L’Antéchrist : Imprécation contre le christianisme (1888) - Œuvres complètes
By Friedrich Nietzsche
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Avant-propos
Ce livre est pour les très rares élus. Peut-être même sont-ils tous encore à naître. Ce pourraient être ceux qui comprennent mon Zarathoustra : qu’est-ce qui me permettrait de me confondre avec ceux que d’ores et déjà des oreilles sont prêtes à entendre ? Seul après-demain m’appartient. Certains naissent posthumes.
Les conditions qu’il faut remplir pour me comprendre et ensuite me comprendre immanquablement, je ne les connais que trop bien. Il faut être probe dans les affaires de l’esprit jusqu’à la dureté rien que pour supporter mon sérieux, ma passion. Il faut être exercé à vivre en altitude, à voir au-dessous de soi le pitoyable bavardage actuel fait de politique et d’égoïsme des peuples. Il faut être devenu indifférent, il ne faut jamais demander si la vérité est utile, si elle peut être pour vous une fatalité… Une prédilection de la force pour des questions dont personne aujourd’hui n’a le courage ; le courage de l’Interdit ; la prédestination au labyrinthe. Une expérience issue de sept solitudes. Des oreilles nouvelles pour une musique nouvelle. Des yeux nouveaux pour des lointains extrêmes. Une nouvelle conscience pour des vérités jusque-là restées muettes. Et la volonté d’une économie de grand style : rassembler sa force, son enthousiasme… Le respect de soi ; l’amour de soi ; la liberté absolue envers soi…
Eh bien ! Ceux-là seuls sont mes lecteurs, mes vrais lecteurs, mes lecteurs prédestinés : qu’importe le reste ? Le reste n’est que l’humanité. Il faut être supérieur à l’humanité par la force, par la hauteur d’âme, par le mépris…
Friedrich NIETZSCHE
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1
Regardons-nous en face. Nous sommes des Hyperboréens, nous savons fort bien à quel point nous vivons à l’écart. « Ni par terre, ni par mer, tu ne trouveras le chemin qui mène chez les Hyperboréens » : voilà ce que Pindare savait déjà de nous. Par-delà le nord, la glace, la mort — notre vie, notre bonheur… Nous avons découvert le bonheur, nous connaissons le chemin, nous avons trouvé la voie pour sortir de millénaires entiers de labyrinthe. Qui l’a trouvée, à part nous ? L’homme moderne, peut-être ? « Je ne sais plus vers quoi me tourner ; je suis tout ce qui ne sait plus vers quoi se tourner », soupire l’homme moderne… C’est cette modernité-là qui nous rendait malades, cette paix louche, ce compromis lâche, toute cette malpropreté vertueuse du oui ou du non modernes. Cette tolérance et cette largeur* du cœur qui « pardonne » tout parce qu’elle « comprend » tout, c’est pour nous le sirocco. Plutôt vivre dans les glaces que parmi les vertus modernes et autres vents du sud !… Nous avions assez d’audace, nous ne ménagions ni nous-mêmes ni autrui : mais longtemps, nous n’avons pas su vers quoi diriger notre audace. Nous devenions mornes, on nous appelait fatalistes. Notre fatum à nous, c’était la plénitude, la tension, l’accumulation de forces. Nous avions soif d’éclairs et d’exploits. Nous nous tenions le plus loin possible du bonheur des débiles, de la « résignation »… Il y avait de l’orage dans notre air, la nature en nous s’obscurcissait, car nous ne disposions d’aucun chemin. Formule de notre bonheur : un oui, un non, une ligne droite, un but…
2
Qu’est-ce qui est bon ? — Tout ce qui élève en l’homme le sentiment de puissance, la volonté de puissance, la puissance même.
Qu’est-ce qui est mauvais ? — Tout ce qui provient de la faiblesse.
Qu’est-ce que le bonheur ? — Le sentiment que la force croît, qu’une résistance est en train d’être surmontée.
Non pas la satisfaction, mais davantage de puissance ; non pas la paix en elle-même, mais la guerre ; non pas la vertu, mais l’étoffe (vertu dans le style de la Renaissance, la virtù*[1], la vertu exempte de moraline).
Les faibles et les ratés doivent périr : premier principe de notre philanthropie. Et on doit même encore les y aider.
Qu’est-ce qui est plus nuisible qu’un vice quel qu’il soit ? — La pitié en acte pour tous les ratés et les faibles : le christianisme…
3
Le problème que je pose ainsi n’est pas de savoir ce qui doit remplacer l’humanité dans la suite des êtres (— l’homme est un terme —) : mais quel type d’homme on doit dresser, on doit vouloir comme type d’une valeur plus élevée, plus digne de vivre, plus sûr d’un avenir.
Ce type d’une valeur plus élevée s’est déjà assez souvent présenté : mais comme un heureux hasard, comme une exception, jamais comme résultat d’une volonté. Au contraire, c’est lui qu’on a justement le plus redouté, il était jusqu’ici presque la chose redoutable en soi ; et cette crainte a fait qu’on a voulu, dressé, obtenu le type contraire : l’animal domestique, l’animal de troupeau, l’homme animal malade, le chrétien…
4
L’humanité ne représente pas du tout une évolution vers le mieux, le plus fort, le plus élevé au sens où on le croit aujourd’hui. Le « progrès » n’est qu’une idée moderne, c’est-à-dire une idée fausse. L’Européen d’aujourd’hui reste, en valeur, très au-dessous de l’Européen de la Renaissance ; l’évolution n’implique absolument pas, comme conséquence en quelque manière inéluctable, l’élévation, l’accroissement, l’augmentation de la force.
En un autre sens, il y a continuellement une réussite de cas individuels dans les endroits les plus différents de la terre et dans les cultures les plus différentes, cas qui laissent figurer ce qu’est en fait un type plus élevé : quelque chose qui, eu égard à l’humanité dans son ensemble, est une sorte de surhumain. De tels hasards heureux de grande réussite ont toujours été possibles et seront peut-être toujours possibles : et même des générations, des lignées, des peuples dans leur ensemble peuvent, dans certaines circonstances, représenter de tels coups heureux.
