ce domaine j’étais arriéré jusqu’à la sainteté. Cette « culture », qui d’emblée enseigne à fermer les yeux sur les réalités, pour se mettre en quête de fins tout à fait problématiques, appelées « idéales », par exemple de la culture classique : — comme si la conjonction des notions de « classique » et d’« allemand » en une seule n’était pas condamnée d’avance ! Je dirais même que cela prête à rire, — qu’on se figure seulement un Leipzigois de « culture classique » ! En fait, jusqu’à ma pleine maturité, je n’ai jamais fait que manger mal : pour le dire en termes moraux, d’une façon « impersonnelle », « désintéressée », « altruiste », pour le plus grand bien des cuisiniers et autres frères en Christ. Au moyen de la cuisine leipzigoise, par exemple, à l’époque où j’abordais l’étude de Schopenhauer (1865), je m’appliquais très sérieusement à la négation de mon « vouloir-vivre ». S’abîmer du même coup l’estomac dans le but de s’alimenter insuffisamment, voilà le problème que ladite cuisine me paraissait résoudre avec un étonnant bonheur. (On affirme que 1866 a dans ce domaine apporté un changement.) Mais la cuisine allemande en général, que n’a-t-elle pas sur la conscience ! La soupe avant le repas (encore appelée alla tedesca[2] dans les livres de cuisine vénitiens du XVIe siècle) ; les viandes archibouillies, les légumes rendus gras et farineux ; les entremets dégénérant en presse-papiers ! Si l’on y ajoute le besoin carrément bestial des petits coups après le repas chez les vieux Allemands, et pas seulement ceux d’autrefois, on comprend également l’origine de l’esprit allemand : il provient de tripes affligées… L’esprit allemand est une indigestion, il ne vient à bout de rien. Mais le régime anglais lui aussi, qui, en comparaison du régime allemand, voire du français, est un « retour à la nature », c’est-à-dire au cannibalisme, va profondément à l’encontre de mon instinct ; il me semble qu’il donne à l’esprit des pieds pesants, des pieds d’Anglaises… La meilleure cuisine est celle du Piémont. Les boissons alcoolisées ne me valent rien ; un verre de vin ou de bière par jour suffit parfaitement à faire de ma vie une « vallée de larmes » sur gueule de bois. C’est à Munich que vivent mes antipodes. En admettant que je l’aie compris un peu tard, j’en ai fait effectivement l’expérience depuis ma plus tendre enfance. Jeune garçon, je croyais que boire du vin n’était, comme fumer du tabac, au début qu’une vanitas[3] de jeunes gens, et plus tard une mauvaise habitude. Peut-être dois-je ce jugement aigre en partie au vin de Naumburg. Pour croire que le vin rend gai, il faudrait que je sois chrétien, c’est-à-dire que j’aie la foi, chose qui justement est pour moi une absurdité. Assez étrangement, alors que je suis extrêmement indisposé par de petites doses d’alcool fortement étendues d’eau, je deviens quasiment un matelot quand il s’agit de fortes doses. Jeune garçon déjà j’y mettais toute ma bravoure. Rédiger et là-dessus recopier une longue dissertation latine dans une seule nuit de veille, avec au bout de la plume l’ambition d’imiter mon modèle Salluste en rigueur et en concision et verser sur mon latin quelques grogs de très gros calibre, voilà qui, lorsque j’étais élève de la vénérable école de Pforta, n’était nullement en contradiction avec ma physiologie, ni peut-être même avec celle de Salluste — sans pour autant laisser de l’être avec la vénérable école de Pforta… Plus tard, vers le milieu de ma vie, je me suis à vrai dire toujours plus sévèrement résolu contre toute espèce de boisson « spiritueuse » : quant à moi, adversaire par expérience du végétarisme, tout comme Richard Wagner, qui m’a converti, je ne saurais trop sérieusement conseiller l’abstention absolue d’alcool à toutes les natures tant soit peu « spirituelles ». L’eau, voilà ce qu’il faut… Ma préférence va aux endroits où l’on a partout l’occasion de puiser de l’eau dans les fontaines (Nice, Turin, Sils) ; un petit godet me suit partout tel un chien. In vino veritas : il semble que, là encore, je me trouve en désaccord avec tout le monde sur l’idée de « vérité » : chez moi, l’esprit plane sur les eaux… Encore quelques indications tirées de ma morale. Un repas copieux est plus digeste qu’un repas trop léger. Que l’estomac entre tout entier en activité, première condition d’une bonne digestion. On doit connaître la dimension de son estomac. La même raison amène à déconseiller ces interminables repas que j’appelle sacrifices entrecoupés de pauses, ceux de la table d’hôte*. Pas de collations entre les repas, pas de café* : le café* assombrit. Le thé n’est salutaire que le matin. En petite quantité, mais bien fort ; le thé est très nocif et indispose toute la journée quand il est trop faible ne serait-ce que d’un degré. À chacun sa dose en l’occurrence, souvent entre les plus étroites et délicates limites. Dans un climat très agaçant, le thé est à déconseiller pour commencer : il faut une heure auparavant commencer par une tasse de cacao dégraissé épais. Rester assis le moins possible ; n’accorder foi à aucune pensée qui ne soit née à l’air libre et en prenant librement du mouvement, où les muscles ne fassent également la fête. Tous les préjugés viennent des tripes. Le cul-de-plomb — je l’ai déjà dit — c’est le véritable péché contre l’Esprit saint.
2
À la question de l’alimentation s’apparente étroitement celle du lieu et du climat. Nul n’a le choix de vivre n’importe où à son gré ; celui qui doit satisfaire à de grandes tâches qui requièrent toute son énergie n’a même qu’un éventail fort restreint. L’influence du climat sur le métabolisme, qu’il le ralentisse ou l’accélère, est telle qu’une erreur sur le lieu et le climat peut non seulement détourner quelqu’un de sa tâche, mais encore la lui cacher : il la perd de vue complètement. Le vigor animal n’a jamais été assez grand chez lui pour qu’il atteigne cette liberté qui déborde jusqu’aux confins extrêmes de l’esprit, où l’on peut avouer : cela, moi seul en suis capable… Une certaine paresse, si légère soit-elle, des intestins, tournée en mauvaise habitude, suffit complètement à faire d’un génie quelque chose de médiocre, quelque chose d’« allemand » ; le climat allemand suffit à lui seul à décourager les tripes vigoureuses et le plus héroïquement disposées. Le tempo du métabolisme est en rapport strict avec la mobilité ou la paralysie des pieds de l’esprit ; l’« esprit », quant à lui, n’est assurément qu’un avatar de ce métabolisme. Il suffit de faire la liste de tous les lieux où il y a et il y a eu des hommes riches en esprit, où faisaient partie intégrante du bonheur le mot d’esprit, le raffinement *, la méchanceté, où le génie se sentait presque nécessairement chez lui : tous jouissent d’un air remarquablement sec. Paris, la Provence, Florence, Jérusalem, Athènes, ces noms prouvent quelque chose : le génie a pour condition un air sec, un ciel dégagé, c’est-à-dire un métabolisme rapide, la possibilité de s’approvisionner en quantités toujours plus énormes de forces. J’ai sous les yeux le cas d’un esprit remarquable et fait pour la liberté que le défaut de perspicacité instinctive pour les questions de climat a rendu étriqué, recroquevillé, spécialiste et morose. Et moi aussi j’aurais pu finalement me trouver dans le même cas, si la maladie ne m’avait contraint à la raison, à la réflexion sur la raison dans la réalité. Maintenant que, par suite d’un long exercice, je déchiffre les effets d’origine climatique et météorologique sur moi comme à l’aide d’un instrument très fin et très sûr et qu’un bref voyage, par exemple de Turin à Milan, me suffit pour mesurer physiologiquement les différences de degré d’humidité atmosphérique, je songe avec effroi au fait inquiétant que ma vie, jusque dans ses dix dernières années, années de haut risque vital, ne s’est jouée que dans des lieux inappropriés et tout simplement interdits pour moi : Naumburg, l’école de Pforta, la Thuringe en général, Leipzig, Bâle — autant de lieux de malheur pour ma physiologie. Si je ne garde de toute mon enfance et de toute ma jeunesse aucun souvenir agréable, ce serait une folie que de faire valoir ce qu’on appelle des raisons « morales », par exemple le manque indiscutable de compagnie suffisante : car ce manque persiste aujourd’hui comme hier, sans m’empêcher jamais d’être de belle humeur et vaillant. Mais c’est l’ignorance in physiologicis — le maudit « idéalisme » — qui constitue la vraie calamité de ma vie, ce qu’elle a de superflu et de stupide, la chose dont rien de bon n’est sorti, pour laquelle il n’y a aucune compensation ni aucune contrepartie. C’est par les séquelles de cet « idéalisme » que je m’explique toutes les méprises, toutes les grandes aberrations de l’instinct, toutes les « modesties » qui m’ont détourné de la tâche de ma vie, par exemple le fait que je suis devenu philologue : pourquoi pas médecin au moins ou quelque chose qui vous dessille les yeux ? À mon époque bâloise, mon régime intellectuel dans son ensemble, y compris mon emploi du temps, était un mauvais usage, parfaitement absurde, de forces extraordinaires, sans même l’adjonction de forces couvrant de quelque manière la dépense, sans la moindre considération de leur dépense ou de leur reconstitution. J’étais dépourvu de tout quant-à-soi un peu subtil, de toute protection par un instinct impérieux, c’était une assimilation de soi à n’importe qui, un « désintéressement », un oubli de ses distances, — quelque chose que je ne me pardonnerai jamais. Lorsque je fus presque à bout, et parce que j’étais presque à bout, je me mis à réfléchir sur cette déraison fondamentale de ma vie, l’« idéalisme ». Il fallut la maladie pour me ramener à la raison.
3
Le choix de l’alimentation, le choix du climat et du lieu : le troisième point sur lequel on n’a le droit à aucun prix de se tromper, c’est le choix de son mode de délassement… Là aussi les limites de ce qui est permis, c’est-à-dire utile, sont étroites et d’autant plus étroites qu’un esprit est davantage sui generis. Dans mon cas, tout genre de lecture fait partie de mes délassements : par conséquent de ce qui me détache de moi-même, de ce qui m’offre une promenade parmi des sciences et des âmes étrangères, de ce que je ne prends plus au sérieux. La lecture me délasse justement de mon sérieux propre. Aux époques de travail intensif, on ne me voit pas environné de livres : je me garderais bien de laisser quelqu’un parler ou même penser à proximité. Et c’est à cela que reviendrait la lecture… A-t-on vraiment observé que, dans la profonde tension à laquelle la gestation condamne l’esprit et, au fond, l’organisme tout entier, le hasard, toute espèce de stimulation extérieure agit avec trop de véhémence, « pénètre » trop profondément ? On doit autant que possible éviter le hasard, les stimulations extérieures ; s’emmurer en quelque manière fait partie de l’élémentaire discernement instinctif de la gestation intellectuelle. Irais-je permettre à une pensée étrangère d’escalader ce mur en cachette ? C’est à cela que reviendrait la lecture… Après le temps du travail et de la fécondité vient celui du délassement : venez à moi, livres pleins d’agrément, d’esprit, d’intelligence ! S’agira-t-il de livres allemands ?… Il me faut remonter six mois en arrière pour me surprendre un livre à la main. Qu’était-ce donc ? Une étude remarquable de Victor Brochard, Les Sceptiques grecs, qui entre autres utilise à bon escient mes Laertiana[4]. Les Sceptiques, le seul type respectable parmi la gent philosophique, espèce équivoque, voire « multivoque » !… Sinon, je me réfugie presque toujours auprès des mêmes livres, au fond en nombre restreint, aux livres pour moi éprouvés. Il n’est peut-être pas dans ma manière de lire beaucoup et en tout genre : une salle de lecture me rend malade. Il n’est pas non plus dans ma manière d’aimer beaucoup et de toutes sortes. La défiance, voire l’hostilité à l’égard des livres nouveaux participe de mon instinct bien plus que la « tolérance », la « largeur du cœur* » et autre « amour du prochain ». Au fond, c’est à un petit nombre de Français de vieille souche que je reviens sans cesse : je ne crois qu’à la culture française et tiens tout ce qui en dehors de cela s’intitule en Europe « culture » pour un malentendu, pour ne rien dire de la culture allemande… Les rares cas de culture supérieure que j’ai trouvés en Allemagne étaient tous d’origine française, notamment madame Cosima Wagner, de loin la voix la plus autorisée en matière de goût que j’aie entendue. Si, non content de le lire, j’aime Pascal, voyant en lui la victime la plus instructive du christianisme, qui l’a lentement assassiné, d’abord physiquement, ensuite psychologiquement, comme une conséquence logique de cette épouvantable forme de cruauté inhumaine ; si mon esprit et, qui sait ? mon corps aussi possède quelque chose de l’humeur folâtre de Montaigne ; si mon goût d’artiste défend les noms de Molière, Corneille et Racine — non sans fureur rentrée — contre un génie désordonné comme Shakespeare : cela n’exclut pas le moins du monde que les Français les plus récents ne me soient eux aussi une compagnie charmante*. Je ne vois absolument pas dans quel siècle de l’histoire on pourrait ramener d’un seul coup dans ses filets des psychologues aussi curieux que délicats, sinon dans le Paris d’aujourd’hui : je nomme à titre d’essai — car leur nombre est loin d’être insignifiant — messieurs Paul Bourget, Pierre Loti, Gyp, Meilhac, Anatole France, Jules Lemaitre ou, pour en distinguer un de la race forte, un vrai Latin auquel je suis particulièrement attaché, Guy de Maupassant. Je préfère cette génération-là, entre nous soit dit, même à ses grands maîtres, qui ont tous les uns autant que les autres été corrompus par la philosophie allemande : monsieur Taine, par exemple, par Hegel, auquel il doit de s’être si gravement mépris sur les grands hommes et les grandes époques. Aussi loin que l’Allemagne étende son empire, elle corrompt la civilisation. Il a fallu la guerre pour « sauver » l’esprit en France… Stendhal, l’un des plus beaux hasards de ma vie — car tout ce qui en elle fait date, c’est le hasard, jamais une recommandation qui me l’a amené —, est absolument inappréciable avec son œil de psychologue précurseur, avec sa patte pour les faits, qui évoque le voisinage du plus grand des réalistes (ex ungue Napoleonem[5]) ; enfin, et ce n’est pas son moindre avantage, comme athée honnête, espèce rare et presque introuvable en France, — soit dit sauf le respect de Prosper Mérimée… Peut-être suis-je même jaloux de Stendhal ? Il m’a ôté de la bouche le meilleur mot d’esprit d’athée que justement j’aurais pu faire : « la seule excuse de Dieu, c’est qu’il n’existe pas »… Moi-même j’ai dit quelque part : quelle a été jusqu’à présent la plus grave objection contre l’existence ? Dieu…
4
Je dois à Henri Heine l’idée la plus élevée de ce qu’est un poète lyrique. C’est en vain que je cherche dans tous les règnes millénaires une musique aussi douce et aussi passionnée. Il possédait cette divine méchanceté sans laquelle je ne peux m’imaginer la perfection : je mesure la valeur des hommes, des races, à la nécessité où ils sont de ne pas concevoir leur dieu indépendamment du satyre. Et comme il manie l’allemand ! On dira un jour que Heine et moi avons été de loin les premiers virtuoses de la langue allemande — à des distances incalculables de tout ce qu’en ont fait les simples Allemands. Je dois avoir une profonde affinité avec le Manfred de Byron : j’ai trouvé tous ces abîmes en moi, dès treize ans j’étais mûr pour cette œuvre. Je ne daigne pas adresser la parole, tout juste un regard, à ceux qui en présence de Manfred osent prononcer le nom de Faust. Les Allemands sont incapables de cette idée de la grandeur : à preuve Schumann. J’ai pour ma part, de rage rentrée contre ce Saxon à la guimauve, composé une contre-ouverture de Manfred, dont Hans von Bülow a dit qu’il n’avait jamais rien vu de tel sur du papier à musique : que c’était un viol d’Euterpe. Quand je cherche ma formule suprême pour Shakespeare, je ne trouve jamais que celle-ci, qu’il a conçu le type de César. Cela ne s’invente pas : on l’est ou on ne l’est pas. Le grand poète puise exclusivement dans sa réalité propre — jusqu’au point où, après coup, il ne supporte plus son œuvre… Après avoir jeté un coup d’œil sur mon Zarathoustra, je marche de long en large une demi-heure dans la pièce, incapable de réprimer une insupportable crise de sanglots. Je ne connais aucune lecture qui déchire le cœur autant que Shakespeare : faut-il qu’un homme ait souffert, pour avoir à ce point besoin de faire le bouffon ! Comprend-on vraiment Hamlet ? Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou… Mais, pour sentir de la sorte, il faut être profond, abîme, philosophe… Nous avons tous peur de la vérité… Et, s’il me faut l’avouer, je suis instinctivement sûr et certain que c’est Lord Bacon qui est l’instigateur, le tortionnaire de soi-même de cette sorte si étrange et inquiétante de littérature : que m’importe, à moi, le lamentable bavardage des têtes brouillonnes et plates d’Amérique ? Or la force qu’exige la plus puissante réalité de la vision n’est pas seulement compatible avec la plus puissante force de l’action, pour le monstrueux de l’action, pour le crime, elle la suppose même… Nous sommes loin d’en savoir assez sur Lord Bacon, le premier réaliste dans tous les sens forts de ce terme, pour savoir tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il a voulu, tout ce qu’il a expérimenté sur lui-même… Et au diable, messieurs les critiques ! À supposer que j’aie signé mon Zarathoustra d’un autre nom que le mien, par exemple de celui de Richard Wagner, la perspicacité de deux millénaires n’aurait pas suffi pour deviner que l’auteur d’Humain trop humain est le visionnaire de Zarathoustra…
5
Puisque je parle des délassements de ma vie, il me faut ici dire un mot pour exprimer ma gratitude envers ce qui, en elle, m’a de loin délassé au plus profond du cœur. C’est, sans aucun doute, mes relations intimes avec Richard Wagner. Je fais bon marché du reste de mes relations avec les hommes ; à aucun prix je ne voudrais effacer de ma vie les journées de Tribschen, journées de confiance, de belle humeur, de hasards sublimes — de moments profonds… J’ignore ce que d’autres ont vécu avec Wagner : aucun nuage n’est jamais passé dans notre ciel. Et cela me ramène encore une fois à la France : je ne vais pas argumenter, je n’ai qu’une moue de mépris à l’égard des wagnériens et hoc genus omne[6], qui croient honorer Wagner en trouvant qu’il leur ressemble… Si je suis, au plus profond de mes instincts, étranger à tout ce qui est allemand, au point que la seule proximité d’un Allemand suffit à ralentir ma digestion, le premier contact avec Wagner a aussi été le premier instant de ma vie où j’aie respiré : je l’ai ressenti, je l’ai vénéré comme un pays étranger, comme l’antithèse, la protestation personnifiée contre toutes les « vertus allemandes ». Nous autres, dont l’enfance a respiré l’air méphitique des années cinquante, sommes nécessairement des pessimistes concernant l’idée d’« allemand » ; nous ne pouvons être rien d’autre que des révolutionnaires, nous n’admettrons aucun état de choses où c’est le cagot qui tient le haut du pavé. Je me fiche complètement de savoir s’il arbore aujourd’hui d’autres couleurs, s’il est vêtu d’écarlate et porte un uniforme de hussard… Eh bien ! Wagner était un révolutionnaire : il a pris la fuite devant les Allemands… En tant qu’artiste, on n’a d’autre patrie en Europe que Paris ; la délicatesse* des cinq sens que suppose l’art de Wagner, le doigté pour les nuances*, la morbidité psychologique ne se trouve qu’à Paris. Nulle part ailleurs on ne possède cette passion pour les questions de forme, ce sérieux dans la mise en scène* : c’est le sérieux parisien par excellence*. En Allemagne on n’a aucune idée de l’immense ambition qui anime l’âme d’un artiste parisien. L’Allemand est bonasse, Wagner n’avait absolument rien de bonasse… Mais j’ai déjà suffisamment expliqué (Dans Par-delà bien et mal p. 256 sqq.[7]) de quelle catégorie Wagner relève, chez qui il trouve ses plus proches affinités : c’est le romantisme français de la seconde période, cette espèce d’artistes de haut vol et au vol entraînant tels que Delacroix, Berlioz, avec un fond* de maladie, de nature incurable, de purs fanatiques de l’expression, des virtuoses de part en part… Qui a été le tout premier disciple intelligent* de Wagner ? Charles Baudelaire, celui-là même qui a le premier compris Delacroix, ce décadent* typique, dans lequel s’est reconnue toute une race d’artistes — il fut peut-être aussi le dernier… Ce que je n’ai jamais pardonné à Wagner ? D’être condescendu aux Allemands, d’être devenu Allemand de l’Empire… Aussi loin que va l’empire de l’Allemagne, elle corrompt la civilisation.
