Idylles de Messine (1882) - Œuvres complètes
By Friedrich Nietzsche
* * *
Prince Vogelfrei 1
Et me voici, suspendu à la branche courbe,
Bien au-dessus de la mer et des petites collines
Un oiseau me fit son hôte —
Je le suivis en volant et repose, repose.
Et bats de mes petites ailes.
La blanche mer s’étend, assoupie,
En moi est assoupi tout mal et dol.
J’ai oublié but et port,
Oublié peur et louange et châtiment :
Désormais, je suis tout oiseau en volant.
Pas après pas, seulement — ce n’est pas vivre !
Une jambe après l’autre toujours, cela rend las et lourd !
Je me laisse soulever par les vents,
J’aime planer de mes ailes
Et suivre chaque oiseau.
Raison ? — C’est une méchante affaire :
Raison et langue beaucoup trébuchent !
Voler a renouvelé mes forces
Et m’a appris des affaires plus belles
Chant et plaisanterie et opérette.
Penser seul — c’est sage.
Chanter seul — c’est stupide !
Entendez donc ce chant à ma manière
Et faites cercle en silence autour de moi,
Beaux petits oiseaux !
* * *
Le petit brick dénommé « l’angelot »
Angelot : c’est ainsi qu’on me nomme —
À présent bateau, jadis jeune fille,
Ah, toujours fort jeune fille !
Car c’est pour l’amour que tourne
Toujours mon élégante petite roue de gouvernail.
Angelot : c’est ainsi qu’on me nomme —
Suis paré de cent fanions,
Et le plus beau des petits capitaines
Se gonfle à ma barre,
Comme le cent unième fanion.
Angelot : c’est ainsi qu’on me nomme —
Partout où une petite flamme
Pour moi s’embrase, je cours, petit agneau,
Mon chemin, plein d’impatience :
Je fus toujours un tel petit agneau.
Angelot : c’est ainsi qu’on me nomme —
Croiriez-vous que tel un chien
Aboyer je puisse, et que ma petite bouche
Vapeur et feu lance autour d’elle ?
Ah, c’est celle du diable que ma petite bouche !
Angelot : c’est ainsi qu’on me nomme —
Proférai un petit mot bien méchant
Jadis, si bien qu’à l’ultime séjour
Mon suprême bien-aimé s’enfuit :
Oui, il périt de ce petit mot !
Angelot : c’est ainsi qu’on me nomme —
À peine entendu, d’un petit rocher, je sautai
Dans l’abîme, et me cassai une petite côte,
Si bien que la chère âme disparut :
Oui, elle disparut par cette petite côte !
Angelot : c’est ainsi qu’on me nomme —
Mon âme, tel un chaton,
Fit un, deux, trois, quatre, cinq bonds,
Puis s’élança dans ce petit bateau —
Oui, elle a de prestes petites pattes.
Angelot : c’est ainsi qu’on me nomme —
À présent bateau, jadis jeune fille,
Ah, toujours fort jeune fille !
Car c’est pour l’amour que tourne
Toujours mon élégante petite roue de gouvernail.
* * *
Chant du chevrier
(À mon voisin Théocrite de Syracuse)
Me voici couché, malade des entrailles —
Les punaises me dévorent.
Et là-bas, lumière et bruit encore :
Je les entends danser…
Elle voulait vers cette heure
Se glisser jusqu’à moi :
J’attends tel un chien —
Nul signe ne vient !
La croix, telle qu’elle la promit !
Comment pourrait-elle mentir ?
Ou court-elle après chacun,
Comme mes chèvres ?
Ou a-t-elle pris sa robe de soie ? —
Ah, mon orgueilleuse ?
Plus d’un bouc encore
Habite donc ce bois ?
Qu’elle rend brouillon et venimeux,
L’attente amoureuse !
Ainsi pousse, dans la chaleur étouffante de la nuit,
Au jardin, le champignon vénéneux.
L’amour me ronge
Comme sept maux —
Pour rien, je n’ai plus d’appétit.
Adieu, oignons !
Déjà la lune est descendue dans la mer,
Fatiguées sont toutes les étoiles,
Grisâtre, le jour se lève, —
Que j’aimerais mourir.
* * *
La petite sorcière
Tant que j’aurai un petit corps gracieux,
Cela vaudra la peine d’être pieuse.
On sait que Dieu aime les petites femmes,
Et les gracieuses par-dessus tout.