5
Il ne faut pas enjoliver et attifer le christianisme : il a livré une guerre à mort contre ce type supérieur d’homme, il a excommunié tous les instincts fondamentaux de ce type, il a pris tous ces instincts pour en faire le concentré du mal, le méchant : l’homme fort, comme objet typique de réprobation, comme le « réprouvé ». Le christianisme a pris le parti de tout ce qui est faible, bas, raté, il a institué en idéal l’opposition aux instincts de conservation de la vie forte ; il a vicié la raison même des natures intellectuellement les plus vigoureuses, en enseignant à ressentir les valeurs les plus hautes de l’intellectualité comme pécheresses, comme trompeuses, comme des tentations. L’exemple le plus pitoyable : la corruption de Pascal, qui croyait à la corruption de sa raison par le péché originel, alors qu’elle n’était corrompue que par son christianisme !
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C’est un spectacle douloureux, horrible qui s’est offert à mes yeux : j’ai ôté le voile qui recouvre la corruption de l’homme. Ce mot, dans ma bouche, est au moins à l’abri d’un soupçon : celui de contenir une accusation morale de l’homme. Je l’entends — je voudrais le souligner à nouveau — comme exempt de moraline : et cela au point que j’ai justement ressenti le plus fortement cette corruption là où jusqu’ici on aspirait le plus consciemment à la « vertu », à la « divinité ». Je comprends la corruption, on le devine déjà, au sens de décadence* : ce que j’affirme, c’est que toutes les valeurs dans lesquelles l’humanité résume aujourd’hui tous ses désirs suprêmes sont des valeurs de décadence*.
J’appelle corrompu un animal, une espèce, un individu quand il perd ses instincts, quand il choisit, quand il préfère ce qui lui est préjudiciable. Une histoire des sentiments élevés, des « idéaux de l’humanité » — et il est possible qu’il me faille la raconter — serait presque du même coup une explication du pourquoi d’une telle corruption de l’homme. La vie même est pour moi instinct de croissance, de durée, d’accumulation de forces, de puissance : là où fait défaut la volonté de puissance, il y a déclin. Ce que j’affirme, c’est que cette volonté fait défaut dans toutes les valeurs suprêmes de l’humanité, que des valeurs de déclin, des valeurs nihilistes s’imposent sous les noms les plus sacrés.
7
On appelle le christianisme la religion de la pitié. La pitié s’oppose aux affects toniques qui élèvent l’énergie du sentiment vital : elle agit d’une manière dépressive. On perd de la force quand on éprouve de la pitié. La pitié fait que s’accroît et se multiplie la perte de force qu’implique déjà pour la vie toute souffrance. La pitié rend la souffrance même contagieuse ; il y a des circonstances où elle fait aboutir à une perte générale de vie et d’énergie vitale absurdement hors de proportion avec sa cause (c’est le cas de la mort du Nazaréen). Voilà le premier aspect de la chose : mais il y en a un second encore plus important. À supposer que l’on mesure la pitié à la valeur des réactions qu’elle suscite habituellement, son caractère de danger pour la vie apparaît beaucoup plus crûment encore. La pitié biffe la loi de l’évolution dans son ensemble, qui est la loi de la sélection. Elle garde ce qui est mûr pour le dépérissement, elle prend la défense des déshérités et des condamnés de la vie, elle donne à la vie même un aspect sinistre et douteux par la masse des ratés en tout genre qu’elle maintient. On a eu le front d’appeler la pitié une vertu (dans toute morale noble, elle passe pour une faiblesse) ; on est allé plus loin, on en a fait la vertu, le sol et l’origine de toutes les vertus, du seul point de vue, il est vrai — chose qu’on devrait garder à l’esprit —, d’une philosophie qui était nihiliste, qui se donnait pour mot d’ordre la négation de la vie. Schopenhauer était en cela dans son droit : la pitié fait nier la vie, la rend plus digne d’être niée. La pitié est la pratique du nihilisme. Je le répète : cet instinct dépressif et contagieux fait une croix sur les instincts qui visent la conservation et la valorisation de la vie. Il est, tant comme multiplicateur de la misère que comme conservateur de toute misère, un instrument capital d’aggravation de la décadence*, la pitié convertit au néant !… On ne dit pas « néant » : à la place, on dit « au-delà » ; ou « Dieu » ; ou « la vraie vie » ; ou le nirvâna, la rédemption, la béatitude… Cette inoffensive rhétorique relevant de l’idiosyncrasie religieuse et morale apparaît beaucoup moins inoffensive dès lors que l’on comprend quelle tendance en l’occurrence s’enveloppe du manteau de mots sublimes : la tendance hostile à la vie. Schopenhauer était hostile à la vie : c’est pour cela que la pitié est devenue à ses yeux une vertu… Aristote, on le sait, voyait dans la pitié un état maladif et dangereux dont, selon lui, on ferait bien de venir à bout par un purgatif : il comprenait la tragédie comme un purgatif. L’instinct de la vie devrait faire chercher en fait un moyen d’assener à une telle accumulation maladive et dangereuse telle que la représente le cas de Schopenhauer (et malheureusement aussi toute notre décadence* littéraire et artistique, de Saint-Pétersbourg à Paris, de Tolstoï à Wagner) un bon coup de caveçon : pour qu’elle crève… Rien n’est plus malsain, au milieu de notre malsaine modernité, que la pitié chrétienne. Voilà où être médecin, voilà où être implacable, voilà où porter le scalpel — c’est à nous que cela revient, c’est notre espèce de philanthropie, c’est en cela que nous sommes philosophes, nous autres Hyperboréens !…
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Il est nécessaire de dire en qui nous voyons notre antithèse : les théologiens et tout ce qui a du sang de théologien dans les veines — toute notre philosophie… Il faut avoir vu cette funeste fatalité de près, mieux encore il faut en avoir fait l’expérience personnelle, il faut avoir failli en périr pour ne plus entendre ici la plaisanterie (la libre penserie de nos messieurs naturalistes et physiologistes est à mes yeux une plaisanterie, il leur manque la passion dans ces affaires-là, ce qu’on souffre pour elles). Cet empoisonnement va plus loin encore qu’on ne pense : j’ai retrouvé toute la morgue instinctive du théologien partout où aujourd’hui on se tient pour « idéaliste », où, en vertu d’une origine plus élevée, on revendique le droit de regarder la réalité d’un air supérieur et distant… L’idéaliste, tout à l’instar du prêtre, a en main (et pas seulement en main !) toutes les grandes notions, et il en joue avec un mépris bienveillant à l’encontre de l’« entendement », des « sens », des « honneurs », de la « bonne vie », de la « science », il regarde ces choses-là de haut, comme des forces pernicieuses et pervertissantes, au-dessus desquelles « l’esprit » plane dans son pur pour-soi à lui : comme si l’humilité, la chasteté, la pauvreté, en un mot la sainteté, n’avaient pas jusqu’ici fait incroyablement plus de mal à la vie que n’importe quels vices et abominations… Le pur esprit, c’est le pur mensonge… Tant que le prêtre, qui est par profession négateur, calomniateur et empoisonneur de la vie, passera encore pour une espèce supérieure d’homme, il n’y aura pas de réponse à la question : qu’est-ce que la vérité ? Dès lors que l’avocat délibéré du néant et de la négation passe pour le représentant de la « vérité », la vérité a bien été mise sens dessus dessous…