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Tout bien considéré, ma jeunesse aurait été insupportable sans la musique de Wagner. Car j’étais condamné aux Allemands. Quand on veut se délivrer d’une pression insoutenable, on a besoin de haschisch. Eh bien ! moi, j’avais besoin de Wagner. Wagner constitue par excellence* le contrepoison à tout ce qui est allemand — il est du poison, oui, sans contredit… Dès l’instant où il y a eu une transcription pour piano de Tristan — mes compliments, Monsieur de Bülow !, j’ai été wagnérien. Je regardais de haut les œuvres antérieures de Wagner, encore trop vulgaires, trop « allemandes »… Mais j’en suis encore aujourd’hui à chercher une œuvre d’aussi dangereuse fascination, d’une infinitude aussi effrayante et aussi suave que Tristan, je la cherche dans tous les arts, en vain. Toutes les étrangetés de Léonard de Vinci perdent leur charme dès les premières notes de Tristan. Cette œuvre est absolument le nec plus ultra de Wagner ; après quoi Les Maîtres chanteurs et L’Anneau lui ont servi de délassement. Recouvrer la santé, c’est une régression chez des natures telles que Wagner… Je tiens pour une chance toute particulière d’avoir vécu à la bonne époque et précisément parmi les Allemands, en sorte d’être mûr pour cette œuvre : tant est vaste chez moi la curiosité du psychologue. Le monde est indigent pour qui n’a jamais été assez malade pour cette « volupté de l’enfer » : il est permis, il est presque recommandé d’utiliser en l’occurrence une formule mystique. Je crois connaître mieux que personne les prodiges dont Wagner est capable, les cinquante univers de ravissements étranges vers lesquels nul à part lui ne pouvait porter son essor ; et tel que je suis, assez fort pour tourner à mon avantage même ce qu’il y a de plus problématique et de plus dangereux et ainsi gagner encore en force, j’intitule Wagner le grand bienfaiteur de ma vie. Ce qui nous apparente, à savoir que nous avons souffert plus profondément, même l’un par l’autre, que ne pouvaient souffrir les hommes de ce siècle, cela associera éternellement nos noms ; et autant il est sûr que Wagner parmi les Allemands n’est qu’un simple malentendu, autant il est sûr que moi je le suis et le serai toujours. — Deux siècles de discipline psychologique et artistique pour commencer, messieurs les Germains !… Mais voilà un retard qui ne se rattrape pas.
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Encore un mot à l’adresse des oreilles exquises : ce que, quant à moi, je demande au fond à la musique. Qu’elle soit de belle humeur et profonde comme un après-midi d’octobre, qu’elle soit singulière, espiègle, tendre, une douce petite femme pleine de vilenie et de grâce… Je n’admettrai jamais qu’un Allemand soit capable de savoir ce qu’est la musique. Ce qu’on appelle musiciens allemands, à commencer par les plus grands, ce sont des étrangers, Slaves, Croates, Italiens, Néerlandais — ou des Juifs ; si ce n’est le cas, ce sont des Allemands de la race forte, des Allemands de race aujourd’hui disparue, tels que Heinrich Schütz, Bach et Händel. Quant à moi je suis encore assez polonais pour donner, pour Chopin, tout le reste de la musique : j’en excepte, pour trois raisons, Siegfried-Idyll de Wagner, peut-être aussi Liszt qui dépasse tous les musiciens par les nobles accents de son orchestre ; et enfin, tout ce qui est né de l’autre côté des Alpes — j’entends de ce côté-ci… Je ne saurais me priver de Rossini, encore moins de mon Midi de la musique, de la musique de mon maestro vénitien Pietro Gasti. Et quand je dis au-delà des Alpes, je dis en fait Venise. Quand je cherche un synonyme de « musique », je ne trouve jamais que le nom de Venise. J’ignore la différence entre larmes et musique, je connais le bonheur de ne pouvoir songer au Midi sans un frisson de terreur.
Près du pont je me tenais
Récemment dans la nuit brune.
Du lointain venait un chant :
Gouttes d’or ruisselant
Sur la surface frémissante évanouies.
Gondoles, lumières et musique —
Ivres elles se perdaient dans le crépuscule…
Mon âme, un pincement sur la lyre,
Chantait pour elle-même, touchée invisiblement,
Une chanson de gondolier secrètement
Tremblante de béatitude diaprée.
— Qui y prenait garde ?…
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En tout cela — le choix de l’alimentation, du lieu et du climat, du délassement —, c’est un instinct de conservation qui commande, lequel s’exprime de la façon la moins équivoque comme instinct d’autodéfense. Refuser de voir, d’entendre, de laisser approcher toutes sortes de choses — première mesure avisée, première preuve qu’on n’est pas un hasard, mais une nécessité. Le mot courant pour cet instinct d’autodéfense est le goût. Son impératif n’enjoint pas seulement de dire non, là où le oui serait du « désintéressement », mais encore de dire non le moins possible. Se démarquer, se couper de tout ce qui obligerait perpétuellement à dire non. La raison qui préside à cela, c’est que les dépenses défensives, si petites qu’elles soient, quand elles deviennent la règle, l’habitude, provoquent un appauvrissement extraordinaire et parfaitement superflu. Nos grandes dépenses sont les petites qui s’accumulent. Se défendre, ne pas laisser approcher, c’est une dépense — qu’on ne s’y trompe pas —, une force dilapidée pour des buts négatifs. Quand on est pressé par le besoin constant de se défendre, on peut s’affaiblir suffisamment pour n’être plus capable de se défendre. Imaginons que je sorte de ma maison et qu’au lieu du calme et aristocratique Turin, je trouve une petite ville allemande : mon instinct devrait se barricader, pour repousser tout ce qui l’envahirait de cet univers riquiqui et pleutre. Ou bien encore que je trouve une grande ville allemande, cet édifice du vice, où rien ne pousse, où tout, bon ou mauvais, est introduit du dehors. Ne devrais-je pas alors me faire hérisson ? Mais avoir des piquants est un gaspillage, voire un double luxe, lorsqu’on peut parfaitement s’en dispenser et au contraire avoir des mains ouvertes…
Une autre mesure avisée et d’autodéfense consiste à réagir le plus rarement possible et à se soustraire aux situations et aux conditions où l’on serait condamné à décrocher pour ainsi dire sa « liberté », son initiative et à devenir un pur et simple réactif. Je prends en comparaison le commerce avec les livres. Le savant, qui au fond ne fait que « compulser » des livres — pour le philologue de dispositions moyennes environ deux cents par jour —, perd finalement tout à fait la capacité de penser par lui-même. S’il ne compulse pas, il ne pense pas. Il répond à une sollicitation (à une pensée lue), quand il pense : en fin de compte il ne fait tout simplement que réagir. Le savant dépense toute son énergie à dire oui et non, à critiquer ce qui a déjà été pensé, lui-même ne pense plus… L’instinct d’autodéfense s’est ramolli chez lui ; autrement il se défendrait contre les livres. Le savant : un décadent*. Je l’ai vu de mes yeux : des natures douées, riches et portées à la liberté « crevées par la lecture » dès trente ans, devenues de simples allumettes, qu’il faut frotter pour qu’elles donnent des étincelles — des « pensées ». Tôt le matin, au lever du jour, quand on est frais et dispos, dans l’aurore de sa force, lire un livre, c’est ce que j’appelle du vice !
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Arrivé ici, on ne peut plus éluder la vraie réponse à la question : comment on devient ce qu’on est. Et par là je touche au chef-d’œuvre dans l’art de l’autoconservation — de l’égoïsme… Si l’on admet, en effet, que la tâche, la détermination, le destin de la tâche dépasse considérablement la mesure moyenne, il n’y aurait pas de plus grave danger que de se voir soi-même à travers cette tâche. Que l’on devienne ce qu’on est suppose que l’on n’a pas la moindre idée de ce qu’on est. De ce point de vue, les méprises mêmes de l’existence ont leur sens et leur valeur propres tout comme les détours et les fausses routes épisodiques, les hésitations, les « timidités », le sérieux dépensé à des tâches qui se trouvent au-delà de la vraie tâche. Là peut se manifester une intelligence très avisée, voire l’intelligence suprême : là où le nosce te ipsum[8] serait le meilleur moyen de se perdre, c’est l’oubli de soi, la méprise sur soi, le rapetissement, le rétrécissement, la médiocrisation de soi qui deviennent la raison même. En termes de morale : l’amour du prochain, la vie pour les autres et pour d’autres causes peut être la mesure de protection pour la conservation de l’égoïté la plus dure. C’est le cas d’exception où, à l’encontre de ma règle et de ma conviction, je prends le parti des pulsions « désintéressées » : elles travaillent en l’occurrence au service de l’égoïsme, du dressage du moi. On doit préserver toute la surface de la conscience — la conscience, oui, c’est une surface — pure de toute atteinte d’un quelconque des grands impératifs. Attention même à tous les grands mots, à toutes les grandes attitudes ! Autant de dangers que l’instinct « se comprenne » trop tôt. Entre-temps ne cesse de croître en profondeur l’« idée » organisatrice, appelée à dominer, elle commence à ordonner, lentement elle ramène hors des détours et des fausses routes, elle prépare des qualités et des capacités particulières qui, un jour, se révéleront indispensables comme moyens d’atteindre l’ensemble, elle façonne tour à tour toutes les facultés auxiliaires, avant même de laisser transpirer quoi que ce soit de la tâche dominante, du « but », de la « fin », du « sens ». Envisagée sous cet aspect, ma vie est tout simplement un miracle. Pour la tâche d’une réévaluation des valeurs, il fallait peut-être plus de facultés qu’il n’en coexista jamais chez un individu, surtout des contradictions entre facultés, qui pourtant ne puissent se gêner ou se détruire mutuellement. Hiérarchie des facultés ; distance ; l’art de séparer, sans susciter d’hostilités ; ne rien mélanger, ne rien « concilier » ; une diversité prodigieuse, qui malgré tout soit l’antithèse du chaos, voilà la condition préalable, le long travail secret et la maîtrise artiste de mon instinct. Sa tutelle supérieure s’est montrée à tel point forte que je n’ai jamais eu la moindre idée de ce qui grandissait en moi, que toutes mes aptitudes ont, un jour, jailli soudain, toutes à maturité, dans leur perfection ultime. Je n’ai pas souvenance d’avoir jamais fait des efforts : aucune trace de lutte n’est repérable dans ma vie, je suis le contraire d’une nature héroïque. « Vouloir » quelque chose, « tendre » à quelque chose, avoir un « but », un « désir » en vue, je ne connais rien de tout cela par expérience. En cet instant même, je considère mon avenir — un vaste avenir — comme une mer lisse : aucun vœu n’en vient rider la surface. Je ne veux pour rien au monde que les choses deviennent autres que ce qu’elles sont ; moi non plus, je ne veux pas devenir autre. Mais c’est ainsi que j’ai toujours vécu. Je n’ai jamais eu aucun désir. Quelqu’un qui, passé sa quarante-quatrième année, peut dire qu’il n’a jamais brigué les honneurs, les femmes, et l’argent ! Ce n’est pas qu’ils m’aient fait défaut… C’est ainsi qu’un beau jour je me suis retrouvé professeur d’université, je n’avais jamais songé une seconde à rien de tel, car j’avais à peine vingt-quatre ans. C’est ainsi que je me suis retrouvé, deux ans plus tôt, philologue : en ce sens que mon premier travail philologique, mon début, dans tous les sens du mot, m’avait été demandé par mon maître Ritschl pour le faire paraître dans son « Rheinisches Museum[9] » (Ritschl — je le dis avec vénération — le seul savant génial que j’aie rencontré jusqu’ici. Il possédait cette plaisante perversion qui nous distingue, nous autres Thuringiens et qui va même jusqu’à rendre un Allemand sympathique : nous préférons, même pour atteindre la vérité, les voies détournées. Je ne voudrais absolument pas, ce disant, avoir mésestimé mon proche compatriote, l’avisé Leopold von Ranke…).
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Arrivé ici, il me faut faire un grand retour sur moi-même. On me demandera pourquoi en fait j’ai raconté toutes ces petites choses que traditionnellement on juge indifférentes ; on pourrait dire que je me fais tort par là, a fortiori si je suis destiné à défendre de grandes tâches. Réponse : ces petites choses — alimentation, lieu, climat, délassement, toute la casuistique de l’égoïsme — sont infiniment plus importantes que tout ce que l’on a tenu jusqu’ici pour important. C’est là précisément qu’on doit commencer à changer de façon de voir. Tout ce que l’humanité a jusqu’à présent considéré comme sérieux, ce ne sont même pas des réalités, ce sont de simples fantasmes de l’imagination ou, à plus strictement parler, des mensonges issus des mauvais instincts de natures malades, nuisibles au sens le plus profond — toutes les idées telles que « Dieu », « âme », « vertu », « péché », « au-delà », « vérité », « vie éternelle »… Or on y a cherché la grandeur de la nature humaine, son caractère « divin ». Toutes les questions de la politique, de l’ordre social, de l’éducation ont été radicalement faussées par le fait qu’on a pris les hommes les plus nuisibles pour de grands hommes, qu’on a enseigné à mépriser les « petites » choses, entendez les conditions fondamentales de la vie même… Notre civilisation actuelle est au plus haut point équivoque… L’Empereur d’Allemagne pactisant avec le Pape, comme si le Pape n’était pas le représentant de l’hostilité mortelle envers la vie !… Ce qu’on édifie aujourd’hui ne sera plus debout dans trois ans. Quand je me juge en fonction de ce que je peux, sans parler de ce qui viendra après moi, un bouleversement, une reconstruction sans précédent, je pense pouvoir revendiquer plus qu’aucun autre mortel le mot de « grandeur ». Or, si je me compare avec les hommes que l’on a honorés jusqu’à présent comme les premiers, la différence saute aux yeux. Ces prétendus « premiers », je ne les compte même pas au nombre des hommes, ils sont pour moi le rebut de l’humanité, des produits avortés de la maladie et des instincts de vengeance : ce sont de purs et simples êtres inhumains néfastes et au fond incurables qui tirent vengeance de la vie… Je veux en être l’antithèse : j’ai le privilège de posséder une sensibilité extrêmement fine à tous les signes d’instincts sains. Je suis dépourvu de tout trait maladif. Même dans mes périodes de grave maladie, je n’ai jamais été maladif ; c’est en vain qu’on chercherait chez moi un trait de fanatisme. À aucun moment de ma vie on ne pourra constater une pose présomptueuse ou pathétique. Le pathos de l’attitude n’a rien à voir avec la grandeur ; qui a besoin d’attitudes est faux… Gare à tous les hommes pittoresques ! La vie m’est devenue facile, et le plus facile, lorsqu’elle a exigé de moi le plus difficile. Qui m’a vu au cours des soixante-dix jours de cet automne où, sans interruption, du fait de ma responsabilité pour tous les millénaires à venir, je n’ai fait que des choses de premier ordre que personne ne pourra faire après moi — ou n’a pu faire avant moi —, celui-là n’aura perçu aucun signe de tension chez moi, bien plutôt une fraîcheur et une belle humeur débordantes. Je n’ai jamais mangé avec des sentiments plus agréables, je n’ai jamais mieux dormi. Je ne connais pas d’autre manière d’avoir commerce avec les grandes tâches que le jeu : c’est, pour signaler la grandeur, une condition essentielle. La moindre contrainte, la mine sinistre, une quelconque dureté de ton dans la voix, autant d’objections contre un homme, a fortiori contre son œuvre !… On n’a pas le droit d’avoir des nerfs… Même souffrir de la solitude est une objection : moi, je n’ai jamais souffert que de la « multitude »… Avec une précocité absurde dès mes sept ans, je savais déjà que jamais aucune parole humaine ne m’atteindrait : m’a-t-on jamais vu en être affecté ? Aujourd’hui encore, j’ai la même affabilité envers chacun, je sais même tout à fait distinguer le plus humble : dans tout cela, pas une once de morgue, de secret mépris. Mais celui que je méprise, celui-là devine qu’il est méprisé par moi : je révolte par ma seule existence tout ce qui a du sang mauvais dans les veines… Ma formule pour la grandeur dans l’homme, c’est amor fati[10] : ne rien vouloir autrement, ni en avant, ni en arrière, ni dans les siècles des siècles. Ne pas seulement supporter la nécessité, encore moins se la dissimuler — tout idéalisme est une manière de mentir devant la nécessité —, mais l’aimer…
* * *
§ Pourquoi j’écris de si bons livres
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Moi je suis une chose, mes écrits en sont une autre. Avant de parler de mes écrits en tant que tels, il me faut effleurer la question de savoir s’ils sont ou ne sont pas compris. Je le ferai avec la nonchalance qui convient : car cette question n’est nullement encore d’actualité. Même moi je ne suis pas encore d’actualité, certains naissent posthumes. Un jour ou l’autre, on aura besoin d’institutions où l’on puisse vivre et enseigner comme j’entends qu’il faut vivre et enseigner ; peut-être même qu’alors on créera des chaires dédiées spécialement à l’interprétation du Zarathoustra. Mais ce serait de ma part une inconséquence totale d’attendre dès aujourd’hui des oreilles et des mains pour mes vérités : qu’aujourd’hui on n’entende pas, qu’aujourd’hui on ne veuille rien prendre de moi, non seulement c’est concevable, mais cela me paraît même juste. Je ne veux pas que l’on me confonde avec d’autres, et cela implique que moi-même je ne le fasse pas. Encore une fois, ma vie ne révèle que peu de preuves de « mauvaise volonté » ; même pour la « mauvaise volonté » littéraire, c’est à peine si j’en pourrais non plus citer un cas. En revanche, beaucoup trop de pure nigauderie… La marque de distinction la plus rare que quelqu’un puisse se conférer, me semble-t-il, c’est de prendre en main un livre de moi : je présume même qu’il ôte pour cela ses chaussures, voire ses bottes… Un jour que le Dr Heinrich von Stein se plaignait honnêtement de ne pas comprendre un seul mot de mon Zarathoustra, je lui dis que c’était normal : que, selon moi, en avoir compris, c’est-à-dire vécu six phrases, cela vous hissait, entre les mortels, à un niveau supérieur à celui que peuvent atteindre les hommes « modernes ». Comment me serait-il possible, avec un tel sentiment des distances, de seulement songer à être lu par les « modernes » que je connais ! Mon triomphe est l’inverse de celui de Schopenhauer, je dis : « non legor, non legar[1] ». Ce n’est pas que je veuille sous-estimer le plaisir que m’a causé plusieurs fois l’innocence du refus opposé à mes écrits. Cet été encore, à un moment où il était en mon pouvoir de contrebalancer avec succès tout le reste de la littérature par le poids, le poids écrasant de mes écrits, un professeur de l’université de Berlin me donna en toute bienveillance à entendre que je devais adopter quand même une autre forme : personne, disait-il, ne lit ce genre de choses. Finalement, ce n’est pas l’Allemagne, mais la Suisse qui a fourni les deux extrêmes. Un article du Dr V. Widmann dans le Bund sur Par-delà bien et mal, sous le titre « Le dangereux livre de Nietzsche » et un compte rendu d’ensemble de tous mes livres sous la plume de M. Karl Spitteler, également dans le Bund, constituent dans ma vie un sommet — je me garderai bien de dire de quoi. Ce dernier a traité par exemple mon Zarathoustra d’« exercice supérieur de style », avec le souhait que, plus tard, je me soucie également du contenu ; le Dr Widmann m’exprimait sa considération pour le courage avec lequel je m’efforçais d’abolir tous les sentiments convenables. Par une petite ironie du sort, chaque phrase, dans cet article, avec un esprit de suite que j’admirais, était une vérité à l’envers : on n’avait au fond qu’à « réévaluer toutes les valeurs » pour taper juste avec moi d’une façon même très remarquable — au lieu de me river mon clou… Raison de plus pour que je tente une explication. En fin de compte, personne ne peut entendre dans les choses, y compris les livres, plus qu’il n’en sait déjà. Ce à quoi on n’a pas accès par l’expérience vécue, on n’a pas d’oreilles pour l’entendre. Imaginons maintenant un cas extrême : un livre qui parle exclusivement d’expériences vécues sortant tout à fait du champ des expériences qu’on peut faire fréquemment ou même assez rarement, qui soit le tout premier truchement d’une nouvelle série d’expériences. Dans ce cas, on n’entend tout simplement rien du tout, avec en plus l’illusion d’acoustique qui fait croire que là où l’on n’entend rien, il n’y a rien non plus… Telle est finalement mon expérience ordinaire et, si l’on veut, l’originalité de mon expérience. Qui avait cru comprendre quelque chose de moi s’était arrangé quelque chose de moi à son image, qui était assez souvent le contraire de ce que je suis, par exemple un « idéaliste » ; qui n’avait rien compris de moi me déclarait quantité négligeable. Le mot « surhumain », qui désigne un type de réussite suprême, à l’opposé des « hommes modernes », des hommes « bons », des chrétiens et autres nihilistes — mot qui, dans la bouche d’un Zarathoustra, du destructeur de la morale, prend un sens qui donne beaucoup à réfléchir —, le « surhumain » a été compris presque partout en toute innocence comme synonyme des valeurs dont la figure de Zarathoustra constitue l’antithèse, à savoir comme type idéaliste d’une espèce supérieure d’hommes, moitié « saint », moitié « génie »… D’autres bêtes à cornes, les savants, m’ont de leur côté suspecté de darwinisme ; on a même reconnu dans ce mot le « culte des héros » que j’ai pourtant si méchamment rejeté, ce culte prôné par Carlyle, ce grand faux-monnayeur malgré lui. Quand je soufflais à l’oreille qu’on ferait encore mieux de chercher un César Borgia qu’un Parsifal, on n’en croyait pas ses oreilles. On voudra bien m’excuser si je n’éprouve aucune curiosité pour les comptes rendus de mes livres, notamment dans les journaux. Mes amis, mes éditeurs le savent et ne me parlent pas de ces choses-là. Dans un cas particulier, j’ai eu un jour un aperçu de tous les péchés commis à propos d’un livre singulier — c’était Par-delà bien et mal ; cela mériterait un récit circonstancié de ma part. Croirait-on que la Nationalzeitung — journal prussien, cela dit à l’adresse de mes lecteurs étrangers, pour ma part, avec votre permission, je ne lis que le Journal des Débats* — a cru, en tout sérieux, comprendre ce livre comme un « signe des temps », comme la seule vraie philosophie des junkers, celle que, si elle en avait le courage, prônerait la Kreuzzeitung[2] ?…