Au gentil petit moine, à coup sûr,
Il pardonnera bien volontiers,
De rechercher, comme tant de petits moines,
Si volontiers ma compagnie.
Ce n’est pas un père de l’Église aux cheveux gris !
Non, jeune encore et souvent rouge,
Souvent, malgré le mal aux cheveux le plus gris,
Plein de jalousie et de détresse !
Je n’aime pas les barbons,
Il n’aime pas les vieilles :
Avec quelle merveilleuse sagesse
Dieu a pourvu à tout ceci !
L’Église sait ce que c’est que vivre,
Elle éprouve le cœur et le regard.
Toujours, elle est disposée à me pardonner : —
Oui, qui me refuserait le pardon !
On marmotte de sa petite bouche,
On s’agenouille et l’on s’en va,
Et d’un nouveau péché
On efface l’ancien.
Loué soit Dieu sur la terre,
Qui aime les jeunes filles gracieuses
Et semblables peines de cœur
À lui-même se pardonne volontiers !
Tant que j’aurai un petit corps gracieux,
Cela vaudra la peine d’être pieuse :
Quand je serai une petite vieille tremblotante,
Le diable pourra bien m’épouser !
* * *
Le mystère nocturne
La nuit dernière, comme tout dormait,
Et que le vent, d’un soupir incertain à peine
Parcourait les ruelles,
L’oreiller ne m’apportait pas le repos,
Ni le pavot, ni ce qui fait encore dormir
Profondément, — une bonne conscience.
Je renonçai enfin au sommeil
Et courus à la plage.
C’était un doux clair de lune, — je trouvai
Un homme et une barque sur le sable chaud,
Sommeillant tous deux, berger et mouton : —
Sommeillant, la barque quitta la terre.
Ce fut une heure, peut-être même deux,
Ou fut-ce une année ? — d’un seul coup
Sens et pensée plongèrent
Dans un indistinct éternel
Et un abîme sans limites
S’ouvrit : — c’était passé ! —
Vint le matin : sur de noires profondeurs
Se tient une barque, et repose et repose — —
Que s’est-il passé ? criait-on, crièrent
Bientôt cent voix — qu’y a-t-il ? du sang ? —
Il ne s’est rien passé ! Nous dormions, dormions
Tous — ah, si bien ! si bien !
* * *
« Pia, caritatevole, amorosissima » (Sur le campo santo)
Ô jeune fille qui de l’agneau
Caresse le doux pelage,
Dont tous deux, lumière et flamme
Regardent par tes deux yeux,
Charmant objet de badinage,
Chérie proche et loin,
Si pieuse, si douce de cœur,
Amorosissima !
Qu’est-ce qui rompit si tôt la chaîne ?
Qui a assombri ton cœur ?
Et si tu aimais, qui ne t’aurait
Assez aimée ? —
Tu gardes le silence — mais les larmes
Sont au bord de ces doux yeux :
Tu gardas le silence — et péris d’ardeur,
Amorosissima ?
* * *
Albatros
Oh merveille ! Vole-t-il encore ?
Il s’élève, et ses ailes sont en repos ?
Qu’est-ce donc qui le soulève et le porte ?
Que sont pour lui désormais but et chemin et rêne ?
Il vola au firmament — à présent le ciel
Lui-même soulève le victorieux volant :
À présent, il est immobile et plane,
Oubliant la victoire et le victorieux.
Telles l’étoile et l’éternité
Il vit à présent dans des hauteurs que fuit la vie,
Plein de pitié même pour l’envie — :
Et a volé dans les nues, qui seulement le voit planer !
Oh, oiseau albatros !
Je suis poussé vers les hauteurs d’une pulsion éternelle !
J’ai pensé à toi : et j’ai répandu
Des larmes et des larmes — oui, je t’aime !
* * *
Jugement d’oiseau
Comme j’étais, il y a peu, pour me reposer,
Assis sous des arbres sombres,
J’entendis un tic-tac, un discret tic-tac,
Doucement, comme battant la mesure.
Je m’irritai, fis la grimace,
Mais cédant enfin,
Je finis par, tel un poète,
Moi-même parler en tic-tac.
Comme les syllabes, tandis que je faisais des vers,
Sautaient, hop-la-hop, l’une sur l’autre,
Je me mis soudain à rire, à rire
Un quart d’heure durant.
Toi, poète ? Toi, poète ?
As-tu l’esprit si dérangé ? —
— « Oui, monsieur ! Vous êtes poète ! »
— Ainsi parla l’oiseau pic.