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C’est à cet instinct de théologien que je fais la guerre : j’ai trouvé son empreinte partout. Qui possède du sang de théologien se tient de prime abord en porte-à-faux et d’une manière malhonnête par rapport à toutes choses. L’état affectif qui en découle s’appelle la foi : s’aveugler une fois pour toutes sur soi-même, afin de ne pas souffrir de l’aspect d’une incurable fausseté. De cette optique vicieuse sur toutes les choses, on se fait à part soi une morale, une vertu, une sainteté, on lie la bonne conscience à la vision faussée, on exige qu’aucune autre espèce d’optique ne puisse plus valoir une fois qu’on a rendu la sienne propre sacro-sainte en invoquant les noms de « Dieu », de « Rédemption », d’« Éternité ». J’ai encore exhumé partout l’instinct de théologien : il est la forme la plus répandue, véritablement la plus souterraine, de la fausseté qu’il y ait sur terre. Ce qu’un théologien ressent comme vrai ne peut pas ne pas être faux : on tient là presque un critère de la vérité. C’est son plus bas instinct de conservation qui interdit que l’on honore ou même seulement qu’on donne la parole à la réalité sur quelque point que ce soit. Aussi loin que porte l’influence des théologiens, le jugement sur la valeur est mis sens dessus dessous, les idées de « vrai » et de « faux » sont nécessairement inversées : ce qui est le plus nuisible à la vie, cela s’appelle ici « vrai », ce qui l’élève, l’augmente, l’affirme, la justifie et la fait triompher, cela s’appelle « faux »… S’il arrive que des théologiens, par l’entremise de la « conscience » des princes (ou des peuples), étendent la main pour s’emparer du pouvoir, ne doutons pas de ce qui se passe chaque fois au fond : la volonté de la fin, la volonté nihiliste veut le pouvoir…
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Chez les Allemands, on me comprendra tout de suite si je dis que la philosophie est corrompue par le sang de théologien. Le pasteur protestant est le grand-père de la philosophie allemande, le protestantisme même est son peccatum originale[2]. Définition du protestantisme : l’hémiplégie du christianisme — et de la raison… Il n’est que de prononcer le nom de « séminaire de Tübingen » pour comprendre ce qu’est au fond la philosophie allemande : une théologie insidieuse… Les Souabes sont les meilleurs menteurs d’Allemagne, ils mentent innocemment… D’où provient l’exultation que répandit l’entrée en scène de Kant dans le monde des savants allemands composé aux trois quarts de fils de pasteurs et d’instituteurs, d’où vient la conviction allemande — qui trouve encore aujourd’hui même un écho — que Kant inaugure un tournant vers le mieux ? L’instinct de théologien du savant allemand devinait quelles possibilités s’offraient désormais de nouveau… Un chemin détourné était ouvert vers l’idéal ancien, l’idée de « vrai monde », l’idée de la morale comme essence du monde — les deux erreurs les plus pernicieuses qui soient ! — étaient désormais de nouveau, grâce à un doute sceptique retors et malin, sinon démontrables, du moins dès lors non réfutables… La raison, le droit de la raison ne va pas si loin… On avait fait de la réalité une « apparence » ; on avait transformé un monde parfaitement controuvé, celui de l’être, en réalité… Le succès de Kant n’est qu’un succès de théologien : Kant a été, comme Luther, comme Leibniz, une entrave de plus à la probité allemande, déjà en soi bien précaire…
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Un mot encore contre Kant moraliste. Une vertu doit être notre invention, notre légitime défense et notre nécessité les plus personnelles : en tout autre sens, elle n’est qu’un danger. Ce qui ne conditionne pas notre vie lui porte préjudice : une vertu qui ne provient que du sentiment de respect envers l’idée de « vertu », comme le voulait Kant, est préjudiciable. La « vertu », le « devoir », le « Bien en soi », le Bien caractérisé par l’impersonnalité et l’universalité — billevesées où s’expriment le déclin, l’ultime débilitation de la vie, la chinoiserie königsbergienne. C’est le contraire que réclament les plus profondes lois de la conservation et de la croissance : que chacun s’invente sa vertu, son impératif catégorique. Un peuple périt quand il confond son devoir avec l’idée du devoir en général. Rien ne démolit plus profondément, plus intimement que tout devoir « impersonnel », que tout sacrifice au Moloch de l’abstraction. Et l’on n’a pas ressenti l’impératif catégorique de Kant comme dangereux pour la vie !… Seul l’instinct de théologien a pu le prendre sous sa protection ! Une action à laquelle pousse l’instinct de vie trouve dans le plaisir la preuve qu’elle est une action juste : et ce nihiliste aux tripes chrétiennes et dogmatiques voyait dans le plaisir une objection… Qu’est-ce qui détruit plus promptement que de travailler, penser, sentir sans nécessité intérieure, sans choix profondément personnel, sans plaisir, en automate du « devoir » ? C’est tout simplement la recette de la décadence*, voire de l’idiotie… Kant est devenu idiot. Et c’était le contemporain de Goethe ! C’est cette funeste araignée qui a passé pour le philosophe allemand, et passe encore pour tel !… Je me garde bien de dire ce que je pense des Allemands… Kant n’a-t-il pas vu dans la Révolution française le passage de la forme inorganique de l’État à sa forme organique ? Ne s’est-il pas demandé s’il y a un événement qui ne puisse absolument pas s’expliquer autrement que par une disposition morale de l’humanité, de telle sorte que la « tendance de l’humanité au Bien » soit démontrée une fois pour toutes ? Réponse de Kant : « c’est la Révolution ». L’instinct qui se méprend systématiquement sur tout, la contre-nature faite instinct, la décadence* allemande faite philosophie — voilà Kant !