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Cela dit pour les Allemands : car partout ailleurs j’ai des lecteurs, rien que des intelligences d’élite, des caractères qui ont fait leurs preuves, dont l’éducation s’est faite dans des positions et des tâches élevées ; j’ai même de véritables génies parmi mes lecteurs. À Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Stockholm, à Copenhague, à Paris et à New York, partout on fait ma découverte : mais pas dans le pays plat de l’Europe, l’Allemagne… Et, je dois l’avouer, je me réjouis encore davantage de mes non-lecteurs, de ceux qui n’ont jamais entendu mon nom ni entendu parler de philosophie ; mais là où je vais, ici à Turin, par exemple, tous les visages s’éclairent et se rengracient à ma vue. Ce qui m’a jusqu’à maintenant le plus flatté, c’est que de vieilles marchandes des quatre-saisons n’ont de cesse qu’elles n’aient choisi pour moi leurs raisins les plus mûrs. C’est jusqu’à ce point qu’il faut être philosophe… Ce n’est pas pour rien qu’on traite les Polonais de Français parmi les Slaves. Une charmante* Russe ne se méprendra pas un instant sur mon appartenance. Je ne parviens pas à être solennel, je n’arrive au mieux qu’à être embarrassé… Penser en Allemand, sentir en Allemand — je sais tout faire, mais cela, ça dépasse mes forces… Mon vieux maître Ritschl soutenait même que j’allais jusqu’à composer mes dissertations de philologie comme un romancier* parisien : d’une façon captivante jusqu’à l’absurde. À Paris même, on est étonné de « toutes mes audaces et finesses »* — l’expression est de monsieur Taine* — ; je crains que jusque dans les formes les plus hautes du dithyrambe on ne trouve mêlé un peu de ce sel, l’esprit*, qui ne perd jamais son intelligence… pour devenir « allemand »… Je ne peux faire autrement. Que Dieu me vienne en aide ! Amen. Nous savons tous, quelques-uns savent même par expérience ce qu’est un messire longues oreilles. Eh bien ! j’ose affirmer que j’ai les plus petites oreilles du monde. Voilà qui peut être d’un grand intérêt pour les mignonnes : il me semble qu’elles se sentent mieux comprises par moi… Je suis l’Anti-âne par excellence* et, en cela, un phénomène dans l’histoire universelle : je suis, pour le dire en grec et pas seulement en grec, l’Anti-christ[3]…
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Je connais tant soit peu mes prérogatives d’écrivain ; dans des cas particuliers, on m’a même témoigné à quel point l’accoutumance à mes écrits « déprave » le goût. On ne supporte tout simplement plus les autres livres, surtout ceux de philosophie. C’est un privilège sans égal que de pénétrer dans cet univers noble et délicat — condition sine qua non : ne pas être allemand. C’est en définitive une distinction qu’il faut avoir méritée. Mais qui m’est apparenté par la hauteur du vouloir vivra de véritables extases de l’apprentissage ; car je viens de hauteurs qu’aucun oiseau n’a jamais atteintes, je connais des abîmes où aucun pied ne s’est jamais encore égaré. On m’a dit qu’il était impossible de lâcher un de mes livres, que j’allais même jusqu’à troubler le sommeil… Il n’y a au monde aucune espèce de livres plus fiers et en même temps plus raffinés, ils atteignent, ici ou là, ce qu’il y a de plus élevé à atteindre sur terre, le cynisme ; il faut, pour les conquérir, les doigts les plus délicats en même temps que les poings les plus hardis. Toute fragilité de l’âme en exclut une fois pour toutes, ainsi que toute dyspepsie : il ne faut pas avoir ses nerfs, il faut avoir le ventre joyeux. Non seulement l’indigence, mais l’air renfermé de l’âme en exclut, bien davantage encore la lâcheté, la saleté, la secrète rancune des tripes : un mot de moi fait monter au visage tous les mauvais instincts. Je dispose, dans mes relations, de plusieurs cobayes chez lesquels j’ai à cœur de me représenter les réactions diverses, et d’une diversité instructive, à mes écrits. Ceux qui n’ont que faire de leur contenu, mes soi-disant amis par exemple, se font du coup tout « impersonnels » ; on me félicite d’être encore « arrivé jusque-là », en disant que j’ai progressé dans la belle humeur du ton… Les « esprits » parfaitement vicieux, les « belles âmes », les menteurs fieffés, ne savent absolument pas que faire de ces livres et par suite les regardent de haut — bel esprit de suite de toutes les « belles âmes ». Les bêtes à cornes de ma connaissance, rien que des Allemands s’il vous plaît, laissent entendre qu’on n’est pas toujours de mon avis, mais que quand même, parfois, par exemple… J’ai entendu dire cela même du Zarathoustra… Semblablement, tout « féminisme » chez les humains, même chez l’homme, est ce qui interdit l’accès à mon œuvre : en ce cas on ne pénétrera jamais dans ce labyrinthe de connaissances pleines d’audace. Il faut qu’on ne se soit jamais épargné, il faut avoir pris l’habitude de la dureté pour être joyeux et de belle humeur parmi des vérités rien que dures. Quand je cherche à me représenter un lecteur parfait, il en résulte toujours un monstre de courage et de curiosité, et en outre quelque chose de souple, de rusé et de circonspect, un aventurier et un découvreur-né. Pour finir : je ne saurais mieux dire quels sont les seuls à qui je parle, au fond, qu’en reprenant les paroles de Zarathoustra : à qui seulement veut-il conter ses énigmes ?
« Vous, les hardis chercheurs, tentateurs, et quiconque s’est embarqué sur des mers redoutables sous des voiles rusées, —
Vous, ivres d’énigmes, heureux du demi-jour, dont l’âme est séduite par des flûtes vers les gouffres trompeurs :
— car vous ne voulez pas suivre à tâtons un fil d’une main poltronne ; et, là où vous ne pouvez deviner, vous répugnez à conclure… »
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C’est pour moi l’occasion de dire quelques généralités sur mon art du style. Communiquer par des signes un état, la tension intérieure d’un état affectif, y compris par le tempo de ces signes, voilà le sens de tout style ; et, attendu que la diversité des états intérieurs est chez moi extraordinaire, il y a chez moi de multiples possibilités de style — l’art du style le plus divers qu’homme ait jamais eu à sa disposition. Est bon tout style qui communique effectivement un état intérieur, qui ne se méprend pas sur les signes, sur le tempo des signes, sur les gestes — toutes les lois de la période oratoire relèvent de l’art du geste. Mon instinct est à cet égard infaillible. Le style bon en soi : pure nigauderie, simple « idéalisme », à peu près comme le « Beau en soi », le « Bien en soi », la « Chose en soi »… Reste encore à admettre qu’il y ait des oreilles pour entendre, des oreilles ainsi faites qu’elles soient capables et dignes d’un état affectif de cet ordre, et qu’il puisse se trouver des êtres à qui on a le droit de se communiquer. Mon Zarathoustra, par exemple, pour le moment, en est encore à chercher de tels êtres : hélas ! il lui faudra les chercher longtemps encore ! On doit mériter de l’entendre… Et d’ici là, il ne se trouvera personne pour comprendre l’art qui a été ici gaspillé : personne n’a dû davantage gaspiller de moyens artistiques nouveaux, inouïs, vraiment créés exclusivement pour la circonstance. Qu’une pareille chose fût justement possible en langue allemande, c’est ce qui restait à démontrer : moi-même, auparavant, je l’aurais exclu avec la dernière énergie. Avant moi on ignore ce qu’on peut faire de la langue allemande — ce qu’on peut même faire avec le langage tout court. L’art du grand rythme, le grand style de la période pour l’expression du flux et du reflux prodigieux d’une passion sublime, surhumaine, voilà ce que j’ai été le premier à découvrir ; avec un dithyrambe comme le dernier du livre trois de Zarathoustra, intitulé « Les sept sceaux », j’ai volé à mille lieues au-dessus de ce qui s’appelait jusque-là poésie.
5
Que, dans mes écrits, parle un psychologue hors pair, c’est peut-être la première conclusion à laquelle parvient un bon lecteur, un lecteur comme j’en mérite, qui me lit comme les bons philologues de jadis lisaient leur Horace. Les propositions qui font en somme l’accord de tout le monde, sans même parler des philosophes de M. Toutlemonde, moralistes et autres têtes creuses et têtes de chou, apparaissent chez moi comme de naïves bévues : par exemple cette croyance que « non égoïste » et « égoïste » sont des contraires, alors que l’ego même n’est qu’une « grande supercherie », un « idéal »… Il n’y a ni actions égoïstes, ni actions non égoïstes : ces idées sont toutes deux des contresens psychologiques. Item la proposition : « L’homme aspire au bonheur »… Item la proposition : « Le bonheur est le prix de la vertu »… Item la proposition : « Plaisir et déplaisir sont des contraires »… La Circé de l’humanité, la morale, a faussé tout le psychologique[4] de fond en comble — l’a archimoralisé — jusqu’à cette épouvantable absurdité que l’amour serait quelque chose de « non égoïste »… Il faut avoir un moi solidement assis, être hardiment planté sur ses deux jambes, faute de quoi on est absolument incapable d’aimer. Cela, en fin de compte, les mignonnes ne le savent que trop bien : elles se fichent pas mal des hommes altruistes et rien qu’objectifs… Puis-je, au passage, m’aventurer à prétendre que je m’y connais en mignonnes ? Cela fait partie de mon patrimoine dionysiaque. Qui sait ? peut-être suis-je le premier psychologue de l’Éternel Féminin. Elles m’aiment toutes, vieille histoire : mis à part les mignonnes naufragées, les « émancipées », celles qui ne sont pas fichues de faire des enfants. Par bonheur, je ne suis pas disposé à me laisser déchirer : la femme accomplie déchire quand elle aime… Je connais ces aimables ménades… Ah, quel petit fauve dangereux, insinuant, souterrain ! Et si plaisant, avec cela !… Une petite femme qui galope à la poursuite de sa vengeance culbuterait le destin en personne. La femme est indiciblement plus méchante que l’homme, et aussi plus intelligente ; la bonté chez la femme est déjà une forme de dégénérescence… Chez celles qu’on appelle les « belles âmes », il y a en arrière-fond un trouble physiologique : je m’arrête là, sinon je deviendrais médecynique. Le combat pour l’égalité des droits est même un symptôme morbide : tout médecin sait cela. — Plus la femme est femme, plus elle se défend bec et ongles contre les droits en général : l’état de nature, l’éternelle guerre entre les sexes, la met, et de loin, au premier rang. A-t-on prêté l’oreille à ma définition de l’amour ? c’est la seule qui soit digne d’un philosophe. L’amour : dans ses moyens, la guerre, en son principe la haine mortelle entre les sexes. A-t-on entendu ma réponse à la question : comment guérit-on — « sauve »-t-on — une femme ? On lui fait un enfant. La femme a besoin d’enfants, l’homme n’est jamais qu’un moyen : ainsi parlait Zarathoustra. — « Émancipation de la femme », c’est la haine instinctive de la femme ratée, c’est-à-dire inapte à enfanter, contre la femme réussie, le combat contre l’« homme » n’est jamais que moyen, prétexte, tactique. En voulant s’exhausser elles-mêmes, sous l’appellation de « femme en soi », de « femme supérieure », d’« idéaliste femme », elles veulent rabaisser le niveau général de la femme ; pas de plus sûr moyen pour cela que l’éducation en lycée, les pantalons et les droits politiques du bétail électoral. Au fond, les émancipées sont les anarchistes dans l’univers de l’« Éternel Féminin », les laissées-pour-compte dont l’instinct foncier est la vengeance… Toute une espèce du plus pernicieux « idéalisme » — qui d’ailleurs apparaît aussi chez les hommes, par exemple chez Henrik Ibsen, cette vieille fille typique — a pour but d’empoisonner la bonne conscience, la nature dans l’amour sexuel… Et, pour ne laisser aucun doute sur mon opinion là-dessus, aussi honnête que stricte, je tiens à faire part d’un article de mon code moral contre le vice : sous le nom de vice je combats toute espèce de contre-nature ou, si l’on préfère les grands mots, d’idéalisme. Voici cet article : « La prédication de la chasteté est une incitation publique à la contre-nature. Tout mépris de la vie sexuelle, toute souillure jetée sur elle au moyen de l’idée d’“impureté” est le crime même contre la vie, c’est le vrai péché contre l’Esprit saint de la vie. »
6
Pour donner une idée du psychologue que je suis, je prends ici un curieux morceau de psychologie qui se trouve dans Par-delà bien et mal — j’interdis d’ailleurs toute conjecture sur l’identité de celui que je décris dans ce passage. « Le génie du cœur, tel que le possède ce grand Être caché, ce dieu tentateur et attrapeur de rats né des consciences, dont la voix sait descendre jusqu’aux bas-fonds de toutes les âmes, qui ne dit pas un mot, qui ne jette pas un regard où ne se trouve une intention secrète et un repli de séduction, chez qui la maîtrise comprend le savoir paraître : paraître non pas ce qu’il est, mais ce qui, pour ceux qui le suivent, est une contrainte supplémentaire à se serrer toujours davantage autour de lui, à le suivre toujours plus intimement et plus scrupuleusement… Le génie du cœur, qui impose silence à tout le vacarme et à la suffisance, et enseigne à écouter, qui polit les âmes rêches et leur donne à goûter un nouveau désir, celui de rester muettes comme un miroir, pour que le ciel profond s’y reflète… Le génie du cœur qui oblige la main balourde et trop pressée à hésiter et saisir avec davantage de délicatesse ; qui devine le trésor caché et oublié, la goutte de bonté et de douce spiritualité sous l’épaisse glace opaque, qui est baguette divinatoire pour toute pépite d’or restée longtemps enfouie dans une gangue pleine de boue et de sable… Le génie du cœur, dont le contact laisse aller chacun plus riche, non pas béni et surpris, non pas gratifié d’un bien étranger qui l’écrase, mais plus riche de lui-même, plus neuf que jamais, dégagé de son enveloppe, pénétré et ausculté par le vent du dégel, peut-être plus incertain, plus délicat, plus cassant, plus brisé, mais plein d’espérances qui n’ont pas encore de nom, plein de vouloirs et d’un flux nouveaux, plein de non-vouloirs et de reflux nouveaux… »
* * *
La Naissance de la tragédie
1
Pour rendre justice à la Naissance de la tragédie (1872), il faudra oublier quelques petites choses. Elle a fait de l’effet et même fasciné avec ce qu’elle avait de manqué, avec son application à la wagnèrerie[5], comme si celle-ci était un symptôme de mouvement ascendant. Du même coup cet écrit a été un événement dans la vie de Wagner : c’est à ce moment seulement que de grandes espérances se sont attachées au nom de Wagner. Aujourd’hui encore, on me rappelle, parfois en plein milieu de Parsifal, que c’est moi qui ai sur la conscience le fait qu’une si haute opinion sur la valeur de civilisation de ce mouvement s’est imposée. J’ai plusieurs fois vu citer cet écrit comme « la re-naissance de la tragédie par l’esprit de la musique ». On n’a eu d’oreilles que pour une nouvelle formulation de l’art, de l’intention, de la tâche de Wagner : par suite on n’a pas prêté attention à ce que cet écrit recelait au fond de précieux. « Hellénisme et pessimisme » aurait été un titre moins équivoque : car on y expose pour la première fois comment les Grecs se sont débarrassés du pessimisme, comment ils l’ont surmonté… La tragédie est justement la preuve que les Grecs n’étaient pas des pessimistes : Schopenhauer là-dessus s’est trompé, comme il s’est trompé en tout. Si l’on prend la chose avec une certaine neutralité, La Naissance de la tragédie paraît très intempestive : on n’imaginerait pas qu’elle a été commencée au milieu du grondement de la bataille de Woerth. J’ai médité ces problèmes devant les remparts de Metz, au cours de froides nuits de septembre pendant mon service d’infirmier ; on serait plutôt porté à croire que cet écrit date de cinquante ans plus tôt. Il est politiquement indifférent — « non allemand » dirait-on aujourd’hui —, il sent l’hégélianisme jusqu’à l’indécence, seules quelques formules conservent le relent de croque-mort qui s’attache à Schopenhauer. Une « Idée » — l’antithèse du dionysiaque et de l’apollinien — traduite en langage métaphysique ; l’Histoire elle-même conçue comme développement de cette « Idée » ; l’antithèse dépassée vers une unité supérieure par la Tragédie ; dans cette optique, des choses qu’on n’avait jamais mises en regard soudain rapportées l’une à l’autre, éclairées et comprises l’une par l’autre… Par exemple l’opéra et la Révolution… Les deux innovations décisives de ce livre sont, d’un côté, la compréhension du phénomène dionysiaque chez les Grecs : il en fournit pour la première fois la psychologie, il y voit la racine unique de tout l’art grec. L’autre élément nouveau est la compréhension du socratisme : Socrate pour la première fois reconnu comme instrument de la décomposition de l’hellénisme, comme décadent* typique. La « rationalité » contre l’instinct. La « rationalité » à tout prix, conçue comme puissance dangereuse qui sape la vie ! Profond silence hostile dans tout le livre sur le christianisme. Il n’est ni apollinien ni dionysiaque ; il nie toutes les valeurs esthétiques, les seules que reconnaisse La Naissance de la tragédie : il est profondément nihiliste, tandis que le symbole dionysiaque fait toucher aux extrêmes confins de l’affirmation. À un moment, on fait allusion aux prêtres chrétiens comme à une « espèce sournoise de nains », d’« êtres souterrains »…
2
Ce début est absolument remarquable. J’avais découvert pour mon expérience tout à fait personnelle l’unique symbole, l’unique pendant que possède l’histoire, et du même coup été le premier à saisir l’admirable phénomène du dionysiaque. De même, en reconnaissant Socrate comme décadent*, je donnais une preuve parfaitement sans équivoque que ma sûreté de main psychologique ne courait pas le moindre risque venu d’une quelconque idiosyncrasie morale : la morale elle-même vue comme symptôme de décadence* est une innovation, une singularité de premier ordre dans l’histoire de la connaissance. Dans les deux cas, quel bond au-dessus du pitoyable verbiage des petits esprits dans le débat de l’optimisme contre le pessimisme ! — Je fus le premier à voir d’autre part la véritable antithèse : d’une part l’instinct qui dégénère, qui se retourne contre la vie avec une rancune souterraine (le christianisme, la philosophie de Schopenhauer, en un certain sens déjà la philosophie de Platon, l’idéalisme dans son ensemble en sont les formes typiques) et d’autre part une formule de l’affirmation suprême, née de l’abondance, de la surabondance, un dire-oui sans réserve même à la souffrance, même à la faute, à tout ce qui est douteux et étrange dans l’existence… Ce oui ultime le plus joyeux, le plus exubérant et insolent à la vie n’est pas seulement l’intuition suprême, c’est aussi la plus profonde, le plus rigoureusement confirmée et soutenue par la vérité et la science. Rien de ce qui est n’est à défalquer, rien n’est de trop : les aspects de l’existence récusés par les chrétiens et autres nihilistes sont même d’un ordre infiniment plus élevé dans la hiérarchie des valeurs que ce que l’instinct de décadence* peut approuver, appeler bon. Comprendre cela relève du courage et la condition en est un surplus de force : car c’est exactement aussi loin que le courage ose s’aventurer, c’est exactement à proportion de sa force qu’on s’approche de la vérité. La connaissance, l’affirmation de la réalité est pour le fort une nécessité du même ordre que, pour le faible, la lâcheté et la fuite devant la réalité — l’« Idéal » — sous l’inspiration de la faiblesse… Il ne leur est pas loisible de connaître : les décadents* ont besoin du mensonge, il fait partie de leurs conditions de conservation. Qui non seulement comprend le mot « dionysiaque », mais encore se comprend dans le mot « dionysiaque » n’a pas besoin de réfutation de Platon ou du christianisme ou de Schopenhauer, il y flaire la décomposition…
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Dans quelle mesure j’avais par là trouvé l’idée de « tragique », la connaissance définitive de ce qu’est la psychologie de la tragédie, je l’ai encore en dernier lieu exprimé dans le Crépuscule des idoles, page 139[6]. « Le dire-oui à la vie y compris dans ses problèmes les plus étranges et les plus ardus ; le vouloir-vivre sacrifiant joyeusement ses types les plus élevés à son caractère inépuisable, voilà ce que j’ai appelé dionysiaque, voilà ce que j’ai compris comme passerelle vers la psychologie du poète tragique. Ce n’est pas pour se libérer de la terreur et de la pitié, ce n’est pas pour se purger d’un affect dangereux par une décharge véhémente — sur ce point, Aristote est dans l’erreur —, mais afin d’être soi-même, au-delà de la terreur et de la pitié, l’éternelle joie du devenir, cette joie qui renferme également en elle la joie de la destruction. » En ce sens, j’ai le droit de me considérer comme le premier philosophe tragique, c’est-à-dire comme l’extrême antithèse et l’antipode d’un philosophe pessimiste. Avant moi, cette transposition du dionysiaque en un sentiment philosophique n’existe pas : la sagesse tragique fait défaut, j’en ai vainement cherché des traces y compris chez les grands Grecs de la philosophie, ceux des deux siècles avant Socrate. Un doute m’a retenu pour Héraclite, dans le voisinage duquel je trouve plus de chaleur et plus de courage que nulle part ailleurs. L’affirmation de l’écoulement et de la destruction, composante décisive d’une philosophie dionysiaque, le dire-oui à la contradiction et à la guerre, le devenir, ce qui implique une radicale récusation de l’idée même d’« être », c’est là qu’il me faut en tout cas reconnaître ce qui m’est le plus proche dans ce qu’on a pensé jusqu’à présent. La doctrine du « retour éternel », c’est-à-dire du cercle absolument et indéfiniment répété de toutes choses, cette doctrine de Zarathoustra pourrait en fin de compte déjà avoir été enseignée par Héraclite. Le stoïcisme, qui a hérité presque toutes ses représentations fondamentales d’Héraclite, en présente au moins des traces.
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Dans ce livre s’exprime un immense espoir. Je n’ai en fin de compte aucune raison de renoncer à l’espoir d’un avenir dionysiaque de la musique. Regardons à un siècle d’ici, supposons que mon attentat* contre deux millénaires de contre-nature et de profanation de l’homme réussisse. Ce nouveau parti de la vie qui prendra en main la plus grande de toutes les tâches, l’élevage supérieur de l’humanité, y compris l’impitoyable anéantissement de tout ce qui est dégénéré et parasite, rendra de nouveau possible sur terre ce surplus de vie dont l’état dionysiaque doit également à nouveau sortir. Je promets un âge tragique : l’art suprême du dire-oui à la vie, la tragédie, renaîtra quand l’humanité aura derrière elle la conscience des guerres les plus dures mais les plus nécessaires, sans en souffrir… Un psychologue pourrait encore ajouter que ce que j’ai entendu dans la musique wagnérienne dans mes jeunes années n’a absolument rien à voir avec Wagner ; que, quand j’évoquais la musique dionysiaque, j’évoquais ce que moi j’avais entendu, et que mon instinct m’obligeait à tout traduire et transfigurer dans l’esprit nouveau que je portais en moi. La preuve, aussi forte que peut l’être une preuve, en est mon écrit Wagner à Bayreuth : à tous les endroits psychologiquement décisifs, il n’est question que de moi, on peut tout de go mettre mon nom ou le mot « Zarathoustra » là où le texte donne le mot Wagner. Tout le portrait de l’artiste dithyrambique est le portrait du poète préexistant du Zarathoustra, dessiné avec une abyssale profondeur et sans jamais seulement effleurer la réalité wagnérienne. Wagner lui-même s’en doutait, il ne s’est pas reconnu dans cet écrit. De même la « pensée de Bayreuth » s’était métamorphosée en quelque chose qui ne sera nullement un mystère pour ceux qui connaissent mon Zarathoustra : l’idée du grand midi, où l’élite des élus se consacre à la plus grande de toutes les tâches — qui sait ? la vision d’une fête qu’il me sera peut-être donné de vivre… Le sentiment qui anime les premières pages est digne de l’histoire universelle ; le regard dont il est question à la septième page est en fait le regard de Zarathoustra ; Wagner, Bayreuth, toute cette pitoyable petite chose allemande est un nuage dans lequel se reflète l’infini mirage[7] de l’avenir. Même psychologiquement, tous les traits décisifs de ma propre nature sont transférés sur Wagner : la coexistence des forces les plus lumineuses et les plus funestes, la volonté de puissance telle que nul ne l’a jamais possédée, la bravoure impitoyable dans les choses de l’esprit, la force illimitée d’apprendre sans que la volonté d’action en soit étouffée. Tout dans cet écrit est prophétique : l’approche du retour de l’esprit grec, la nécessité de contre-Alexandre qui renouent le nœud gordien de la civilisation grecque après qu’il avait été tranché… Qu’on écoute l’accent digne de l’histoire du monde avec lequel à la page 30 est introduite l’idée de « sentiment tragique » : il n’y a que des accents dignes de l’histoire universelle dans cet écrit. Voilà l’« objectivité » la plus étrange qui puisse être : la certitude absolue de ce que je suis s’est projetée sur n’importe quelle réalité contingente, la vérité sur moi s’exprimait depuis des profondeurs à faire frémir. À la page 71, le style de Zarathoustra est évoqué et prédit avec une sûreté incisive ; jamais on ne trouvera une expression plus grandiose de l’événement Zarathoustra, de l’acte d’une immense purification et consécration de l’humanité, que celle qui se trouve dans les pages 43 à 46.
* * *
Les Intempestives
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Les quatre Intempestives sont tout à fait guerrières. Elles apportent la preuve que je ne suis pas un « Jean de la lune[8] », que je prends plaisir à tirer l’épée, peut-être même que j’ai le poignet dangereusement dégagé. La première attaque (1873) concernait la culture allemande, qu’alors déjà je toisais de haut avec un mépris impitoyable. Dépourvue de sens, de substance, de but : rien de plus qu’une « opinion publique ». Pas de malentendu plus pernicieux que de croire que le grand succès des armes allemandes prouve quoi que ce soit en faveur de cette culture, ou même la victoire de cette culture sur la France… La deuxième Intempestive (1874) met en évidence ce qu’a de dangereux, ce qui ronge et empoisonne notre manière de pratiquer la science : la vie malade de ces rouages et de ce mécanisme, de cette « impersonnalité » du travailleur, de la fausse économie de la « division du travail ». Le but, qui est la civilisation, est oublié : le moyen, la pratique moderne de la science, barbarise… Dans cet essai, le « sens historique », dont ce siècle s’enorgueillit, était pour la première fois reconnu comme maladie, comme signe typique du déclin. Dans la troisième et la quatrième Intempestives, deux figures de la quête, de l’élevage du moi les plus durs y sont opposées, comme indices avant-coureurs d’une idée plus élevée de la civilisation, de la restauration de l’idée de « civilisation », types intempestifs par excellence*, pleins de mépris souverain contre tout ce qui, alentour, s’appelait « Empire », « éducation », « christianisme », « Bismarck », « succès » : Schopenhauer et Wagner ou bien, en un mot, Nietzsche…
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De ces quatre attentats, le premier eut un succès extraordinaire. Le tapage qu’il suscita fut magnifique dans tous les sens du terme. J’avais touché une nation victorieuse au défaut de la cuirasse, en disant que sa victoire n’était pas du tout un événement relevant de la civilisation, mais peut-être, peut-être tout à fait autre chose… La réplique vint de tous les côtés, et certes pas seulement des vieux amis de David Strauss, dont je m’étais gaussé en tant que type d’Allemand philistin de la culture et satisfait*, bref, en tant qu’auteur de son évangile de bistrot sur « L’ancienne et la nouvelle foi » (l’expression « philistin de la culture » tirée de mon livre est restée dans la langue). Ces vieux amis, que j’avais piqués au vif dans leur honneur de Wurtembergeois et de Souabes en raillant leur animal de cirque, leur Strauss, répliquèrent avec autant d’honnête patauderie que j’aurais jamais pu l’espérer. Les ripostes prussiennes furent plus intelligentes : elles contenaient davantage de « bleu de Prusse ». Le comble de l’indécence fut atteint par une feuille de Leipzig, les Grenzboten si mal famées ; j’eus toutes les peines du monde à retenir les Bâlois indignés. Seuls quelques vieux messieurs tranchèrent sans réserve en ma faveur pour des raisons diverses et en partie mystérieuses. Parmi eux, Ewald de Göttingen, qui laissa entendre que mon attentat avait eu une issue mortelle pour Strauss. Également le vieil hégélien Bruno Bauer en qui j’ai, depuis, un de mes lecteurs les plus attentifs. Il aimait, dans ses dernières années, attirer l’attention sur moi et, par exemple, suggérer à monsieur von Treitschke, l’historiographe prussien, chez quel auteur il pourrait selon lui aller chercher les informations sur le concept de civilisation dont la définition lui était sortie de l’esprit. Le compte rendu le plus réfléchi et le plus copieux sur cet écrit et son auteur fut donné par un ancien disciple du philosophe von Baader, un certain professeur Hoffmann de Würzburg. Ce livre lui faisait présager pour moi une grande destination : provoquer une sorte de crise et de décision suprême quant au problème de l’athéisme, dont il devinait en moi le type le plus instinctif et le plus intransigeant. L’athéisme a été ce qui m’a conduit à Schopenhauer. Ce qui de loin fut le mieux écouté et causa le plus d’amertume, ce fut un plaidoyer extraordinairement vigoureux et courageux de Karl Hillebrand, par ailleurs si doux, le dernier Allemand humain qui sache manier la plume. On peut lire son article dans l’Augsburgerzeitung[9] ; aujourd’hui on le trouve, sous une forme un peu plus prudente, dans ses œuvres complètes. Mon livre y était présenté comme un événement, un tournant, une première prise de conscience de soi, excellent augure, comme un véritable retour du sérieux allemand et de la passion allemande dans les choses de l’esprit. Hillebrand débordait de considération pour la forme de ce livre, pour la maturité de son goût, pour son tact parfait dans la distinction de la personne et de la cause : il le considérait comme le meilleur livre polémique en langue allemande, pour l’art de la polémique justement si risqué et si fort à déconseiller aux Allemands. Approuvant inconditionnellement, aggravant même ce que j’avais osé dire touchant le dépenaillement de la langue en Allemagne (aujourd’hui les Allemands jouent aux puristes et ne savent plus construire une phrase), méprisant comme moi les « grands écrivains » de cette nation, il finissait en exprimant son admiration pour mon courage, ce « courage suprême qui met au banc des accusés précisément les favoris d’un peuple »… L’effet après coup de ce livre sur ma vie est tout simplement inestimable. Personne jusqu’à présent ne m’a cherché noise. On se tait, on me traite en Allemagne avec une morne prudence : j’ai usé depuis des années d’une absolue liberté de parole pour laquelle personne aujourd’hui, et surtout dans le « Reich », n’a les mains assez franches. Mon paradis est « à l’ombre de mon épée »… Au fond, j’avais mis en pratique une maxime* de Stendhal : il conseille de faire son entrée dans la société par un duel. Et comme je m’étais bien choisi mon adversaire ! le premier libre penseur allemand !… En fait s’exprimait là pour la première fois une toute nouvelle sorte de libre pensée : jusqu’aujourd’hui rien ne m’est plus étranger et moins apparenté que la gent européenne et américaine des « libres penseurs* ». Avec eux, ces incorrigibles petits esprits et bouffons des « idées modernes », je me trouve même dans une opposition plus radicale qu’avec aucun de leurs adversaires. Eux aussi veulent à leur manière « améliorer » l’humanité à leur image, ils feraient une guerre implacable à ce que je suis, à ce que je veux, si du moins ils y comprenaient quelque chose : tous tant qu’ils sont, ils croient encore à l’« Idéal »… Je suis le premier immoraliste.
3
Si les Intempestives qui portent les noms de Schopenhauer et de Wagner peuvent notablement contribuer à la compréhension, ou même simplement à poser la problématique psychologique des deux cas en question, c’est ce que je ne saurais affirmer, excepté, bien entendu, sur tel ou tel détail. Ainsi, par exemple, ce qui fait le fond de la nature de Wagner y est déjà désigné comme un don de comédien simplement poussé, dans ses moyens et dans ses fins, jusqu’à ses ultimes conséquences. Au fond, dans ces écrits, j’entendais faire tout à fait autre chose que de la psychologie : c’est un problème d’éducation sans pareil, un nouveau concept de l’élevage du moi, de la défense du moi jusqu’au point de la dureté, une voie vers la grandeur et les tâches à la mesure de l’histoire universelle qui, pour la première fois, cherchaient là à s’exprimer. En somme, j’ai saisi par les cheveux deux types célèbres et encore nullement fixés, comme on saisit par les cheveux une occasion pour exprimer quelque chose, pour avoir en main quelques formules, signes ou moyens d’expression de plus. C’est en fin de compte suggéré, avec une sagacité parfaitement inquiétante, à la page 93 de la Troisième Intempestive[10]. C’est de la même façon que Platon s’est servi de Socrate comme d’une sémiotique pour Platon. Maintenant que je reviens avec un certain recul sur les circonstances personnelles dont témoignent mes écrits, je ne saurais nier qu’au fond ils ne parlent que de moi. Celui sur « Wagner à Bayreuth » est une vision de mon avenir ; en revanche, ce qui s’écrit dans « Schopenhauer éducateur », c’est mon histoire intime, mon devenir. Surtout ma promesse solennelle !… Ce que je suis aujourd’hui, le lieu où je suis — à une altitude où je ne parle plus avec des mots, mais avec des éclairs — oh, comme j’en étais loin encore à l’époque ! Mais j’apercevais la terre : pas un instant je ne me suis trompé sur la route, sur la mer, sur les risques — ni sur le succès ! Un calme absolu dans la promesse, l’heureuse vision d’un avenir qui ne doit pas rester une simple promesse en l’air ! Là, chaque mot est vécu, profondément, intimement ; la plus grande douleur n’en est pas absente, il y a là des mots positivement ensanglantés. Mais un vent de grande liberté fait s’envoler tout cela ; la blessure même n’est pas tenue pour une objection. Le philosophe tel que je le comprends, comme un redoutable explosif qui représente une menace universelle, mon idée du « philosophe » que je mets à cent lieues de celle qui va même jusqu’à inclure un Kant, pour ne rien dire des « ruminants » académiques et autres universitaires professeurs de philosophie : là-dessus cet écrit fournit un enseignement inappréciable, même si l’on admet que celui qui s’exprime, ce n’est pas au fond « Schopenhauer éducateur », mais son antithèse, « Nietzsche éducateur ». Considérant qu’à l’époque, mon métier était celui de savant, et que peut-être je connaissais mon métier, l’âpre échantillon de psychologie du savant qui apparaît dans cet écrit n’était pas dénué d’importance : il exprime le sentiment de la distance, la certitude profonde de ce qui peut être chez moi une tâche ou seulement un moyen, un entracte et un à-côté. Je suis assez avisé pour avoir été beaucoup de choses et en beaucoup d’endroits, pour pouvoir devenir un, pour pouvoir accéder à l’unité. Il fallait que, durant un temps, je fusse aussi un savant.
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Humain, trop humain
Avec deux suppléments
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Humain, trop humain est le mémorial d’une crise. Il s’intitule un livre pour esprits libres : presque chaque phrase y exprime une victoire, grâce à lui je me suis émancipé de tout ce qui est corps étranger à ma nature. Le corps étranger, pour moi, c’est l’idéalisme : le titre signifie : « Là où vous, vous voyez des choses idéales, moi, je vois… de l’humain, hélas, trop humain ! »… Je connais mieux l’homme… L’expression « libre esprit » ne saurait avoir qu’un seul sens : un esprit devenu libre, qui a repris possession de lui-même. Le son, le timbre de la voix s’est complètement modifié : on trouvera le livre avisé, froid, à l’occasion dur et railleur. Une certaine intellectualité de goût aristocratique semble l’emporter constamment sur un courant plus passionné en profondeur. Dans ce contexte, il est pertinent que ce soit en effet le centenaire de la mort de Voltaire qui, pour ainsi dire, serve d’excuse à la publication du livre dès l’année 1878. Car Voltaire, par opposition à tout ce qui a écrit après, est un grand seigneur* de l’esprit : exactement ce que je suis moi aussi. Le nom de Voltaire sur un écrit de moi, c’était vraiment un progrès… vers moi… Si l’on y regarde de plus près, on découvre un esprit impitoyable, qui connaît tous les recoins où l’Idéal va se loger, où il trouve ses oubliettes et, pour ainsi dire, son dernier refuge. Une torche à la main, qui ne donne nullement la « lumière vacillante » d’une torche, on illumine d’une clarté incisive ce souterrain de l’Idéal. C’est la guerre, mais la guerre sans poudre ni fumée, sans poses martiales, sans pathos ni membres disloqués : tout cela ne serait encore qu’« idéalisme ». L’une après l’autre, les erreurs sont tranquillement remisées sur la glace, l’Idéal n’est pas réfuté, il gèle… Ici gèle, par exemple, « le génie » ; au coin d’après, c’est « le saint » ; sous une épaisse calotte de glace, voilà que gèle « le héros » ; au bout du compte, ce qui gèle, c’est « la foi », ce qu’on appelle « conviction », et même la « pitié » se refroidit sensiblement, presque partout gèle « la Chose en soi »…
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Les commencements de ce livre remontent aux semaines du premier festival de Bayreuth ; une de ses conditions préalables est un état d’esprit profondément étranger à tout ce qui m’y entourait. Quiconque a une idée du genre de visions qui m’avaient alors déjà traversé l’esprit peut deviner mes dispositions le jour où je me réveillai à Bayreuth. Je croyais rêver… Où étais-je donc ? Je ne reconnaissais plus rien, c’est à peine si je reconnaissais Wagner. C’est en vain que je feuilletais mes souvenirs. Tribschen, une lointaine île fortunée : pas l’ombre d’une ressemblance. Les jours incomparables de la pose de la première pierre, la petite société du groupe de fidèles qui la fêtaient et auxquels il n’était pas besoin de souhaiter du doigté pour les choses délicates : pas l’ombre d’une ressemblance. Que s’était-il passé ? On avait traduit Wagner en allemand ! Le wagnérien s’était emparé de Wagner ! L’art allemand ! Le maître allemand ! La bière allemande !… Nous autres, qui ne savons que trop à quels artistes raffinés, à quel cosmopolitisme du goût Wagner s’adresse exclusivement, nous étions hors de nous de retrouver Wagner attifé de « vertus » allemandes. Je pense connaître le wagnérien, j’en ai « vécu » trois générations, depuis feu Brendel, qui confondait Wagner avec Hegel, jusqu’aux idéalistes des Bayreuther Blätter, qui confondent Wagner avec eux-mêmes : j’ai entendu toutes sortes de confessions de « belles âmes » sur Wagner. Mon royaume pour un mot sensé ! En vérité, quelle horripilante société ! Nohl, Pohl, Kohl[11], avec des grazie in infinitum. Aucun avorton ne manque à l’appel, pas même l’antisémite. Le pauvre Wagner ! Où était-il tombé ! Si encore il était entré dans les pourceaux ! Mais dans les Allemands ! En fin de compte, on devrait, pour l’édification de la postérité, empailler un authentique Bayreuthien ou, mieux, le mettre dans de l’esprit-de-vin, car c’est l’esprit qui fait défaut, avec l’inscription : voilà à quoi ressemblait l’« esprit » qui a inspiré la fondation du « Reich »… Suffit, je partis en plein festival pour quelques semaines, tout d’un coup, bien qu’une charmante* Parisienne cherchât à me consoler ; je m’excusai auprès de Wagner par un simple télégramme fataliste. Dans un lieu au fin fond de la forêt de Bohême, Klingenbrunn, je promenai ma mélancolie et mon mépris des Allemands comme une maladie — et aussi, de temps en temps, j’écrivais, sous le titre général « Le soc », une phrase dans mon carnet, rien que des remarques psychologiques dures, qu’il est peut-être encore possible de retrouver dans Humain, trop humain.