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Je mets à part quelques Sceptiques, le seul type comme il faut de l’histoire de la philosophie, tandis que les autres ignorent les exigences élémentaires de la probité intellectuelle. Tous tant qu’ils sont, ils font comme les bonnes femmes, tous ces grands exaltés et phénomènes, ils tiennent d’emblée les « beaux sentiments » pour des arguments, la « poitrine gonflée » pour un soufflet de la divinité, la conviction pour un critère de la vérité. Pour finir, Kant, en toute candeur « allemande », a cherché à conférer une valeur scientifique à cette forme de corruption, à ce défaut de conscience intellectuelle sous la dénomination de « raison pratique » : il a inventé une raison tout exprès pour savoir dans quel cas on n’a pas à se soucier de la raison, c’est-à-dire quand la morale, quand l’exigence sublime « tu dois » se fait entendre. Si l’on songe que, chez presque tous les peuples, le philosophe n’est que le prolongement du type sacerdotal, cet héritage du prêtre qu’est le faux-monnayage avec soi-même n’est plus pour surprendre. Lorsqu’on a des devoirs sacrés, par exemple d’amender, de sauver, de racheter les hommes, lorsqu’on porte la divinité dans sa poitrine, qu’on est le porte-parole des impératifs de l’au-delà, on se tient d’emblée, avec une telle mission, hors de toutes les évaluations du simple entendement, on est soi-même déjà sanctifié par un tel devoir, soi-même déjà le type d’un ordre supérieur !… Qu’importe la science à un prêtre ! Il se tient trop haut pour cela ! Et c’est le prêtre qui jusqu’ici a dominé ! C’est lui qui a défini les notions de « vrai » et de « faux » !…
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Ne sous-estimons pas ceci : nous-mêmes, nous libres esprits, sommes déjà une « transvaluation de toutes les valeurs », une déclaration de guerre et de victoire personnifiée contre toutes les vieilles notions de « vrai » et de « faux ». Les vues les plus précieuses sont celles qu’on trouve en dernier : mais les vues les plus précieuses sont les méthodes. Toutes les méthodes, toutes les conditions d’exercice de notre scientificité actuelle ont essuyé pendant des millénaires le plus profond mépris : elles vous faisaient exclure du commerce avec les « honnêtes gens », vous faisaient passer pour un « ennemi de Dieu », pour un contempteur de la vérité, pour un « possédé ». Le tempérament scientifique faisait de vous un tchandala… Nous avons eu contre nous tous les sentiments passionnels de l’humanité, son idée de ce que doit être la vérité, de ce que doit être le service de la vérité : tous les « tu dois » étaient jusqu’ici dirigés contre nous… Nos objets, nos pratiques, notre manière tranquille, prudente, méfiante, tout cela lui paraissait parfaitement indigne et méprisable. Finalement, on pourrait, non sans raison, se demander si ce n’est pas en fait un goût esthétique qui a tenu l’humanité dans un si long aveuglement : elle demandait à la vérité un effet pittoresque, elle demandait du même coup à l’homme de la connaissance d’agir fortement sur les sens. C’est notre modestie qui a heurté le plus longtemps son goût… Oh ! comme ils ont bien deviné cela, ces dindons de Dieu…
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Nous avons changé nos façons de voir. Nous sommes sur tous les points devenus plus modestes. Nous ne faisons plus descendre l’homme de l’« esprit », de la « divinité », nous l’avons replacé parmi les animaux. Il est à nos yeux l’animal le plus fort, parce qu’il est le plus rusé : un des corollaires en est son intelligence. Nous nous défendons d’autre part d’une vanité qui aimerait là aussi refaire bruyamment son apparition : se figurer que l’homme a été la grande intention cachée de l’évolution animale. Il n’est nullement le couronnement de la création : chaque être est, à côté de lui, à un degré égal de perfection… Et en affirmant cela, nous en affirmons encore trop : l’homme est, relativement, l’animal le plus raté, le plus maladif, celui qui s’est écarté le plus dangereusement de ses instincts — il est vrai qu’avec tout cela, c’est aussi l’animal le plus intéressant ! En ce qui concerne les animaux, c’est Descartes qui a été le premier, avec une audace digne de respect, à avoir osé l’idée de comprendre l’animal comme machina[3] : toute notre physiologie s’efforce d’apporter la preuve de cette thèse. Et même en toute logique, nous ne mettons plus l’homme à part, comme le faisait encore Descartes : tout ce qu’on peut aujourd’hui comprendre de l’homme s’inscrit exactement dans ce qu’on comprend de lui comme machine. Autrefois, on assignait à l’homme la « liberté de la volonté » comme héritage d’un ordre supérieur : aujourd’hui, nous lui avons même ôté la volonté, en ce sens que l’on n’a plus le droit d’entendre par là une faculté. Le vieux mot de « volonté » ne sert qu’à désigner une résultante, une espèce de réaction individuelle découlant nécessairement d’une multitude d’excitations qui tantôt se contredisent, tantôt s’accordent : la volonté n’« agit » plus, ne « meut » plus… Jadis on voyait dans la conscience de l’homme, dans l’« esprit », la preuve de son origine supérieure, de sa divinité ; pour perfectionner l’homme, on lui conseillait de rentrer ses sens à la manière de la tortue, de cesser tout commerce avec ce qui est terrestre, d’abandonner son enveloppe mortelle : il ne restait alors de lui que l’essentiel, le « pur esprit ». Là-dessus aussi nous nous sommes ravisés : l’accès à la conscience, à l’« esprit » passe justement à nos yeux pour un symptôme de relative imperfection de l’organisme, pour un essai, un tâtonnement, une méprise, pour un effort qui fait inutilement dépenser beaucoup de force nerveuse, nous nions qu’on puisse faire quoi que ce soit à la perfection tant que c’est fait consciemment. Le « pur esprit » est une pure sottise : si nous ne tenons pas compte du système nerveux et des sens, de l’« enveloppe mortelle », nous sommes bien loin du compte — et voilà tout !…
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Dans le christianisme, ni la morale ni la religion n’ont plus de contact sur aucun point avec la réalité. Rien que des causes imaginaires (« Dieu », « âme », « moi », « esprit », la « volonté libre » — voire la « volonté serve ») ; rien que des effets imaginaires (« péché », « rédemption », « grâce », « châtiment », « rémission des péchés »). Un commerce entre des êtres imaginaires (« Dieu », « esprits », « âmes ») ; une science de la nature imaginaire (anthropocentrique ; absence complète de la notion de causes naturelles) ; une psychologie imaginaire (rien que des malentendus sur soi, des interprétations de sentiments généraux agréables ou désagréables, par exemple des états du nervus sympathicus[4], au moyen de la sémiotique de l’idiosyncrasie religieuse et morale, « repentance », « remords », « tentation du Malin », « la proximité de Dieu ») ; une téléologie imaginaire (« le Royaume de Dieu », « le Jugement dernier », « la Vie éternelle »). Cet univers de pure fiction se distingue tout à son désavantage de celui des rêves en ce que ce dernier reflète la réalité, tandis que lui fausse, dévalue et nie la réalité. Une fois inventée l’idée de « nature » pour l’opposer à celle de « Dieu », il fallait que le mot « naturel » fût synonyme de « condamnable » : cet univers de pure fiction prend ses racines dans la haine envers le naturel (la réalité !), il est l’expression d’un profond malaise devant le réel… Mais voilà qui explique tout. Qui seul a donc des raisons de s’échapper de la réalité par le mensonge ? Celui qui en souffre. Mais souffrir de la réalité signifie être une réalité ratée… La prépondérance des sentiments de déplaisir sur ceux de plaisir est la cause de cette morale et de cette religion fictives : or une telle prépondérance fournit la formule de la décadence*.
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C’est à la même conclusion qu’oblige une critique de l’idée chrétienne de Dieu. Un peuple qui croit encore en lui-même a encore aussi son propre Dieu. Il vénère en lui les conditions qui lui donnent la prédominance, ses vertus, il projette, dans un être auquel on peut rendre grâce, le plaisir qu’il prend à lui-même, son sentiment de puissance. Qui est riche veut donner ; un peuple fier a besoin d’un Dieu auquel sacrifier… La religion, dans les limites de ces présuppositions, est une forme de reconnaissance. On est reconnaissant de ce qu’on est soi-même : c’est pour cela qu’on a besoin d’un Dieu. Il faut qu’un tel Dieu puisse être utile et nuisible, il faut qu’il puisse être ami et ennemi, on l’admire dans le bien comme dans le mal. La castration contre nature d’un Dieu pour le réduire à un Dieu du bien ne serait en l’occurrence nullement chose à souhaiter. On a besoin du Dieu méchant autant que du Dieu bon ; ce n’est certes pas précisément à la tolérance, à la philanthropie qu’on doit sa propre existence… Qu’importerait un Dieu qui ne connaîtrait pas la colère, la vengeance, la jalousie, la raillerie, la ruse, la violence ? auquel par exemple ne seraient même pas connues les ardeurs* enchanteresses de la victoire et de l’anéantissement ? On ne comprendrait pas un tel Dieu : à quoi bon alors l’avoir ? À dire vrai, quand un peuple périt, quand il sent disparaître définitivement sa foi en l’avenir, son espoir de liberté, quand la soumission s’impose à lui comme la première nécessité, les vertus de l’homme soumis comme des conditions de conservation, alors il faut que son Dieu change lui aussi. Il devient maintenant sournois, poltron, humble, conseille la « paix de l’âme », l’abandon de la haine, l’indulgence, l’« amour » même envers ami et ennemi. Il moralise constamment, il va se fourrer dans le repaire de toutes les vertus privées, devient un Dieu pour tout le monde, devient un simple particulier, devient cosmopolite… Jadis il représentait un peuple, la force d’un peuple, tout ce qu’il y a d’agressif et d’assoiffé de puissance dans l’âme d’un peuple : maintenant il n’est plus que le bon Dieu… En réalité, il n’y a pas d’autre alternative pour les Dieux : ou bien ils sont la volonté de puissance — et tout ce temps ils seront les dieux d’un peuple —, ou bien ils sont au contraire l’impuissance à la puissance — et alors ils deviennent nécessairement bons…
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Là où, sous une forme quelconque, la volonté de puissance décline, il y a chaque fois aussi une régression physiologique, une décadence*. La divinité de la décadence*, châtrée de ses vertus et pulsions les plus viriles, devient désormais nécessairement le Dieu des victimes de régression physiologique, des faibles. Ils ne s’appellent évidemment pas les faibles, ils s’appellent « les bons »… On comprend, sans qu’il faille mettre les points sur les i, dans quels moments de l’histoire la fiction dualiste d’un Dieu bon et d’un Dieu méchant commence à devenir possible. À l’aide du même instinct par lequel les dominés ravalent leur Dieu au « Bien en soi », ils effacent les bonnes qualités du Dieu de leurs dominateurs, ils se vengent de leurs maîtres, en diabolisant leur Dieu. Le bon Dieu, de même que le diable : l’un et l’autre résidus de la décadence. Comment peut-on aujourd’hui encore céder à la simplicité des théologiens chrétiens au point de décréter avec eux que le passage de l’idée de Dieu du « Dieu d’Israël », du Dieu d’un peuple au Dieu chrétien, à la quintessence de tout Bien, est un progrès ? C’est pourtant ce que fait même Renan. Comme si