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Ce qui se décida alors chez moi, ce n’était pas exactement une rupture avec Wagner : je ressentais une aberration générale de mon instinct, dont telle ou telle méprise, que ce fût Wagner ou ma chaire de professeur à Bâle, n’était qu’un signe. Je fus assailli par un accès d’impatience à mon égard ; je compris qu’il était grand temps de revenir à moi. Tout à coup s’imposait à moi l’effroyable évidence de tout le temps déjà perdu, de ce que toute mon existence de philologue avait, inutilement et sans motif, de mal assorti avec ma tâche. La honte me prit de cette fausse modestie… Dix années derrière moi où, au sens propre, l’esprit chez moi avait cessé de se nourrir, où je n’avais rien appris d’utilisable, où j’avais oublié une quantité extravagante de choses à cause d’un fatras d’érudition poussiéreuse. Ramper à travers les métriciens antiques avec acribie et une mauvaise vue, voilà où j’en étais arrivé ! Pris de pitié je me voyais tout émacié, réduit à l’inanition : les réalités faisaient carrément défaut dans mon savoir et les « idéalités » ne valaient pas le diable ! Une soif carrément brûlante me saisit : dès lors je ne me suis plus occupé en fait de rien d’autre que de physiologie, de médecine et de sciences naturelles, je ne suis revenu même aux études historiques que lorsque ma tâche m’y contraignait impérativement. C’est alors que je devinai aussi pour la première fois la relation entre une activité choisie à contre-instinct, une prétendue « vocation » à laquelle on n’est rien moins qu’appelé, et ce besoin d’assoupir le sentiment de vide et de faim au moyen d’un art narcotique, par exemple au moyen de l’art wagnérien. En regardant plus attentivement alentour, j’ai découvert que la même détresse existe chez nombre de jeunes gens : une contre-nature en entraîne bel et bien une deuxième. En Allemagne, dans le « Reich », pour parler sans équivoque, beaucoup trop sont condamnés à se décider prématurément et ensuite à s’étioler sous un fardeau devenu impossible à rejeter… Ceux-là ont besoin de Wagner comme d’un opiacé, ils s’oublient, ils se débarrassent d’eux-mêmes pour un instant… Que dis-je ! pendant cinq à six heures !
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C’est à cette époque que mon instinct se décida inexorablement d’aller à l’encontre du penchant à céder, à suivre, à me confondre avec autrui. N’importe quel mode de vie, les conditions les plus défavorables, la maladie, la pauvreté, tout cela m’apparut préférable à cet indigne « désintéressement » dans lequel j’étais d’abord tombé par ignorance, par jeunesse, et auquel j’étais resté plus tard accroché par paresse, par prétendu « sentiment du devoir ». À ce point me vint en aide, d’une façon que je ne saurais trop admirer et à point nommé, ce mauvais héritage qui me vient de mon père, dans le fond une prédestination à mourir jeune. La maladie me libéra lentement : elle m’épargna toute rupture, toute démarche violente et choquante. Cela ne me coûta alors la bienveillance de personne et m’en fit gagner encore davantage. La maladie me conféra du même coup le droit à un bouleversement complet de toutes mes habitudes ; elle me permit, elle m’ordonna l’oubli ; elle me fit le cadeau de l’obligation à la position allongée, à l’oisiveté, à l’attente et à la patience… Mais c’est cela justement qui s’appelle penser !… Mes yeux décidèrent tout seuls d’en finir avec la vie de rat de bibliothèque, traduction allemande : la philologie. J’étais sauvé du « livre », je ne lus plus rien des années durant : le plus grand bienfait que je me sois jamais accordé ! Ce moi profond pour ainsi dire enseveli, pour ainsi dire réduit au silence par l’obligation constante d’écouter d’autres moi (et c’est cela justement qui s’appelle lire !), s’éveilla lentement, timide, incertain, mais finalement il se remit à parler. Jamais je n’ai pris autant de bonheur à moi-même que dans les époques les plus maladives et les plus douloureuses de ma vie : qu’on lise seulement Aurore ou, par exemple, Le Voyageur et son ombre, et l’on saisira ce que fut ce « retour à moi » : une forme suprême de guérison !… L’autre n’en fut que la conséquence.
5
Humain, trop humain, ce mémorial d’un élevage rigoureux du moi par lequel je mis brusquement fin à tout ce qui s’était insinué en moi d’« escroquerie supérieure », d’« idéalisme », de « beaux sentiments » et autres sottises de bonnes femmes, fut rédigé à Sorrente pour l’essentiel ; il reçut sa conclusion, sa forme définitive pendant un hiver bâlois dans des conditions incomparablement plus défavorables qu’à Sorrente. Au fond, c’est monsieur Peter Gast, lequel à l’époque faisait ses études à l’université de Bâle et m’était très dévoué, qui a ce livre sur la conscience. Je dictais, la tête bandée et douloureuse, il transcrivait, il corrigeait même : c’était lui au fond le véritable écrivain, tandis que moi je n’étais que l’auteur. Au moment où j’eus enfin entre les mains le livre achevé — au profond étonnement du grand malade que j’étais —, j’en envoyai deux exemplaires, entre autres, à Bayreuth. Par un de ces hasards miraculeusement signifiants me parvint au même moment un bel exemplaire du texte de Parsifal avec cette dédicace de Wagner à mon nom : « À son cher ami Friedrich Nietzsche, Richard Wagner, conseiller ecclésiastique ». Les deux livres s’étaient croisés : cela me donna l’impression d’entendre un son de mauvais présage. Est-ce que cela ne ressemblait pas au bruit de deux épées qui se croisent ?… En tout cas nous eûmes tous deux le même sentiment : car tous deux nous gardâmes le silence. C’est vers cette époque que commencèrent à paraître les Bayreuther Blätter : je compris de quoi il avait été grand temps. Qui l’eût cru ! Wagner était devenu pieux…
6
De quelle manière je me considérais à cette époque (1876), avec quelle prodigieuse assurance je tenais en main ma tâche et sa place dans l’histoire universelle, c’est ce dont témoigne tout le livre, mais surtout un passage très explicite : sauf qu’avec une malice chez moi instinctive j’évitai à nouveau ici encore le petit mot « je » et que, cette fois, ce n’est pas sur Schopenhauer ou sur Wagner, mais sur l’un de mes amis, l’excellent Dr Paul Rée, que je répandis l’éclat d’une gloire dans l’histoire universelle, heureusement trop fin matois pour se laisser prendre… D’autres furent moins fins : j’ai toujours reconnu les plus irrécupérables de mes lecteurs, par exemple le professeur d’université allemand typique, à ceci que, se fondant sur ce passage, ils croyaient devoir comprendre le livre tout entier comme du Réealisme supérieur… À dire vrai, il contenait la réfutation de cinq ou six propositions de mon ami : qu’on veuille bien relire à ce sujet la préface de La Généalogie de la morale. Voici le passage en question : « Quelle est donc la proposition principale à laquelle est parvenu l’un des plus audacieux et des plus froids penseurs, l’auteur du livre Sur l’origine des sentiments moraux (lisez* : Nietzsche, le premier immoraliste), grâce à ses analyses incisives et tranchantes de l’action humaine ? “L’homme moral n’est pas plus près du monde intelligible que l’homme physique — car il n’y a pas de monde intelligible…” Cette proposition, rendue dure et tranchante sous les coups de marteau de la connaissance historique (lisez* : Transvaluation de toutes les valeurs), pourra peut-être un jour dans un avenir quelconque — 1890 ! — servir de hache pour frapper à la racine le “besoin métaphysique” de l’humanité : est-ce plutôt pour la bénédiction que pour la malédiction de l’humanité, qui saurait le dire ? Mais en tout cas comme une proposition aux conséquences les plus considérables, fécondes et terribles à la fois, et jetant sur le monde ce double regard que comportent toutes les grandes connaissances… »
* * *
Auror e
Pensées sur la morale comme préjugé
1
C’est avec ce livre que commence ma campagne contre la morale. Non qu’il sente le moins du monde la poudre : on y percevra de tout autres et bien plus agréables odeurs, pour peu qu’on ait des narines un peu subtiles. Ni grosse ni même légère artillerie : si l’effet du livre est négatif, ses moyens le sont d’autant moins, car ils servent à tirer des conclusions, non des coups de canon. On prend congé de ce livre avec une farouche méfiance envers tout ce qui jusqu’à présent a été honoré et même adoré sous le nom de morale : cela n’empêche pas que dans tout le livre on ne trouve aucune parole négative, aucune attaque, aucune méchanceté, qu’au contraire il se prélasse au soleil, rebondi, heureux, semblable à un animal marin qui lézarde entre les rochers. Finalement c’était moi, cet animal marin : presque chaque phrase de ce livre est pensée, s’est faufilée dans ce chaos de rochers près de Gênes où j’étais seul et encore dans les secrets de la mer. Maintenant encore, presque chaque phrase de ce livre, quand j’y reviens par hasard, est pour moi le bout par lequel j’attrape dans les profondeurs toutes sortes de choses incomparables : toute sa peau tremble du délicat frisson du souvenir. L’art qui le distingue n’est rien moins que mince, l’art de saisir des choses qui passent légèrement et sans bruit, des instants que j’appelle des lézards divins — certes pas avec la cruauté de ce jeune dieu grec qui tout simplement embrochait le pauvre petit lézard, mais toujours avec quelque chose de pointu, la plume… « Il y a tant d’aurores qui n’ont pas encore lui », cette expression indienne est placée au seuil de ce livre. Où donc son auteur cherche-t-il ce nouveau matin, ce rouge délicat inconnu jusqu’ici encore avec lequel un jour — ah ! toute une série, tout un monde de nouveaux jours — recommence ? Dans une transvaluation de toutes les valeurs, dans un affranchissement de toutes les valeurs morales, dans un dire-oui et une confiance envers tout ce qui jusqu’à présent a été interdit, méprisé, maudit. Ce livre qui dit oui ne déverse sa lumière, son amour, sa tendresse que sur des choses mauvaises, il leur redonne « l’âme », la bonne conscience, le droit souverain et privilégié à l’existence. La morale n’est pas attaquée, simplement elle ne compte plus… Ce livre s’achève par un « ou bien ? », c’est le seul livre qui s’achève par un « ou bien ? »…
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Ma tâche, préparer à l’humanité un moment de suprême retour sur soi, un grand midi où elle regarde en arrière et vers l’avant, où elle sorte de la domination du hasard et des prêtres et pose pour la première fois dans son ensemble la question du pourquoi ? et du en-vue-de-quoi ?, cette tâche découle nécessairement de l’idée que l’humanité n’est d’elle-même pas du tout sur la bonne voie, qu’elle n’est pas du tout dirigée par une main divine, que, sous couvert des notions de valeurs les plus sacrées, c’est bien plutôt justement l’instinct de négation, de corruption, l’instinct de décadence* qui a régné insidieusement. La question de l’origine des valeurs morales est donc pour moi une question capitale, car elle conditionne l’avenir de l’humanité. Exiger de croire qu’au fond tout est entre les meilleures mains, qu’un livre, la Bible, fournit des assurances définitives sur le gouvernement et la sagesse de Dieu régentant le sort de l’humanité, c’est, si on le retraduit en termes de réalité, la volonté d’occulter le pitoyable état de choses contraire, à savoir que l’humanité jusqu’à présent a été dans les pires mains qui soient, qu’elle a été dirigée par les ratés, les rancuniers pleins d’astuce, les prétendus « saints », ces calomniateurs et souilleurs de l’humanité. Le signe décisif pour reconnaître que le prêtre (y compris les prêtres camouflés, les philosophes) s’est arrogé la domination, non seulement à l’intérieur d’une communauté religieuse déterminée, mais partout, et que c’est la morale de décadence*, la volonté d’en finir qui passe pour la morale en soi, ce signe, c’est la valeur inconditionnée accordée aux actions non égoïstes et l’hostilité générale envers les actions égoïstes. Qui sur ce point est en désaccord avec moi, je le tiens pour infecté… Mais l’univers entier est en désaccord avec moi… Pour un physiologiste, une telle antinomie de valeurs ne laisse absolument aucun doute. Quand, à l’intérieur de l’organisme, le moindre organe se relâche si peu que ce soit et cesse d’assurer sa conservation, le renouvellement de son énergie, son « égoïsme », alors l’ensemble dégénère. Le physiologiste exige l’ablation de la partie en dégénérescence, il refuse toute solidarité avec ce qui dégénère, il ignore totalement la pitié. Mais le prêtre, lui, veut justement la dégénérescence de l’ensemble, de l’humanité : c’est pour cela qu’il conserve ce qui dégénère, c’est à ce prix qu’il la domine… Quel sens ont ces idées mensongères, les idées expédients de la morale, comme « âme », « esprit », « volonté libre », « Dieu », sinon celui de détruire physiologiquement l’humanité ?… Quand on détourne son sérieux de l’auto-conservation, de l’accroissement de l’énergie du corps, c’est-à-dire de la vie, lorsqu’on fait de l’anémie un Idéal, du mépris du corps le « salut de l’âme », qu’est-ce d’autre qu’une recette pour la décadence* ? La perte du centre de gravité, la résistance aux instincts naturels, le « désintéressement » en un mot, voilà ce qu’on a appelé jusqu’à présent la morale… Avec Aurore j’ai pour la première fois pris les armes contre la morale du renoncement au moi.
* * *
Le Gai Savoir
(« La gaya scienza »)
Aurore est un livre affirmateur profond et néanmoins lumineux et bienveillant. On peut en dire autant et au suprême degré pour la gaya scienza : dans presque chacune de ses phrases, la profondeur et l’enjouement se tiennent tendrement par la main. Une strophe qui exprime ma reconnaissance pour le plus magnifique mois de janvier que j’aie vécu — tout le livre est un cadeau qu’il m’a fait — trahit suffisamment de quelle profondeur est sorti le « savoir » pour devenir gai :
« Toi qui d’un javelot de flamme
As brisé la glace de mon âme,
Si bien qu’en bouillonnant elle se hâte
Vers la mer de sa plus haute espérance :
Toujours plus lumineuse et toujours mieux portante,
Libre dans l’obligation la plus amoureuse —
Ainsi célèbre-t-elle tes miracles,
Toi le plus beau des janviers ! »
Ce que signifie ici « la plus haute espérance », nul ne peut en douter qui voit resplendir à la fin du quatrième livre la beauté adamantine des premiers mots du Zarathoustra. Ni celui qui lit à la fin du troisième livre les phrases de granit où se formule pour la première fois un destin pour tous les temps. Les Chants du Prince Hors-la-Loi, en grande partie composés en Sicile, rappellent très expressément l’idée provençale de la « gaya scienza », cette unité du troubadour, du chevalier et de l’esprit libre par laquelle cette merveilleuse culture ancienne des Provençaux se distingue de toutes les cultures équivoques ; notamment le tout dernier poème, « Au mistral », un chant de danse exubérant dans lequel, sauf votre respect ! on danse par-dessus la morale, est un provençalisme parfait.
* * *
Ainsi parlait Zarathoustra
Un livre pour tous et pour personne
1
Je vais maintenant raconter l’histoire du Zarathoustra. La conception fondamentale de l’œuvre, la pensée de l’éternel retour, cette formule suprême de l’affirmation la plus haute qui puisse être atteinte, remonte au mois d’août de l’année 1881 : cette pensée a été jetée sur une feuille avec cette suscription : « à 6 000 pieds par-delà l’homme et le temps ». Ce jour-là, je marchais dans la forêt au bord du lac de Silvaplana ; près d’un puissant bloc dressé comme une pyramide non loin de Surlei, je fis halte. C’est là que me vint cette pensée. Si, à compter de ce jour, je remonte quelques mois en arrière, je trouve comme signe précurseur une modification soudaine et, en profondeur, décisive, de mon goût, surtout en musique. On pourrait peut-être classer tout le Zarathoustra comme musique ; il présupposait à coup sûr une renaissance de l’art d’écouter. Dans une petite station thermale de montagne non loin de Vicenza, Recoaro, où je passai le printemps de 1881, je fis la découverte, avec mon maestro et ami Peter Gast, lui aussi « né de nouveau », que le phénix de la musique passait au-dessus de nous paré d’un plumage plus léger et plus lumineux que jamais. Si, à l’inverse, je me projette de ce moment vers l’avenir jusqu’à l’accouchement qui intervint soudainement et dans des conditions tout à fait invraisemblables en février 1883 — la partie terminale, celle dont j’ai cité quelques phrases dans la Préface, fut achevée exactement à l’heure sainte où Richard Wagner mourait à Venise —, cela donne dix-huit mois de grossesse. Ce chiffre d’exactement dix-huit mois pourrait laisser penser, au moins chez les bouddhistes, que je suis au fond un éléphant femelle. C’est dans cet intervalle que se situe la « gaya scienza », qui annonce par mille signes l’approche de quelque chose d’incomparable ; finalement elle donne même le début du Zarathoustra, car elle donne dans l’avant-dernier morceau du quatrième livre la pensée fondamentale du Zarathoustra. C’est également dans cet intervalle que se situe l’Hymne à la Vie (pour chœur mixte et orchestre), dont la partition a été publiée il y a deux ans chez E.W. Fritsch à Leipzig : c’est un symptôme non négligeable de mon état cette année-là, où le sentiment affirmatif par excellence*, que j’ai appelé le sentiment tragique, m’habitait au plus haut degré. On le chantera un jour, plus tard, à ma mémoire. Le texte — il faut le signaler expressément, parce qu’il court un malentendu à ce sujet — n’est pas de moi : il est l’étonnante inspiration d’une jeune Russe, avec qui j’étais alors lié d’amitié, mademoiselle Lou von Salomé. Qui saura trouver un sens aux derniers mots du poème devinera pourquoi je lui ai accordé ma prédilection et mon admiration : ils ont de la grandeur. La souffrance n’est pas un argument contre la vie : « Si tu n’as plus de bonheur à me donner, eh bien ! tu as encore ton tourment… » Peut-être ma musique a-t-elle, elle aussi, de la grandeur en cet endroit. (Dernière note du hautbois : do dièse et non do, faute d’impression.) L’hiver suivant, je vécus dans la charmante et tranquille baie de Rapallo près de Gênes, qui s’insère entre Chiavari et le promontoire de Portofino. Ma santé n’était pas excellente ; l’hiver était froid et excessivement pluvieux ; un petit albergo situé juste au bord de la mer, de sorte que la pleine mer rendait la nuit le sommeil impossible, offrait à peu près en tout le contraire de ce qui était souhaitable. Malgré cela, et presque comme preuve de ma thèse que tout ce qui est décisif advient « malgré » quelque chose, ce fut cet hiver-là et ces conditions défavorables qui virent naître mon Zarathoustra. Le matin, je montais vers le sud par la route magnifique qui conduit à Zoagli, bordée de pins et donnant vue sur la mer jusqu’à l’horizon ; l’après-midi, chaque fois que ma santé le permettait, je faisais le tour de la baie de San Margherita jusqu’à Portofino par-derrière. Ce lieu, ce paysage sont devenus encore plus proches de mon cœur grâce au grand amour que leur vouait l’inoubliable empereur d’Allemagne Frédéric III ; je me retrouvais par hasard sur cette côte à l’automne 1886 quand il rendit pour la dernière fois visite à ce petit univers de bonheur oublié. C’est sur ces deux chemins que m’est venue toute la première partie du Zarathoustra, et surtout Zarathoustra lui-même en tant que type : plus exactement, il m’est tombé dessus…
2
Pour comprendre ce type, il faut d’abord avoir une idée claire de sa condition physiologique d’existence : à savoir ce que j’appelle la grande santé. Je ne saurais mieux expliquer cette notion, l’expliquer plus personnellement que je ne l’ai déjà fait dans un des paragraphes qui terminent le cinquième livre de la « gaya scienza ». « Nous autres, nouveaux, sans nom, difficiles à comprendre — y est-il dit —, nous autres prématurés d’un avenir encore indémontré, nous avons besoin, pour une nouvelle fin, d’un nouveau moyen, j’entends d’une nouvelle santé, d’une santé plus solide, plus dégourdie, plus coriace, plus téméraire, plus joviale, que n’ont été toutes les santés jusqu’à présent. Celui dont l’âme a soif d’avoir fait le tour de toutes les valeurs et de toutes les aspirations connues jusqu’ici et d’avoir caboté le long des côtes de cette idéale “Méditerranée”, celui qui veut savoir, par les aventures de la plus personnelle expérience, quel est l’état d’esprit d’un conquérant et explorateur de l’Idéal, ainsi que d’un artiste, d’un saint, d’un législateur, d’un sage, d’un savant, d’un homme pieux, d’un saint de Dieu dans l’ancienne acception : pour celui-ci une seule chose est avant tout nécessaire, la grande santé — santé qu’il ne suffit pas de posséder, mais encore que l’on conquiert et qu’il faut sans cesse conquérir puisque sans cesse on la sacrifie et qu’on doit la sacrifier… Et maintenant, après avoir été ainsi longtemps en route, nous autres Argonautes de l’Idéal, plus courageux peut-être qu’il n’est avisé de l’être, et bien souvent naufragés et mis à mal mais, comme on l’a dit, plus sains qu’on ne pourrait nous le permettre, dangereusement sains, sans cesse recouvrant la santé, il nous semble qu’en récompense s’étend devant nous un continent encore inexploré dont personne n’a encore vu les frontières, un au-delà de tous les pays et recoins de l’Idéal jusqu’ici connus, un monde si fécond en choses belles, étranges, problématiques, terribles et divines que notre curiosité autant que notre soif de posséder en sont décontenancées — hélas ! au point que plus rien ne saurait nous rassasier !… Comment pourrions-nous, après de tels aperçus et une telle fringale dans l’âme et la conscience, nous satisfaire encore de l’homme actuel ? Tant pis, mais c’est inévitable, nous regardons désormais ses buts et ses espérances les plus dignes en ayant du mal à garder notre sérieux, et peut-être ne les regardons-nous même plus… C’est un autre idéal qui s’offre à nous, un Idéal singulier, tentateur, plein de risques, dont nous ne voudrions persuader personne, car nous n’accordons à personne si légèrement le droit à cet Idéal : l’idéal d’un esprit qui, naïvement, c’est-à-dire sans intention et par plénitude et puissance débordante, se joue de tout ce qui, jusqu’ici, s’appelait saint, bon, intangible, divin ; pour qui les biens suprêmes qui à bon droit servent de critère des valeurs au peuple signifieraient d’emblée quelque chose comme le danger, le déclin, l’abaissement ou, à tout le moins, le repos, l’aveuglement, l’oubli de soi momentané ; l’idéal d’un bien-être et d’une bonne volonté humains-surhumains qui assez souvent apparaîtra inhumain, par exemple lorsqu’il est mis en regard de tout ce qui jusqu’ici a été le sérieux terrestre, la solennité de l’attitude, de la parole, du ton, du regard, de la morale et du devoir comme leur involontaire parodie incarnée, et avec lequel, malgré tout, le grand sérieux commence seulement peut-être, le véritable point d’interrogation est posé, le destin de l’âme change de face, l’aiguille bouge, la tragédie commence… »
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Quelqu’un a-t-il, en cette fin du dix-neuvième siècle, une idée claire de ce que les poètes d’époque forte appelaient inspiration ? Dans le cas contraire je m’en vais le décrire. Pour peu qu’on ait conservé le plus infime reliquat de superstition, on ne saurait guère repousser en réalité l’idée que l’on n’est qu’incarnation, que porte-parole, que médium de puissances supérieures. La notion de révélation, au sens où soudain, avec une sûreté et une finesse indicibles, quelque chose devient visible, audible, qui vous ébranle et vous bouleverse au plus profond, cette notion décrit simplement cet état de fait. On entend, on ne cherche pas ; on prend, on ne demande pas qui donne ; tel un éclair une pensée vous illumine, avec nécessité, sans hésitation dans la forme : je n’ai jamais eu le choix. Un ravissement, dont l’extraordinaire tension se résout parfois dans un torrent de larmes, où involontairement le pas tantôt se précipite, tantôt se ralentit ; un état de complète extase avec la conscience parfaitement distincte de mille frissons et frémissements délicats qui vont jusqu’aux orteils ; un abîme de bonheur, dans lequel ce qu’il y a de plus douloureux et de plus funèbre ne constitue pas un contraste, mais une conséquence obligée, un élément indispensable, une nuance nécessaire au milieu d’une telle surabondance de lumière ; un instinct des rapports rythmiques qui s’étend sur de vastes étendues de formes — la longueur, le besoin d’un rythme ample, c’est presque le critère de la puissance de l’inspiration, sorte de compensation de sa pression et de sa tension… Tout se passe tout à fait indépendamment de la volonté, mais comme dans une tempête de sentiment de liberté, d’indétermination, de puissance, de divinité… Le plus remarquable, c’est le caractère involontaire de l’image, de la métaphore ; on perd la notion de ce qui est image, métaphore, tout s’offre comme l’expression la plus proche, la plus exacte, la plus simple. Il semble vraiment, pour reprendre une parole de Zarathoustra, que les choses mêmes s’approchent et s’offrent comme métaphores (« ici viennent toutes les choses, câlines, à ta parole, et te flattent : car elles veulent chevaucher sur ton dos. Sur le dos de chaque métaphore tu chevauches vers chaque vérité. Ici s’ouvrent brusquement pour toi toutes les paroles de l’être et les écrins de la parole ; tout être veut ici advenir à la parole, tout devenir veut apprendre de toi à parler »). Telle est mon expérience de l’inspiration ; je ne doute pas qu’il ne faille remonter à des millénaires en arrière pour trouver quelqu’un qui ait le droit de me dire : « C’est aussi la mienne. »
4
Je restai couché, malade, à Gênes quelques semaines de suite. Puis vint un printemps mélancolique à Rome, où j’acceptai la vie — ce qui ne fut pas facile. Au fond, cet endroit, le moins convenable du monde pour le poète du Zarathoustra, et que je n’avais pas librement choisi, me rebutait au plus haut point ; je tentai de m’échapper, je voulus aller à Aquila, l’antithèse de Rome, fondée par hostilité envers Rome, telle que j’en fonderai une semblable, en mémoire d’un athée et ennemi de l’Église comme il faut*, de l’un de mes plus proches parents, le grand empereur Hohenstaufen Frédéric II. Mais il y avait dans tout cela une fatalité : je dus rentrer. Finalement je me contentai de la piazza Barberini, fourbu par ma quête d’une contrée antichrétienne. Un jour, je le crains, afin d’éviter le plus possible les mauvaises odeurs, je me suis même adressé au palais du Quirinal pour demander si l’on n’y avait pas une chambre tranquille pour un philosophe. C’est sur une loggia dominant ladite piazza, de laquelle on voit tout Rome et d’où l’on entend tout en bas murmurer la fontana, que fut composé le chant le plus solitaire qui ait jamais été composé, le Chant nocturne ; à cette époque me revenait sans cesse une mélodie d’une indicible mélancolie dont j’ai retrouvé le refrain dans ces mots : « mort d’immortalité… ». L’été, revenu dans le lieu sacré où le premier éclair de la pensée de Zarathoustra m’avait illuminé, je trouvai le deuxième Zarathoustra. Dix jours suffirent ; en aucun cas, ni pour le premier, ni pour le troisième et dernier, il ne m’en a fallu davantage. L’hiver suivant, sous le ciel alcyonien de Nice, qui alors pour la première fois venait resplendir sur ma vie, je trouvai le troisième Zarathoustra — et j’eus terminé. En tout, à peine un an. Plusieurs endroits et hauteurs cachés aux alentours de Nice sont pour moi sanctifiés par d’inoubliables instants ; la partie* décisive, intitulée « D’anciennes et de nouvelles tables », fut composée dans la fort pénible montée de la gare jusqu’au merveilleux nid rocheux maure d’Èze : la plus grande agilité des muscles est toujours chez moi allée de pair avec le débordement de la force créatrice. C’est le corps qui s’enthousiasme : laissons l’« âme » hors du coup… On aurait souvent pu me voir danser : j’étais alors capable, sans le moindre soupçon de fatigue, de parcourir les montagnes sept ou huit heures d’affilée. Je dormais bien, je riais beaucoup, j’étais dans un état de vigueur et de patience parfaites.
5
À part ces travaux de dix jours, les années pendant et surtout après le Zarathoustra furent des années de détresse sans égale. On paie cher d’être immortel : le prix en est qu’on meurt plusieurs fois de son vivant. Il y a quelque chose que j’appelle la rancune* de la grandeur : tout ce qui est grand, œuvre, action, une fois accompli, se retourne incontinent contre son auteur. Par cela même qu’il l’a fait, il est désormais faible, il ne supporte plus son acte, il ne le regarde plus en face. Avoir quelque chose derrière soi que l’on n’avait pas le droit de vouloir, quelque chose où se noue le destin de l’humanité, et désormais en prendre sur soi le fardeau !… Cela vous écraserait presque… La rancune* de la grandeur ! — Autre chose est le terrifiant silence que l’on entend autour de soi. La solitude a sept peaux ; rien ne passe au travers. On va vers les gens, on salue des amis : nouveau désert, plus aucun regard ne vous salue. Dans le meilleur des cas, une sorte de révolte. J’ai rencontré une telle révolte, à des degrés très divers, mais de la part de presque tous ceux qui me touchaient de près ; il semble que rien n’offense plus profondément que de montrer soudain de la distance, les natures aristocratiques, qui ne savent vivre sans vénérer, sont rares. La troisième chose, c’est l’absurde sensibilité de l’épiderme aux petites piqûres, une sorte d’impuissance désemparée devant tout ce qui est petit. Cela me paraît dû à l’énorme gaspillage de toutes les forces défensives qu’implique tout acte créateur, tout acte né du plus propre, du plus intime, du plus profond. Les petites capacités de défense sont alors pour ainsi dire désactivées ; elles ne reçoivent plus aucune force. Je me permets d’ajouter que l’on digère plus mal, que l’on répugne à se remuer, que l’on est trop exposé aux sensations de froid ainsi qu’à la méfiance, méfiance qui, dans beaucoup de cas, n’est qu’une méprise étiologique. Dans un tel état, j’ai un jour ressenti la proximité d’un troupeau de vaches à la suite du retour de pensées plus amènes, plus philanthropiques, avant même de les apercevoir : voilà qui donne de la chaleur…
6
Cette œuvre est tout à fait à part. Laissons là les poètes : peut-être n’y a-t-il jamais rien eu qui soit issu d’une telle surabondance de force. Ma conception du « dionysiaque » s’est faite ici action d’éclat ; comparées à elle, toutes les autres activités humaines apparaissent misérables et limitées. Qu’un Goethe, qu’un Shakespeare ne sauraient respirer un seul instant dans cette atmosphère de passion et d’altitude, que Dante, à côté de Zarathoustra, ne soit qu’un croyant, et non quelqu’un qui d’emblée crée la vérité, un esprit qui gouverne le monde, un destin, que les poètes du Véda soient des prêtres et pas même dignes de délier la courroie des chaussures d’un Zarathoustra, c’est le moins qu’on puisse dire et cela ne donne aucune idée de la distance, de la solitude azuréenne où vit cette œuvre. Zarathoustra a pour l’éternité le droit de dire : « Je trace des cercles autour de moi, et des frontières sacrées ; toujours plus rares sont ceux qui gravissent avec moi des montagnes toujours plus hautes, j’édifie des massifs montagneux avec des montagnes toujours plus sacrées. » Que l’on additionne l’esprit et la bonté de toutes les grandes âmes : à elles toutes, elles ne seraient pas capables de produire un seul discours de Zarathoustra. L’échelle est immense sur laquelle il monte et il descend ; il a vu plus loin, il a voulu plus loin, il a pu aller plus loin qu’aucun être humain. Il contredit à chacune de ses paroles, lui cet esprit affirmateur entre tous ; en lui, toutes les oppositions sont rassemblées en une unité nouvelle. Les forces les plus hautes et les plus basses de la nature humaine, ce qu’il y a de plus doux, de plus léger et de plus terrible coule d’une source unique avec une immortelle sûreté. Avant lui, on ne peut savoir ce qu’est la hauteur, ce qu’est la profondeur ; on sait encore moins ce qu’est la vérité. Dans cette révélation de la vérité, il n’est aucun instant qui ait été anticipé, deviné fût-ce par un des plus grands. Il n’y a pas de sagesse, pas d’exploration de l’âme, pas d’art oratoire avant Zarathoustra ; le plus proche, le plus quotidien évoque ici des choses inouïes. La sentence tremblante de passion ; l’éloquence devenue musique ; des éclairs annonciateurs d’avenirs jusque-là insoupçonnés. La puissance métaphorique la plus forte qu’il y ait jamais eu jusqu’ici n’est que misère et colifichet à côté de ce retour de la langue à la nature de l’expression figurée. Et comme Zarathoustra descend dire à chacun les plus bienveillantes paroles ! Comme il touche lui-même ses contradicteurs, les prêtres, avec des mains délicates et compatit avec eux à leur sort ! Là, à tout instant, l’être humain est surmonté, la notion de « Surhumain » s’est faite ici réalité suprême, tout ce qu’on appelait grand chez l’homme se trouve dans un infini lointain, au-dessous de lui. L’élément alcyonien, les pieds légers, l’omniprésence de la méchanceté et de l’exubérance et tout ce qui par ailleurs caractérise le type de Zarathoustra, on n’a jamais eu la moindre idée que cela puisse faire partie intégrante de la grandeur. C’est justement dans l’étendue qu’il embrasse, dans cette capacité d’accès à ses opposés que Zarathoustra se voit comme l’espèce suprême de tout existant et, quand on l’entend la définir, on renonce à chercher des comparaisons.
« l’âme qui a l’échelle la plus longue et qui peut descendre le plus bas,
l’âme la plus vaste qui peut le plus loin courir, errer et vagabonder en elle-même,
la plus nécessaire qui se jette par plaisir dans le hasard,
l’âme qui est et veut le Devenir, l’âme qui possède et veut le vouloir et le désir,
celle qui se fuit, qui se rattrape elle-même dans les plus lointaines sphères,
l’âme la plus sage à qui la folie dit le plus de douceurs,
qui s’aime le plus elle-même, dans laquelle toutes choses ont leur courant montant et descendant, leur flux et leur reflux »
Mais c’est là l’idée même de Dionysos. C’est justement à elle que conduit une autre considération. Le problème psychologique inhérent au type de Zarathoustra est de savoir comment celui qui dit non, fait non à un degré inouï, à tout ce à quoi jusque-là on disait oui, peut néanmoins être l’antithèse d’un esprit négateur ; comment l’esprit qui porte le destin le plus lourd, une tâche fatale, peut être néanmoins l’esprit le plus léger et le plus outrepassant — Zarathoustra est un danseur ; comment celui qui a la vision la plus dure, la plus terrible de la réalité, qui a pensé la « pensée la plus tréfondamentale », n’y trouve néanmoins aucune objection contre l’existence, pas même contre son retour éternel, mais plutôt une raison de plus d’être lui-même l’éternel oui à toutes choses, l’« immense dire-oui-et-amen sans limite »… « Jusque dans tous les abîmes je veux porter mon dire-oui de bénédiction »… Mais c’est l’idée de Dionysos, là encore.
7
Quel langage va parler un tel esprit, quand il se parle à lui-même ? Le langage du dithyrambe. Je suis l’inventeur du dithyrambe. Qu’on écoute comment Zarathoustra se parle à lui-même avant le lever du soleil (III, 18) : un tel bonheur d’émeraude, une telle tendresse divine n’avaient encore jamais trouvé leur langage avant moi. Même la plus profonde mélancolie d’un tel Dionysos se fait encore dithyrambe ; j’en veux pour preuve le Chant nocturne, la plainte immortelle de celui que la surabondance de lumière et de puissance, sa nature solaire condamnent à ne pas aimer.
« Il fait nuit ; plus fort parlent maintenant les fontaines jaillissantes. Et mon âme aussi est une fontaine jaillissante.
Il fait nuit : c’est alors seulement que s’éveillent tous les chants des amoureux. Et mon âme aussi est le chant d’un amoureux.
En moi est quelque chose d’inapaisé, d’inapaisable qui veut élever la voix. Un désir avide d’amour est en moi, qui parle lui-même le langage de l’amour.
Je suis lumière : hélas, que ne suis-je nuit ! Mais c’est ma solitude d’être ceint de lumière.
Hélas ! que ne suis-je sombre et nocturne ! Comme je téterais les seins de la lumière !
Et vous aussi je voudrais vous bénir, vous petites étoiles scintillantes et vers luisants de là-haut ! — et être bienheureux de vos présents de lumière.
Mais je vis dans ma propre lumière, je ravale les flammes qui s’échappent de moi.
Je ne connais pas le bonheur de celui qui prend ; et souvent j’ai rêvé que voler était plus grand bonheur que prendre.
Telle est ma pauvreté, que jamais ma main ne se lasse de donner ; telle est mon envie de voir des yeux pleins d’attente et les nuits illuminées de désir.
Oh ! misère de tous ceux qui donnent ! Oh ! obscurcissement de mon soleil ! Oh ! désir de désir ! Oh ! faim dévorante dans la satiété !
Ils prennent ce que j’offre : mais parviens-je encore à toucher leur âme ? Il y a un abîme entre prendre et donner ; et le plus étroit abîme est le plus difficile à franchir.
Une faim naît de ma beauté : je voudrais faire mal à ceux que j’illumine, je voudrais dépouiller ceux que j’ai comblés, — ainsi ai-je faim de méchanceté.
Retirant la main quand déjà l’autre main se tend, semblable à la cascade qui hésite dans sa chute même : ainsi ai-je faim de méchanceté.
Telle est la vengeance que médite ma plénitude, telle est la perfidie qui sourd de ma solitude.
Mon bonheur de donner s’est éteint en donnant, ma vertu s’est fatiguée d’elle-même par sa surabondance !
Celui qui toujours donne court le danger de perdre la pudeur ; celui qui toujours distribue a la main et le cœur calleux à force de distribuer.
Mes yeux n’ont plus de larmes devant la honte des suppliants ; ma main est devenue trop dure pour sentir le tremblement des mains que j’ai remplies.
Où sont allés les larmes de mes yeux et le duvet de mon cœur ? Oh ! solitude de tous ceux qui donnent ! Oh ! silence de tous ceux qui illuminent !
Bien des soleils gravitent dans l’espace désert : ils parlent avec leur lumière à tout ce qui est ténèbres — à moi ils ne disent rien.
Oh ! telle est l’hostilité de la lumière envers ce qui illumine : inexorablement elle poursuit sa course.
Injuste envers ce qui illumine, au plus profond de son cœur, froid envers les soleils — ainsi gravite chaque soleil.
Tel l’ouragan, les soleils poursuivent leur course, ils suivent leur volonté impitoyable, c’est là leur froideur.
Oh ! c’est vous seuls, vous les obscurs, les êtres de la nuit, qui créez votre chaleur avec ce qui illumine. Oh ! vous seuls buvez le lait et le réconfort aux mamelles de la lumière !
Hélas ! la glace m’entoure, ma main se brûle à ce contact glacé ! Hélas ! la soif est en moi, qui languit de votre soif !
Il fait nuit : hélas ! pourquoi dois-je être lumière ! Et soif de ce qui est dans la nuit ! Et solitude !
Il fait nuit : comme une source jaillit de moi mon désir, c’est parler que je désire.
Il fait nuit : plus fort parlent maintenant les fontaines jaillissantes. Et mon âme est une fontaine jaillissante.
Il fait nuit : voici que maintenant s’éveillent tous les chants des amoureux. Et mon âme aussi est le chant d’un amoureux. »
8
On n’a jamais rien composé, éprouvé, souffert de pareil : c’est ainsi que souffre un dieu, un Dionysos. La réponse à un tel dithyrambe sur l’isolement des soleils dans la lumière serait Ariane… Qui, à part moi, sait ce qu’est Ariane !… Jusqu’ici personne n’avait la solution de toutes ces énigmes, je doute même que quiconque y ait jamais vu une énigme. Zarathoustra définit une fois rigoureusement sa tâche — c’est aussi la mienne —, afin qu’on ne puisse se méprendre sur son sens : il est affirmateur jusqu’à la justification, jusqu’à la rédemption même de tout le passé.
« Je vais parmi les hommes comme parmi des fragments de l’avenir : cet avenir que je vois.
Et c’est tout mon désir et mon effort poétique, de condenser et rassembler en une unité ce qui est fragment, énigme et effroyable hasard.
Et comment supporterais-je d’être homme, si l’homme n’était aussi poète et divinateur d’énigmes et rédempteur du hasard ?
Rédemption des hommes du passé et transmutation du “cela fut” en un “je l’ai voulu” — cela seul s’appellerait pour moi rédemption. »
En un autre endroit, il définit aussi rigoureusement que possible ce que peut seulement être « l’homme » à ses yeux : non pas un objet d’amour ou même de pitié — Zarathoustra s’est également rendu maître de son grand dégoût pour l’homme : l’homme est pour lui une chose informe, matière, pierre affreuse qui a besoin du sculpteur.
« Ne plus vouloir et ne plus évaluer et ne plus créer : oh ! que reste toujours éloignée de moi cette grande lassitude !
Dans l’acte de connaître aussi je ne sens que la joie d’engendrer et de devenir ; et s’il y a de l’innocence dans ma connaissance, cela tient à ce qu’en elle se trouve la volonté d’engendrer.
Loin de Dieu et des dieux m’a attiré cette volonté : qu’y aurait-il donc à créer si des dieux… existaient ?
Mais elle me pousse sans cesse de nouveau vers l’homme, ma volonté fervente de créer ; ainsi est poussé le marteau vers la pierre.
Ô hommes, dans la pierre sommeille pour moi une image, l’image des images ! Hélas ! pourquoi doit-elle sommeiller dans la pierre la plus dure et la plus affreuse !
Maintenant mon marteau se déchaîne cruellement contre sa prison. De la pierre tombent des éclats : que m’importe !
Je veux achever cette image, car une ombre est venue à moi — la plus silencieuse et la plus légère des choses est un jour venue à moi !