Renan pouvait prétendre à la simplicité ! C’est le contraire qui saute aux yeux. Quand on élimine de l’idée de Dieu les conditions de la vie ascendante, tout ce qui est fort, hardi, dominateur, fier, quand on le rabaisse petit à petit à ce qui symbolise une canne pour les épuisés, une planche de salut pour tous ceux qui se noient, quand il devient par excellence* le Dieu-des-pauvres-gens, le Dieu-des-pécheurs, le Dieu-des-malades, et que le prédicat « Sauveur », « Rédempteur » est quasiment le seul qui subsiste pour ainsi dire comme prédicat du divin en soi, que signifie une telle métamorphose ? une telle réduction du divin ? À dire vrai, « le royaume de Dieu » s’en est trouvé agrandi. Autrefois il n’avait que son peuple même, son peuple « élu ». Entre-temps, tout comme son peuple, il est parti en exil, en errance, il ne s’est depuis jamais plus établi nulle part : jusqu’à se sentir partout chez lui, ce grand cosmopolite, — jusqu’à se prévaloir du « grand nombre » et de la moitié de la terre. Mais le Dieu du « grand nombre », le démocrate d’entre les Dieux n’est pourtant pas devenu un fier dieu païen : il est resté juif, il est resté le Dieu des biais, le Dieu de tous les coins et recoins ténébreux, de tous les quartiers malsains de l’univers entier… Son royaume universel est aujourd’hui comme hier un empire des bas-fonds, un hôpital, un royaume du souterrain*, un empire du ghetto… Et lui-même, si blême, si faible, si décadent*… Même les plus blêmes d’entre les blêmes, messieurs les métaphysiciens, les albinos du concept, se sont rendus maîtres de lui. Ils ont si longtemps tissé leur toile d’araignée autour de lui que, hypnotisé par leurs mouvements, il est lui-même devenu araignée, lui-même metaphysicus[5]. Dès lors il a lui-même filé la toile de son propre univers — sub specie Spinozae[6] —, dès lors il s’est transfiguré en une chose de plus en plus mince et blême, il est devenu « Idéal », « esprit pur », « absolutum[7] », « chose en soi »… Déclin d’un Dieu : Dieu est devenu « chose en soi »…
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La notion chrétienne de Dieu — Dieu comme dieu des malades, Dieu comme araignée, Dieu comme esprit — est une des notions de Dieu les plus corrompues qu’on ait atteintes sur terre ; elle représente peut-être même, dans l’évolution descendante des types de Dieu, le plus bas niveau de l’étiage. Dieu dégénéré en antithèse de la vie, au lieu d’être sa transfiguration et son oui éternel ! En Dieu l’hostilité déclarée à la vie, à la nature, au vouloir-vivre ! Dieu, formule de toutes les calomnies de l’« en-deçà », de tous les mensonges de l’« au-delà » ! En Dieu, le néant divinisé, la volonté de néant sanctifiée !…
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Que les races fortes de l’Europe du Nord n’aient pas repoussé le Dieu chrétien, cela ne fait pas vraiment honneur à leurs capacités religieuses — pour ne rien dire de leur goût. Un tel résidu souffreteux et sénile de la décadence*, elles auraient dû s’en débarrasser. Mais la malédiction est sur elles pour ne pas s’en être débarrassées : elles ont intégré dans tous leurs instincts la maladie, la sénilité, la contradiction, elles n’ont, depuis lors, jamais plus créé de Dieu ! Presque deux millénaires et pas un seul nouveau Dieu ! Mais encore et toujours et comme s’il subsistait à bon droit, comme un ultimatum[8] et un maximum de la faculté de créer des dieux, du creator spiritus[9] en l’homme, ce pitoyable Dieu du monotono-théisme chrétien ! Cet hybride produit de la décadence né du néant, de l’abstraction et de la contradiction, dans lequel tous les instincts de décadence*, toutes les lâchetés et toutes les lassitudes de l’âme trouvent leur sanction !…
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Par ma condamnation du christianisme, je ne voudrais pas avoir porté préjudice à une religion analogue, qui l’emporte sur lui par le nombre des fidèles : le bouddhisme. Tous deux font la paire en tant que religions nihilistes — ce sont des religions de décadence* —, tous deux se distinguent très notablement. Si l’on peut désormais les comparer, le critique du christianisme en doit être profondément reconnaissant aux savants indianistes. Le bouddhisme est cent fois plus réaliste que le christianisme, il a en héritage la capacité de poser des problèmes objectivement et froidement, il survient après un mouvement philosophique qui a duré des centaines d’années ; la notion de « Dieu » est déjà abandonnée quand il survient. Le bouddhisme est la seule religion effectivement positiviste que nous présente l’histoire, même dans sa théorie de la connaissance (un strict phénoménalisme), il ne dit plus « guerre au péché », mais, rendant à la réalité ses droits, « guerre à la souffrance ». Il a dépassé — ce qui le distingue profondément du christianisme — la duperie de soi-même que sont les notions morales, il se tient, pour employer mon langage à moi, par-delà Bien et Mal. Les deux faits physiologiques sur lesquels il repose et qu’il prend en considération sont : premièrement, une hyperesthésie de la sensibilité qui s’exprime sous la forme d’une capacité de souffrir raffinée, ensuite une surintellectualisation, une trop longue vie dans les concepts et les procédures logiques, dans laquelle l’instinct personnel a été lésé au profit de l’instinct « impersonnel » (états qu’au moins certains de mes lecteurs, les « objectifs », aussi bien que moi connaîtront l’un et l’autre par expérience). En raison de ces conditions physiologiques s’est produite une dépression : contre celle-ci Bouddha procède hygiéniquement. Il emploie contre elle la vie en plein air, la vie vagabonde ; la modération et le discernement dans l’alimentation ; la prudence à l’égard des spiritueux ; la prudence également à l’égard de tous les affects qui font produire de la bile, qui échauffent le sang ; l’absence de soucis, pour soi-même ou pour autrui. Il exige des représentations qui soit procurent la paix, soit mettent de belle humeur, il invente des moyens de se déshabituer d’autrui. Il conçoit la bonté, le fait d’être bon comme ce qui favorise la santé. La prière est exclue, aussi bien que l’ascèse ; pas d’impératif catégorique, nulle contrainte d’aucune sorte, pas même au sein de la communauté monastique (on peut en ressortir). Tout cela ne serait que le moyen d’exacerber cette hyperesthésie. C’est aussi pour la même raison qu’il n’exige pas non plus de combattre ceux qui pensent autrement ; sa doctrine se défend plus que tout contre le sentiment de vengeance, l’aversion, le ressentiment* (« ce n’est pas l’hostilité qui met fin à l’hostilité » : tel est le touchant refrain de tout le bouddhisme…). Et cela à bon droit : ce sont là justement des affects qui seraient parfaitement malsains du point de vue de l’intention diététique principale. Il combat la lassitude intellectuelle qu’il rencontre et qui s’exprime dans une trop grande « objectivité » (c’est-à-dire un affaiblissement de l’intérêt individuel, une perte de centre de gravité et d’« égoïsme »), au moyen d’un strict retour des intérêts, même les plus intellectuels, à la personne. Dans la doctrine de Bouddha, l’égoïsme devient un devoir, le « une seule chose est nécessaire », et la question : « comment te libérer, toi, de la souffrance ? » règle et délimite tout le régime intellectuel (on peut éventuellement se rappeler cet Athénien qui faisait également la guerre au pur « esprit scientifique », Socrate, qui, jusque dans le domaine des problèmes, éleva l’égoïsme personnel au rang de morale).
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Le bouddhisme a pour condition un climat très tempéré, des mœurs d’une grande douceur et d’une grande largeur d’esprit, sans aucun militarisme ; et il implique aussi que le mouvement ait son foyer dans les classes supérieures et même savantes. On veut la belle humeur, le calme, l’absence de désir comme but suprême, et ce but, on l’atteint. Le bouddhisme n’est pas une religion où l’on ne fait qu’aspirer à la perfection : le parfait y est la norme.
Dans le christianisme, ce sont les instincts des dominés et des opprimés qui viennent au premier plan : ce sont les plus basses classes qui cherchent en lui leur salut. On y pratique comme passe-temps, comme moyen de lutter contre l’ennui, la casuistique des péchés, la critique de soi-même, l’inquisition de la conscience ; on y entretient constamment (par la prière) la passion envers un être puissant, appelé « Dieu » ; on y tient le souverain bien pour hors d’atteinte, pour un présent, pour une « grâce ». Il proscrit la publicité : ce qui est chrétien, c’est la cachotterie, les lieux obscurs. Il fait mépriser le corps, il rejette l’hygiène comme sensualité, l’Église se défend même contre la propreté (la première mesure chrétienne prise après l’expulsion des Maures a été la fermeture des bains publics, qui, dans la seule ville de Cordoue, étaient au nombre de deux cent soixante-dix). Ce qui est chrétien, c’est un certain sens de la cruauté envers soi et envers autrui ; la haine contre ceux qui pensent différemment ; la volonté de persécution. Des représentations sinistres et irritantes y sont au premier plan ; les états les plus recherchés, ceux qu’on désigne des noms les plus hauts sont de nature épileptoïde ; le régime est choisi de telle manière qu’il favorise des phénomènes morbides et surexcite les nerfs. Ce qui est chrétien, c’est l’hostilité mortelle contre les seigneurs de la terre, contre les « nobles », qui va de pair avec une concurrence cachée, secrète (on leur laisse le « corps », on ne veut que l’« âme »…). Ce qui est chrétien, c’est la haine contre l’esprit, contre la fierté, le courage, la liberté, le libertinage* de l’esprit ; ce qui est chrétien, c’est la haine contre les sens, contre les joies des sens, contre la joie tout court…
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Ce christianisme-là, quand il quitta son premier terrain, les classes les plus basses, les bas-fonds, quand il partit en quête du pouvoir chez les peuples barbares, ne supposait plus des hommes fatigués, mais des hommes qui, intérieurement, étaient retournés à l’état sauvage, et se déchiraient, l’homme fort, mais raté. Le mécontentement de soi-même, la souffrance devant soi-même n’est plus ici comme chez les bouddhistes une hyperesthésie et une excessive susceptibilité à la douleur, mais plutôt au contraire un désir démesuré de faire mal, de décharger sa tension intérieure dans des actions et représentations haineuses. Le christianisme avait besoin de notions et de valeurs barbares afin de se rendre maître de Barbares : ainsi du sacrifice des premiers-nés, du sang bu à la Cène, du mépris de l’intellect et de la culture ; la torture sous toutes ses formes, physique et morale ; la pompe grandiose du culte. Le bouddhisme est une religion pour des hommes tard venus, pour des races devenues bonnes, douces, surintellectualisées, qui éprouvent trop facilement de la douleur (l’Europe n’est de loin pas encore mûre pour lui) : il est une façon de les ramener à la paix et à la belle humeur, au régime dans l’ordre intellectuel, à un certain endurcissement de l’ordre physique. Le christianisme veut se rendre maître de bêtes de proie ; son moyen est de les rendre malades, l’affaiblissement est la recette chrétienne pour la domestication, pour « civiliser ». Le bouddhisme est une religion qui convient à la fin et à la lassitude de la civilisation, le christianisme ne les trouve même pas déjà là, le cas échéant, il les suscite.