La beauté du surhumain est venue à moi comme une ombre : que m’importent encore… les dieux !… »
Je mets en relief un dernier point de vue : la strophe soulignée m’en donne l’occasion. Pour une tâche dionysiaque, la dureté du marteau, la joie même d’anéantir font partie, d’une manière décisive, des conditions préalables. L’impératif « devenez durs ! », la certitude dernière que tous les créateurs sont durs est le véritable signe distinctif d’une nature dionysiaque.
* * *
Par-delà bien et mal
Prélude d’une philosophie de l’avenir
1
La tâche des années suivantes était prescrite d’avance aussi rigoureusement que possible. Une fois résolue la partie affirmatrice de ma tâche, venait alors sa moitié négatrice, celle de l’action négatrice : la réévaluation des valeurs admises jusque-là, la grande guerre, qui amènerait le jour de la décision. Cela impliquait aussi la longue quête, autour de moi, des affinités, de ceux qui me prêteraient la main, leur force aidant, pour l’anéantissement. Depuis cette époque, tous mes écrits sont des hameçons : serait-ce que je m’y connais en pêche à la ligne aussi bien que personne ?… Si rien n’a mordu, la faute ne m’en incombe pas. Il n’y avait pas de poissons…
2
Ce livre (1886) est, essentiellement, une critique de la modernité, y compris des sciences modernes, des arts modernes, même de la politique moderne, avec des indications sur le type opposé, qui est aussi peu moderne que possible, un type noble et affirmateur. En ce dernier sens, ce livre est une école du gentilhomme*, cette idée prise dans un sens plus intellectuel et plus radical que jamais. Il faut avoir du cœur au ventre pour pouvoir même la supporter, il faut ne pas avoir appris la peur… Toutes les choses dont notre époque est fière sont vues comme des antithèses de ce type, presque comme de mauvaises manières, par exemple la fameuse « objectivité », la « compassion pour tout ce qui souffre », le « sens historique » avec son assujettissement au goût d’autrui, avec sa soumission à plat ventre aux petits faits*, la « scientificité ». Si l’on songe que le livre est postérieur au Zarathoustra, on devinera peut-être du même coup à quel régime* diététique il doit sa composition. L’œil, gâté par la formidable obligation de regarder dans le lointain — Zarathoustra voit encore plus loin que le tsar — est ici contraint de saisir d’une manière perçante le plus proche, l’époque, nos alentours. On découvrira de bout en bout, surtout dans la forme, la même prise de distance délibérée avec les instincts qui ont rendu possible un Zarathoustra. Le raffinement* dans la forme, dans l’intention, dans l’art de se taire s’impose au premier plan, la psychologie est maniée avec une dureté et une cruauté avouées, le livre ne contient pas un seul mot bienveillant… Tout cela permet de se reposer : qui devinera, finalement, quelle sorte de repos est requis après le gaspillage de bonté que constitue le Zarathoustra ?… Théologiquement parlant — qu’on écoute bien, car je parle rarement en théologien —, c’est Dieu lui-même qui, sous l’apparence du serpent, s’est reposé, son œuvre accomplie, sous l’arbre de la connaissance : il se reposait ainsi d’être Dieu… Tout ce qu’il avait fait était trop beau… Le diable n’est que le loisir de Dieu tous les septièmes jours…
* * *
La Généalogie de la morale
Pamphlet
Les trois traités qui composent cette Généalogie sont peut-être, au point de vue de l’expression, de l’intention et de l’art de la surprise, la chose la plus étrangement inquiétante que l’on ait jamais écrite. Dionysos est aussi, on le sait, le dieu des ténèbres. Chaque fois, un début qui doit induire en erreur, froid, scientifique, ironique même, intentionnellement mis en vedette, intentionnellement temporisateur. Petit à petit l’inquiétude augmente ; des éclairs isolés ; de très déplaisantes vérités venues du lointain faisant un grondement sourd, jusqu’à ce qu’on atteigne enfin un tempo feroce où tout s’ébranle avec une formidable tension. À la fin, chaque fois, au milieu de détonations absolument effroyables, une vérité nouvelle visible entre d’épais nuages. La vérité du Premier Traité est la psychologie du christianisme : la naissance du christianisme né de l’esprit du ressentiment, et non, comme on aime à le croire, de l’« Esprit », dans son essence même un contre-mouvement, le grand soulèvement contre la domination des valeurs aristocratiques. Le Deuxième Traité donne la psychologie de la conscience morale : celle-ci n’est pas, comme on aime à le croire, « la voix de Dieu en l’homme », c’est l’instinct de cruauté qui se retourne contre lui-même, une fois qu’il ne peut plus se décharger vers l’extérieur. La cruauté mise ici pour la première fois en lumière comme l’un des soubassements les plus anciens et les plus incontestables de la civilisation. Le Troisième Traité donne la réponse à la question de savoir d’où provient la puissance formidable de l’idéal ascétique, de l’idéal du prêtre, bien qu’il soit, par excellence*, l’idéal nuisible, une volonté d’en finir, un idéal de décadence*. Réponse : non pas parce que Dieu agit derrière le prêtre, ce qu’on aime à croire, mais faute de mieux*, parce que c’était le seul idéal jusqu’ici, parce qu’il n’avait pas de concurrents. « Car l’homme préfère encore vouloir le néant plutôt que de ne pas vouloir du tout »… Ce qui avant tout manquait, c’est un contre-idéal — jusqu’à Zarathoustra. On m’a compris. Trois travaux préliminaires décisifs d’un psychologue en vue d’une réévaluation de toutes les valeurs. Ce livre contient la première psychologie du prêtre.
* * *
Crépuscule des idoles
Comment on philosophe au marteau
1
Cet écrit, qui n’a pas 150 pages, plein de belle humeur et lourd de conséquences, un démon qui rit, cette œuvre de si peu de jours que j’hésite à en dire le nombre, constitue entre tous les livres une exception : il n’y a rien de plus riche de substance, de plus indépendant, de plus subversif — de plus méchant. Si l’on veut se donner brièvement une idée de la façon dont tout, avant moi, marchait sur la tête, il faut commencer par cet ouvrage. Ce qui s’appelle idole sur la page de titre est tout simplement ce qui s’appelait jusque-là vérité. Crépuscule des idoles, traduction allemande : c’en est fini de l’ancienne vérité…
2
Il n’y a pas de réalité, pas « d’idéalité » qui ne soit touchée dans cet écrit (touchée : quel prudent euphémisme !…). Non seulement les idoles éternelles, mais encore les plus récentes, par conséquent les plus séniles. Les « idées modernes », par exemple. Un grand vent souffle entre les arbres et partout tombent des fruits — des vérités. C’est là le gaspillage d’un automne trop fécond : on bute sur des vérités, on en écrase même quelques-unes — il y en a trop… Ce qu’on ramasse dans sa main, en revanche, ce n’est plus rien de douteux, ce sont des décisions. Je suis le premier à tenir en main le critère des « vérités », je suis le premier à pouvoir décider. Comme s’il m’était poussé une seconde conscience, comme si « la volonté » avait allumé en moi une lumière sur la mauvaise pente où elle dérapait jusqu’ici… La mauvaise pente, c’est ce qu’on appelait autrefois le chemin de la « vérité »… C’en est fini de toute « obscure impulsion », l’homme bon était justement le dernier à avoir conscience du droit chemin… Et, très sérieusement parlant, personne avant moi ne savait le droit chemin, le chemin ascendant : ce n’est qu’à partir de moi qu’il y a de nouveau des espérances, des tâches, des chemins à prescrire pour la civilisation, je suis l’annonciateur de ces bonnes nouvelles… Même en cela je suis aussi une fatalité.
3
Immédiatement après avoir achevé l’œuvre ci-dessus mentionnée et sans même perdre un seul jour, j’attaquai la formidable tâche de la réévaluation, dans un sentiment souverain de fierté que rien n’égale, à tout instant certain de mon immortalité et gravant sur des tables d’airain, lettre par lettre, avec la certitude d’un destin. La préface fut écrite le 3 septembre 1888 ; lorsqu’au matin de sa rédaction achevée, je sortis en plein air, je me trouvai devant la plus belle journée que la haute Engadine m’ait jamais montrée, transparente, embrasée de couleurs, renfermant tous les contrastes, tous les intermédiaires entre la glace et le Midi. C’est seulement le 20 septembre que je quittai Sils-Maria, retenu par des inondations, à la fin et depuis longtemps seul hôte de ce lieu admirable auquel ma reconnaissance fera le présent d’un nom immortel. Après un voyage entrecoupé d’incidents, au point de risquer la mort dans Côme inondée, atteinte seulement tard dans la nuit, j’arrivai l’après-midi du 21 à Turin, mon lieu éprouvé, depuis devenu ma résidence. Je repris le logement que j’avais habité au printemps, via Carlo Alberto 6, III, en face du puissant palazzo Carignano où est né Victor-Emmanuel, avec vue sur la piazza Carlo Alberto et au loin un horizon de collines. Sans délai et sans me laisser un seul instant distraire, je me remis au travail : il ne restait que le dernier quart de l’œuvre à achever. Le 30 septembre grande victoire : achèvement de la Réévaluation ; loisir d’un dieu le long du Pô. Le même jour, j’écrivis encore la Préface de Crépuscule des idoles dont la correction des épreuves avait constitué ma récréation de septembre. Je n’ai jamais vécu un tel automne, ni cru chose pareille possible sur terre : un Claude Lorrain à perte de vue, chaque jour d’une perfection égale et sans limites.
* * *
Le Cas Wagner
Un problème de musiciens
1
Pour être juste envers cet ouvrage, il faut souffrir du destin de la musique comme d’une plaie ouverte. De quoi je souffre, quand je souffre du destin de la musique ? De ce que la musique a perdu son caractère transfigurateur, affirmateur du monde, de ce qu’elle est musique de décadence* et non plus la flûte de Dionysos… À condition toutefois d’éprouver à ce point la cause de la musique comme sa propre cause, comme son propre récit de la Passion, on trouvera cet écrit plein d’égards et extraordinairement charitable. Être de belle humeur en pareil cas et en même temps se railler soi-même avec bienveillance — ridendo dicere severum[12], quand verum dicere[13] justifierait toutes les duretés —, c’est l’humanité même. Qui doute vraiment que moi, en vieil artilleur que je suis, je ne sois capable de pointer contre Wagner mon artillerie lourde ? Dans cette affaire, j’ai gardé par-devers moi tout ce qui était décisif : j’ai aimé Wagner. Finalement une attaque contre un « inconnu » de qualité, que quelqu’un d’autre aurait du mal à reconnaître, concorde avec les fins et moyens de ma tâche — oh ! j’ai encore à découvrir bien d’autres « inconnus » que ce Cagliostro de la musique —, et en vérité a fortiori une attaque contre la nation allemande, toujours plus paresseuse et dépourvue d’instincts dans les choses de l’esprit, qui devient toujours plus respectable, qui persiste, avec un enviable appétit, à se gaver de contradictions et à engloutir sans malaises digestifs « la foi » aussi bien que la scientificité, l’« amour chrétien » aussi bien que l’antisémitisme, la volonté de puissance (du « Reich ») aussi bien que l’Évangile des humbles*… Cette impartialité devant les contradictions ! Cette neutralité et cet « altruisme » gastriques ! Ce sens de la justice du bec allemand, qui octroie à tout des droits égaux, qui trouve tout savoureux… Nul doute, les Allemands sont des idéalistes… La dernière fois que je me suis rendu en Allemagne, j’ai trouvé le goût allemand s’efforçant d’accorder des droits égaux à Wagner et au Trompette de Säckingen ; moi-même je fus personnellement témoin de la façon dont, à Leipzig, en l’honneur d’un compositeur parmi les plus authentiques et les plus allemands (au sens ancien du mot « allemand » et pas seulement au sens « d’Allemand du Reich »), en l’honneur du maître Heinrich Schütz, on fonda une Société Liszt dans le but de cultiver et de diffuser la musique sacrée — liste sacrément rusée… Nul doute, les Allemands sont des idéalistes…
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Mais à ce point rien ne doit m’empêcher d’être grossier et de dire quelques rudes vérités aux Allemands : sinon, qui le ferait ? Je parle de leurs attentats aux mœurs in historicis. Ce n’est pas seulement que, chez les historiens allemands, la vision grandiose de la marche et des valeurs de la civilisation s’est complètement perdue et que ce sont tous des guignols de la politique (et de l’Église…) : mais c’est que cette même vision grandiose est par eux proscrite. Il faut, pour commencer, être « allemand », être « de la race », et alors on peut trancher de toutes les valeurs et non-valeurs in historicis — on les décrète… « Allemand » est un argument, « Deutschland, Deutschland über alles[14] » est un principe, les Germains représentent « l’ordre moral universel » dans l’histoire ; par rapport à l’imperium romanum, ils sont les champions de la liberté, par rapport au dix-huitième siècle, ils sont les restaurateurs de la morale, de l’« impératif catégorique »… Il y a une historiographie allemande-du-Reich, il y en a même, je le crains, une antisémite ; il y a une historiographie de la cour, et M. von Treitschke n’a pas honte… Récemment, un jugement prononcé par un idiot in historicis, une phrase de l’esthéticien souabe Vischer, par bonheur maintenant défunt, fit le tour des journaux allemands comme une « vérité » à laquelle tout Allemand selon lui devait acquiescer : « La Renaissance* et la Réforme, toutes deux réunies, forment un tout : la renaissance esthétique et la renaissance morale. » De telles phrases poussent ma patience à bout et j’éprouve l’envie, je trouve même que c’est mon devoir de dire une bonne fois aux Allemands tout ce qu’ils ont déjà sur la conscience. Tous les grands crimes contre la civilisation depuis quatre siècles, voilà ce qu’ils ont sur la conscience !… Et toujours pour la même raison, à cause de leur profonde lâcheté devant la réalité, qui est aussi la lâcheté devant la vérité, à cause de leur manque de véracité devenu instinct, à cause de leur « idéalisme »… Les Allemands ont fait perdre à l’Europe la moisson de la dernière grande époque, l’époque de la Renaissance, à un moment où un ordre supérieur des valeurs, où les valeurs nobles, qui affirment la vie, qui garantissent l’avenir, étaient parvenues à la victoire au siège des valeurs contraires, des valeurs de décadence — et jusque dans les instincts de ceux qui y siégeaient ! Luther, ce moine fatal, a rétabli l’Église et, ce qui est mille fois pire, le christianisme, au moment où il succombait… Le christianisme, cette négation du vouloir-vivre devenue religion !… Luther, un moine impossible qui, à cause de son « impossibilité », attaqua l’Église et — par conséquent ! — la rétablit… Les catholiques auraient des raisons de célébrer des fêtes de Luther, de composer des Jeux luthériens. Luther et la « renaissance morale » ! Au diable toute la psychologie ! Nul doute, les Allemands sont des idéalistes. Par deux fois, alors qu’avec une bravoure et une victoire sur soi extraordinaires, on avait atteint un mode de penser sans équivoque et parfaitement scientifique, les Allemands ont su trouver des voies détournées vers l’« idéal » ancien, des moyens de concilier vérité et « idéal », au fond des formules pour s’arroger le droit de rejeter la science, le droit de mentir. Leibniz et Kant, ces deux grandes entraves à la probité intellectuelle de l’Europe ! Enfin, alors que sur le pont entre deux siècles de décadence* apparaissait une force majeure* de génie et de volonté, assez forte pour faire de l’Europe une unité, une unité politique et économique, en vue de créer le gouvernement de la terre entière, les Allemands, avec leurs « guerres de libération », ont fait perdre à l’Europe le sens, le prodige plein de sens que constituait l’existence de Napoléon. Ils ont par là même sur la conscience tout ce qui est advenu ensuite, tout ce qui existe aujourd’hui, cette maladie et cette déraison les plus contraires à la civilisation qui puissent exister, le nationalisme, cette névrose nationale* dont l’Europe est malade, cette perpétuation des petits États en Europe, de la petite politique : ils ont fait perdre à l’Europe son sens, sa raison, ils l’ont menée dans une impasse. Qui, à part moi, connaît le chemin pour sortir de cette impasse ?… Une tâche assez grande pour lier de nouveau les peuples ?…
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Et, en fin de compte, pourquoi ne devrais-je pas exhaler mon soupçon ? Dans mon cas aussi, les Allemands feront encore tout pour qu’un destin formidable accouche d’une souris. Jusqu’à maintenant, ils se sont compromis à mon endroit, je doute qu’ils fassent mieux à l’avenir. Ah ! comme je voudrais être ici mauvais prophète !… Mes lecteurs et auditeurs naturels sont désormais des Russes, des Scandinaves et des Français : seront-ils toujours plus dans ce cas ? Les Allemands ne se signalent dans l’histoire de la connaissance que par des noms équivoques, ils n’ont jamais produit que des faux-monnayeurs « inconscients » (ce terme revient de droit à Fichte, Schelling, Schopenhauer, Hegel, Schleiermacher aussi bien qu’à Kant et Leibniz, ce ne sont tous que des voileurs de grand chemin) : on ne doit jamais leur faire l’honneur de mettre dans le même sac le premier esprit probe de l’histoire de l’esprit, celui chez qui la vérité fait justice du faux-monnayage de quatre millénaires, et l’esprit allemand. L’« esprit allemand » est pour moi un air malsain : j’ai du mal à respirer dans la proximité de la malpropreté in psychologicis devenue instinct, que révèle chaque parole, chaque mine d’Allemand. Ils n’ont jamais traversé un dix-septième siècle de sévère autocritique comme les Français, un La Rochefoucauld, un Descartes surpassent cent fois en probité le premier des Allemands : jusqu’à ce jour, ils n’ont jamais eu de psychologue. Or la psychologie est presque le critère de la propreté ou de la malpropreté d’une race… Et quand on n’est même pas propre, comment pourrait-on avoir de la profondeur ? Chez l’Allemand, presque comme chez la femme, on n’arrive jamais au fond, parce qu’il n’y en a pas, un point c’est tout. Mais avec tout cela, on n’est même pas plat. Ce qui s’appelle « profond » en Allemagne, c’est justement cette malpropreté d’instinct envers soi-même dont je viens de parler : on ne veut pas être au clair sur soi-même. Me permettra-t-on de proposer le mot « allemand » comme monnaie internationale pour cette sorte-là de dépravation psychologique ? En ce moment, par exemple, l’empereur d’Allemagne déclare qu’il est de son « devoir chrétien » de libérer les esclaves d’Afrique : chez nous, les autres Européens, cela s’appellerait simplement « allemand »… Les Allemands ont-ils seulement produit un livre qui ait de la profondeur ? Même l’idée de ce qu’il y a de profond dans un livre leur échappe. J’ai connu des savants qui tenaient Kant pour profond ; à la cour de Prusse, je le crains, on tient monsieur von Treitschke pour profond. Et quand, incidemment, je vante Stendhal comme un profond psychologue, il m’est arrivé que des professeurs d’université allemands me fassent épeler son nom…
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Et pourquoi ne devrais-je pas aller jusqu’au bout ? J’aime faire table rase. Il entre même dans mes ambitions de passer pour le contempteur des Allemands par excellence*. Dès l’âge de vingt-six ans, j’ai exprimé ma méfiance envers le caractère allemand (Troisième Considération intempestive, p. 71[15]) : les Allemands sont pour moi impossibles. Quand j’imagine une espèce d’homme qui va à l’encontre de tous mes instincts, le résultat est toujours un Allemand. La première question que je me pose pour « sonder les reins » d’un homme, c’est de savoir s’il a le sentiment inné de la distance, s’il voit partout le rang, le degré, la hiérarchie entre un homme et un autre, s’il sait distinguer. C’est par là qu’on est gentilhomme* ; dans tous les autres cas, on appartient irrémédiablement à la catégorie généreuse et ô combien débonnaire de la canaille*. Or les Allemands sont de la canaille* — hélas ! ils sont si débonnaires… On déchoit, à fréquenter des Allemands : l’Allemand met sur le même pied… Si j’excepte mes relations avec certains artistes, surtout Richard Wagner, je n’ai jamais vécu une seule heure de bonne avec des Allemands… Supposez qu’apparaisse au milieu des Allemands le plus profond esprit de tous les millénaires, le premier venu des volatiles qui ont sauvé le Capitole irait s’imaginer que son âme pas belle du tout mérite au moins autant de considération… Je ne supporte pas cette race, avec laquelle on est toujours en mauvaise compagnie, qui n’a pas de doigté pour les nuances* — malheur à moi ! je suis nuance* —, qui n’a pas d’esprit* dans les pieds et ne sait même pas marcher… Les Allemands, finalement, n’ont pas de pieds, ils n’ont que des jambes. Les Allemands n’imaginent absolument pas à quel point ils sont vulgaires, mais c’est là le superlatif de la vulgarité, ils n’ont même pas honte de n’être que des Allemands. Ils disent leur mot sur tout, ils sont péremptoires, j’ai peur qu’ils n’aient même tranché sur moi d’une façon péremptoire… Ma vie entière est la preuve de rigueur* de ces principes. C’est en vain que j’y cherche un signe de tact, de délicatesse* à mon égard. De la part de Juifs, oui, jamais encore de la part d’Allemands. Ma nature veut que je sois indulgent et bienveillant envers tout le monde — j’ai le droit de ne pas faire de différences, cela ne m’empêche pas d’avoir des yeux pour voir. Je ne fais d’exceptions pour personne, et surtout pas pour mes amis, j’espère en fin de compte que cela n’a pas porté préjudice au sentiment d’humanité que j’ai pour eux ! Il y a cinq ou six choses dont je me suis toujours fait un point d’honneur. Il reste que je vois presque chaque lettre que je reçois depuis des années comme un geste de cynisme : il y a plus de cynisme dans la bienveillance envers moi que dans n’importe quelle haine… Je dis en face à chacun de mes amis qu’il n’a jamais cru devoir se donner la peine d’étudier aucun de mes ouvrages ; je devine aux plus légers indices qu’ils ne savent même pas ce qu’il y a dedans. En ce qui concerne mon Zarathoustra, lequel de mes amis y aurait vu autre chose qu’une prétention inadmissible, par chance parfaitement indifférente ?… Dix ans : et personne en Allemagne ne s’est jamais fait un scrupule de défendre mon nom contre l’absurde silence où il était enseveli : ce fut un étranger, un Danois qui, le premier, eut pour cela assez de finesse d’instinct et de courage, et qui s’est insurgé contre mes soi-disant amis… Dans quelle université allemande seraient possibles aujourd’hui des cours sur ma philosophie comme ceux que, le printemps dernier, le Dr Georg Brandes a donnés à Copenhague, confirmant ainsi une fois de plus sa qualité de psychologue ? Moi-même je n’ai jamais souffert de tout cela ; ce qui est inéluctable ne me blesse pas ; l’amor fati[16] est le fond de ma nature. Mais cela ne m’empêche pas d’aimer l’ironie, et même l’ironie de l’histoire universelle. Et c’est ainsi que, environ deux ans avant le coup de foudre fracassant de la Réévaluation qui va précipiter la terre dans des convulsions, j’ai envoyé dans le monde Le Cas Wagner : les Allemands devraient une fois encore se tromper sur mon compte d’une manière immortelle et se rendre ainsi éternels ! Il est encore temps de le faire ! Y sont-ils parvenus ? À ravir, Messieurs les Germains ! Je vous fais mes compliments… À l’instant, et pour que les amis ne fassent pas non plus défaut, une vieille amie m’écrit encore que je la fais rire… Et cela, à un instant où une immense responsabilité m’incombe, où aucun mot ne peut être trop tendre, aucun regard assez rempli de vénération à mon égard. Car je porte le destin de l’humanité sur les épaules.
* * *
§ Pourquoi je suis un destin
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Je connais mon sort. Un jour s’attachera à mon nom le souvenir de quelque chose de formidable, une crise comme il n’y en eut jamais sur terre, la plus profonde collision des consciences, un arrêt rendu contre tout ce qu’on avait jusqu’à maintenant cru, exigé, sanctifié. Je ne suis pas un être humain, je suis de la dynamite. Et avec tout cela je n’ai rien d’un fondateur de religion : les religions sont affaires de populace, j’ai besoin de me laver les mains après être entré en contact avec des hommes religieux… Je ne veux pas de « croyants », je crois que je suis trop méchant pour croire en moi-même, je ne m’adresse jamais aux masses… J’ai une peur atroce que l’on n’aille un beau jour me canoniser : on devinera pourquoi je publie ce livre d’abord, il doit empêcher qu’on ne me joue un mauvais tour… Je ne veux pas être un saint, je préférerais être un bouffon… Peut-être suis-je un bouffon… Néanmoins, ou plutôt pas néanmoins — car jusqu’ici il n’y a jamais rien eu de plus menteur que les saints —, la vérité parle par ma bouche. Mais ma vérité est terrible : car jusqu’ici c’est le mensonge qui s’est appelé vérité. Réévaluation de toutes les valeurs : telle est ma formule de l’acte de suprême retour sur soi de l’humanité, qui en moi s’est fait chair et génie. Mon sort veut que je sois le premier humain convenable, que je me sache en opposition avec les mensonges millénaires… Je suis le premier à avoir découvert la vérité, en ressentant — ou plutôt en flairant — d’emblée le mensonge comme mensonge… Mon génie est dans mes narines… Je contredis comme on n’a jamais contredit et suis néanmoins le contraire d’un esprit négateur. Je suis un annonciateur de bonne nouvelle comme il n’y en a jamais eu, je connais des tâches d’une hauteur telle que l’idée jusqu’à présent n’en est venue à personne ; ce n’est qu’à partir de moi qu’il y a de nouveau des espérances. Avec tout cela, je suis aussi nécessairement l’homme de la fatalité. Car lorsque la vérité engagera le combat avec le mensonge millénaire, nous aurons des ébranlements, un spasme de séismes, un déplacement des montagnes et des vallées comme on n’en a jamais imaginé. L’idée de politique se sera alors tout entière résolue en une guerre des esprits, toutes les formations de puissance de l’ancienne société auront explosé, elles reposent toutes sur le mensonge : il y aura des guerres comme il n’y en a encore jamais eu sur terre. Ce n’est qu’à partir de moi qu’il y a sur terre une grande politique.
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Veut-on la formule d’un tel destin fait homme ? Elle se trouve dans mon Zarathoustra.
« — et qui veut être un créateur dans le bien et dans le mal doit d’abord être un destructeur et briser des valeurs.
Ainsi le mal suprême fait partie de la bonté suprême : or c’est celle-ci qui est la créatrice. »
Je suis de loin l’homme le plus redoutable qu’il y ait eu jusqu’à présent ; cela n’exclut pas que je devienne le plus bienfaisant. Je connais la jouissance de la destruction à la mesure de ma force de destruction, dans les deux cas j’obéis à ma nature dionysiaque, qui ne saurait séparer l’action négatrice de l’affirmation. Je suis le premier immoraliste : et par là je suis le destructeur par excellence*.
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On ne m’a pas demandé, et on aurait dû me demander, ce que signifie précisément dans ma bouche, celle du premier immoraliste, le nom de Zarathoustra : car ce qui fait l’étonnante singularité de ce Persan dans l’histoire, c’est justement le contraire. Zarathoustra est le premier à avoir vu dans le combat du Bien et du Mal le vrai moteur des choses : la traduction de la morale en langage métaphysique, représentée comme force, cause, fin en soi, est son œuvre à lui. Mais cette question apporterait au fond déjà la réponse. C’est Zarathoustra qui a créé la plus fatale des erreurs, la morale : par conséquent il doit aussi être le premier à reconnaître cette erreur. Non seulement il a en l’espèce une plus longue et plus grande expérience qu’aucun autre penseur — l’histoire entière est assurément la réfutation expérimentale du principe du prétendu « ordre moral universel » —, mais, ce qui est plus important, Zarathoustra est plus véridique qu’aucun autre penseur. Sa doctrine, et elle seule, voit dans la véracité la vertu suprême, c’est-à-dire le contraire de la lâcheté de l’« idéaliste », lequel prend la fuite devant la réalité ; Zarathoustra a plus d’audace que tous les penseurs réunis. Dire la vérité et bien décocher ses traits, c’est la vertu persane. Me comprend-on ?… L’autodépassement de la morale par la véracité, l’autodépassement du moraliste pour se muer en son contraire — en moi —, voilà ce que signifie dans ma bouche le nom de Zarathoustra.
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Au fond, ce sont deux négations que mon terme d’immoraliste renferme. Je nie d’un côté un type d’homme qui passait jusqu’ici pour suprême, les bons, les bienveillants, les bienfaisants ; de l’autre, je nie une espèce de morale qui est parvenue à l’autorité et à la suprématie en se donnant pour la morale en soi : la morale de décadence* ou, pour le dire en termes plus explicites, la morale chrétienne. Il serait loisible de considérer la seconde récusation comme la plus décisive, car la surestimation de la bonté et de la bienveillance est selon moi, dans l’ensemble, une conséquence de la décadence*, un symptôme de faiblesse, incompatible avec une vie ascendante et affirmatrice : l’affirmation a pour condition la négation et la destruction. Je m’arrête d’abord à la psychologie de l’homme bon. Pour évaluer ce que vaut un type d’homme, il faut calculer le prix que coûte sa conservation, il faut connaître ses conditions d’existence. La condition d’existence des bons est le mensonge : autrement dit, le fait de refuser à tout prix de voir la réalité telle qu’elle est en son fond, c’est-à-dire nullement susceptible de susciter à tout moment des instincts de bienveillance, encore moins susceptible de tolérer l’intervention de mains débonnaires mais inintelligentes. Considérer en général les détresses en tout genre comme des objections, comme quelque chose qu’il faut éliminer, c’est la niaiserie* par excellence* et, somme toute, une vraie calamité dans ses conséquences, une fatale bêtise, presque aussi bête qu’il le serait de vouloir éliminer le mauvais temps — par exemple par pitié pour les pauvres gens… Dans la grande économie du tout, les aspects terribles de la réalité (dans les affects, les désirs, la volonté de puissance) sont incommensurablement plus nécessaires que cette forme de petit bonheur qu’on appelle la « bonté » ; il faut même quelque indulgence pour octroyer une place à cette dernière, car elle a pour condition le mensonge des instincts. J’aurai largement l’occasion de démontrer les conséquences extraordinairement maléfiques de l’optimisme, ce produit des homines optimi[1], pour l’histoire tout entière. Zarathoustra, le premier à avoir compris que l’optimiste est aussi décadent* que le pessimiste et peut-être plus nuisible, dit : « les hommes bons ne disent jamais la vérité. Ce sont de faux rivages et de fausses sécurités que vous ont enseignés les bons ; vous étiez nés et abrités dans les mensonges des bons. Tout est foncièrement mensonge et perversion par les bons ». Le monde, heureusement, n’est pas construit rien qu’en vue d’instincts tels que la bête débonnaire de troupeau puisse justement y trouver son bonheur mesquin ; exiger que tout doive devenir « homme bon », bête de troupeau, naïf aux yeux bleus, bienveillant, « belle âme » — ou, comme le souhaite monsieur Herbert Spencer, altruiste, cela reviendrait à ôter à l’existence son caractère grand, cela reviendrait à castrer l’humanité et à la ravaler à une misérable chinoiserie. — Et c’est cela qu’on a essayé de faire !… C’est cela même qu’on a appelé morale… C’est en ce sens que Zarathoustra nomme les bons, tantôt « les derniers hommes », tantôt le « commencement de la fin » ; surtout, il les voit comme l’espèce d’hommes la plus nuisible, car ils imposent leur existence au détriment de la vérité aussi bien qu’au détriment de l’avenir.
« Les bons — ils ne peuvent créer, ils sont toujours le commencement de la fin —
— ils crucifient celui qui grave de nouvelles valeurs sur de nouvelles tables, ils sacrifient l’avenir à leur profit, ils crucifient tout avenir des hommes !
Les bons — ils furent toujours le commencement de la fin.
Et, quelque mal que puissent faire les calomniateurs du monde, le mal que font les bons est le plus nuisible des maux. »
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Zarathoustra, le premier psychologue des bons, est — par conséquent — ami des méchants. Si un homme du type décadent* s’est hissé au rang du type suprême, cela n’a pu arriver qu’au prix du type opposé, de l’homme du type fort et assuré de vivre. Si la bête de troupeau rayonne dans la splendeur de la plus pure vertu, c’est que l’homme d’exception est ravalé au rang de mauvais. Si le mensonge à tout prix prétend, pour désigner son optique, au mot « vérité », c’est que l’homme vraiment véridique doit se retrouver désigné sous les noms les plus abjects. Zarathoustra ne laisse ici planer aucun doute : il dit que c’est la connaissance des bons, des « meilleurs » qui a, justement, suscité son horreur de l’homme en général ; c’est cette répugnance-là qui lui a donné des ailes « pour s’élancer dans les avenirs lointains », il ne dissimule pas que son type d’homme à lui, type relativement surhumain, est justement surhumain en comparaison avec les bons, et que les bons et les justes traiteraient son surhumain de diable…
« Vous, hommes les plus élevés qu’aient rencontrés mes yeux, voici le doute que vous m’inspirez et mon rire secret : je devine que vous appelleriez mon surhumain — diable !
Vous êtes si étrangers dans votre âme à la grandeur que le surhumain pour vous serait effroyable dans sa bonté… »
C’est par ce passage et nulle part ailleurs qu’il faut commencer pour saisir ce que veut Zarathoustra : l’espèce d’homme qu’il conçoit conçoit la réalité comme elle est : elle est assez forte pour cela, elle ne lui reste pas étrangère ni éloignée d’elle, elle est cette réalité même, elle contient elle aussi en soi ce qu’a cette réalité d’effroyable et de douteux, car c’est par là seulement que l’homme peut avoir de la grandeur…
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Mais c’est également dans un autre sens que j’ai choisi le mot d’immoraliste comme signe distinctif, comme signe honorifique à mon usage ; je suis fier de ce mot qui me distingue de l’humanité entière. Personne n’a encore considéré la morale chrétienne comme au-dessous de soi : cela impliquait une hauteur, une vision des lointains, une profondeur et une profondeur psychologique tréfondamentale jusqu’à présent tout à fait inouïes. La morale chrétienne a jusqu’à présent été la Circé de tous les penseurs, ils étaient ses serviteurs. Qui, avant moi, est entré dans les cavernes qui exhalent le souffle empoisonné de cette espèce d’idéal — qui calomnie le monde ! — ? Qui a même seulement osé pressentir le fait que c’étaient des cavernes ? Qui donc, avant moi, parmi les philosophes, était psychologue et non pas plutôt le contraire, un « escroc supérieur », un « idéaliste » ? Avant moi, il n’y avait pas de psychologie du tout. Être en l’espèce le premier peut être une malédiction, c’est en tout cas un destin : car on est aussi le premier à mépriser… Mon danger, c’est le dégoût de l’homme…
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M’a-t-on compris ? Ce qui me sépare, ce qui me met à part de tout le reste de l’humanité, c’est d’avoir découvert la morale chrétienne. Aussi avais-je besoin d’un mot qui contînt le sens d’une provocation adressée à chacun. N’avoir pas ouvert les yeux plus tôt est selon moi la plus grande malpropreté que l’humanité ait sur la conscience, car c’est le fait de s’abuser soi-même devenu instinct, la volonté foncière de refuser de voir toute espèce d’événement, de rapport causal, de réalité quels qu’ils soient, un faux-monnayage in psychologicis poussé jusqu’au crime. L’aveuglement devant le christianisme est le crime par excellence*, le crime contre la vie… Les millénaires, les peuples, les premiers et les derniers, les philosophes et les vieilles femmes — à l’exception de cinq ou six moments de l’histoire, moi-même constituant le septième —, tous se valent sur ce point. Le chrétien était jusqu’à présent le type même de l’« être moral », un curiosum[2] sans pareil et, en tant qu’« être moral », plus absurde, plus menteur, plus vaniteux, plus frivole, plus nuisible à lui-même que le plus grand contempteur de l’humanité ne l’aurait même jamais pu rêver. La morale chrétienne : la forme la plus pernicieuse de la volonté de mensonge, la vraie Circé de l’humanité, cela même qui l’a corrompue. Ce n’est pas l’erreur en tant qu’erreur qui m’épouvante à ce spectacle, ce n’est pas le manque millénaire de « bonne volonté », de discipline, de décence, d’audace dans le domaine de l’esprit qui se trahit dans sa victoire : c’est le manque de naturel, l’état de choses absolument effroyable que la contre-nature même a reçu les suprêmes honneurs en tant que morale et est restée suspendue au-dessus de l’humanité comme loi, comme impératif catégorique !… Se méprendre à ce point, non pas comme individu, non pas comme peuple, mais comme humanité !… Qu’on ait enseigné à mépriser les tout premiers instincts de la vie ; que l’on ait forgé le mensonge d’une « âme », d’un « esprit » pour mettre à mal le corps ; que l’on ait enseigné à tenir pour quelque chose d’impur la condition première de la vie, la sexualité ; que l’on cherche le principe mauvais dans la condition la plus radicalement nécessaire pour prospérer, dans l’égoïsme strict (le mot est déjà une calomnie !) ; qu’inversement, dans le signe typique du déclin et des contradictions de l’instinct, dans l’« altruisme », dans la perte du centre de gravité, dans la « dépersonnalisation » et « l’amour du prochain » (maladie du prochain !), on voie la valeur supérieure, que dis-je ! la valeur en soi !… Comment ! l’humanité même serait-elle en décadence* ? L’a-t-elle toujours été ? Ce qui est sûr, c’est qu’on ne lui a jamais enseigné comme valeurs supérieures que des valeurs de décadence*. La morale de « désintéressement » est la morale de déclin par excellence*, le fait « je suis en train de périr » traduit dans l’impératif : « Vous devez tous périr » — et pas seulement en impératif !… La seule morale qu’on a enseignée jusqu’à présent, la morale du désintéressement, traduit une volonté d’en finir, elle nie radicalement le fond même de la vie. Resterait maintenant l’éventualité que ce ne soit pas l’humanité qui se trouve en dégénérescence, mais seulement cette espèce parasite d’hommes, celle du prêtre qui, avec la morale, s’est érigé à force de mensonges en arbitre de ses valeurs, qui a deviné dans la morale chrétienne son moyen de parvenir à la puissance… Et, de fait, telle est ma façon de voir : les maîtres, les guides de l’humanité, tous des théologiens, ont tous été aussi des décadents* : de là le retournement de toutes les valeurs en valeurs hostiles à la vie, de là la morale… Définition de la morale : la morale, c’est l’idiosyncrasie des décadents*, avec l’intention cachée de se venger de la vie — et cela, avec succès. Je tiens beaucoup à cette définition-là.
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M’a-t-on compris ? Dans ce que je viens de dire, il n’y a pas un mot que je n’aie déjà dit il y a cinq ans par la bouche de Zarathoustra. La mise à découvert de la morale chrétienne est un événement qui n’a pas son pareil, une véritable catastrophe[3]. Qui fait là-dessus la lumière est une force majeure*, un destin, il brise l’histoire de l’humanité en deux morceaux. On vit avant lui, on vit après lui… L’éclair de la vérité a justement frappé ce qui était placé le plus haut : qui comprend ce qui a été là anéanti peut regarder s’il lui reste rien dans les mains. Tout ce qui jusqu’à présent s’appelait « vérité » est reconnu comme la forme la plus nuisible, la plus perfide, la plus souterraine de mensonge ; le prétexte sacré d’« améliorer » l’humanité reconnu comme la ruse pour pomper le sang de la vie, l’anémier. La morale comme vampirisme… Qui met à découvert la morale a du même coup mis à découvert la non-valeur de toutes les valeurs auxquelles on croit ou a cru ; il ne voit, dans les types d’hommes les plus vénérés, voire canonisés, plus rien de vénérable, il y voit l’espèce la plus néfaste d’avortons, néfastes parce qu’ils fascinaient… L’idée de « Dieu » inventée pour servir d’antithèse à la vie, en elle, tout ce qu’il y a de nuisible, de vénéneux, de calomniateur, toute l’hostilité mortelle contre la vie synthétisée en une épouvantable unité ! L’idée d’« au-delà », de « vrai monde » inventée pour dévaluer l’unique monde qui existe, pour ne réserver à notre réalité terrestre plus aucun but, aucune raison, aucune tâche de reste ! L’idée d’« âme », d’« esprit » et finalement d’« âme immortelle » inventée pour mépriser le corps, pour le rendre malade — « saint » —, pour opposer au contraire une effroyable insouciance à toutes les choses qui méritent le sérieux dans la vie, les questions de l’alimentation, du logement, du régime intellectuel, du traitement des malades, de la propreté, de la météorologie. Au lieu de la santé, le « salut de l’âme », j’entends une folie circulaire* intermédiaire entre les convulsions de la pénitence et l’hystérie du salut ! L’idée de « péché » inventée avec l’instrument de torture correspondant, l’idée de « volonté libre », afin de déconcerter les instincts, afin de muer la défiance à l’égard des instincts en seconde nature ! Dans l’idée du « désintéressé », de « celui qui renonce à soi », le véritable signe distinctif de la décadence*, l’attirance pour le nuisible, l’incapacité de trouver son intérêt, l’autodestruction transformée en critère de la valeur, en « devoir », en « sainteté », en « divin » dans l’homme. Enfin — c’est le plus effroyable —, dans l’idée de l’homme bon, le parti pris pour tout ce qui est faible, malade, raté, souffrant de soi, pour tout ce qui est voué à périr, la loi de la sélection biffée, un idéal fondé sur l’opposition à l’homme fier et réussi, à l’homme affirmateur, à l’homme sûr d’un avenir, garant de l’avenir, qu’on appelle dès lors le méchant… Et on a cru à tout cela, sous le nom de morale ! Écrasez l’infâme* !
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— M’a-t-on compris ? — Dionysos contre le Crucifié…