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Le bouddhisme, répétons-le, est cent fois plus froid, plus véridique, plus objectif. Il n’a pas besoin de rendre convenable sa souffrance, sa susceptibilité à la souffrance au moyen de l’interprétation du péché, il dit simplement ce qu’il pense : « je souffre ». Pour le barbare au contraire, la souffrance n’a rien de convenable : il a d’abord besoin d’une explication, pour s’avouer le fait qu’il souffre (son instinct l’incite plutôt à nier la souffrance, à la subir en silence). C’est là que le mot « diable » a été une bénédiction : on avait un ennemi très puissant et redoutable, on n’avait plus à avoir honte de souffrir de la part d’un tel ennemi.
Il y a au fond du christianisme quelques finesses qui relèvent de l’Orient. Avant tout, il sait qu’il est en soi tout à fait indifférent qu’une chose soit vraie, mais qu’elle est de la plus haute importance pour peu qu’on la croie vraie. La vérité et la foi en la vérité de quelque chose : deux domaines d’intérêts tout à fait séparés, presque des domaines antithétiques, on parvient à l’un et à l’autre par des voies foncièrement différentes. Être instruit de cela, c’est en Orient ce qui suffit presque à définir le sage : c’est ainsi que le comprennent les brahmanes, ainsi que le comprend Platon, de même que tous les disciples d’une sagesse ésotérique. Si, par exemple, il y a du bonheur à se savoir sauvé du péché, il n’est nullement nécessaire que l’homme soit pécheur, mais qu’il se sente pécheur. Mais si c’est avant tout la foi qui est nécessaire, il faut jeter le discrédit sur la raison, la connaissance, la recherche intellectuelle : la voie de la vérité devient une voie défendue. L’espérance vive est un stimulant de la vie bien plus grand que n’importe quel bonheur particulier qui advient effectivement. Il faut soutenir les souffrants par une espérance à laquelle on ne puisse opposer aucune réalité, qui ne puisse être anéantie par aucun accomplissement : une espérance de l’au-delà. (C’est justement à cause de cette capacité de faire lanterner le malheureux que l’espérance passait aux yeux des Grecs pour le mal entre tous, le mal proprement sournois : mal qui resta au fond de la boîte de Pandore.) Pour que l’amour soit possible, Dieu doit être une personne ; pour que les bas instincts puissent avoir voix au chapitre, il faut que Dieu soit jeune. Pour susciter la ferveur des femmes, mettons en vedette un saint beau garçon, pour celle des hommes une Vierge Marie. Cela, à supposer que le christianisme veuille avoir la haute main sur un terrain où des cultes d’Aphrodite ou d’Adonis ont déjà déterminé la notion de culte. L’exigence de la chasteté renforce la véhémence et l’intériorité de l’instinct religieux, elle rend le culte plus ardent, plus exalté, plus fervent. L’amour est typiquement l’état où l’homme voit les choses telles qu’elles ne sont pas. La force d’illusion y est à son comble, ainsi que la force d’édulcoration, de transfiguration. Dans l’amour, on supporte plus que jamais, on tolère tout. Il s’agissait d’inventer une religion où l’on puisse aimer : grâce à l’amour, on se place au-dessus de ce qu’il y a de pire dans la vie, on ne le voit même plus. Voici pour les trois vertus chrétiennes, la foi, l’amour, l’espérance : moi, je les appelle les trois astuces chrétiennes. Le bouddhisme est trop tardif, trop positiviste, pour être encore astucieux de cette façon-là.
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Je me borne ici à effleurer le problème de l’origine du christianisme. Le premier principe pour le résoudre est le suivant : le christianisme ne peut se comprendre qu’à partir du sol sur lequel il a poussé, il n’est nullement un mouvement de réaction contre l’instinct juif, c’en est au contraire une conséquence obligée, un corollaire de plus dans son effarante logique. Dans la formule du Sauveur : « Le salut vient des Juifs. » Le second principe est le suivant : le type psychologique du Galiléen est encore reconnaissable, mais ce n’est que dans sa dégénérescence complète (qui est à la fois une mutilation et une surcharge de traits étrangers) qu’il a pu servir à ce pour quoi on l’a utilisé, à savoir de type du Sauveur de l’humanité.
Les Juifs sont le peuple le plus remarquable de l’histoire universelle, car, placés devant la question qui leur était posée de l’être et du non-être, ils ont préféré l’être à tout prix, avec une lucidité parfaitement inquiétante : le prix en question, c’était la falsification radicale de toute nature, de tout naturel, de toute réalité, de tout le monde intérieur aussi bien qu’extérieur. Ils se sont démarqués de toutes les conditions dans lesquelles jusque-là un peuple pouvait vivre, avait le droit de vivre ; ils ont créé, d’après eux-mêmes, une idée antithétique des conditions naturelles, ils ont retourné, tour à tour, la religion, le culte, la morale, l’histoire, la psychologie, d’une façon irrémédiable, en contraires de leurs valeurs naturelles. Nous rencontrons une fois encore le même phénomène, et dans des proportions incroyablement plus larges, encore que seulement à titre de copie : l’Église chrétienne, en comparaison du « peuple saint », ne saurait aucunement prétendre à l’originalité. Les Juifs sont, justement par là, le peuple le plus funeste de l’histoire universelle : dans les effets qu’ils ont exercés par la suite, ils ont rendu l’humanité si fausse que, aujourd’hui encore, le chrétien peut éprouver des sentiments antijuifs sans pour autant se considérer comme l’ultime conséquence du judaïsme.
Dans ma Généalogie de la morale, j’ai pour la première fois présenté psychologiquement l’opposition d’une morale noble et d’une morale du ressentiment*, cette dernière étant issue du non à la première : or ce n’est là rien de moins que la morale judéo-chrétienne. Pour pouvoir dire non à tout ce qui représente sur terre le mouvement ascendant de la vie, la réussite, la puissance, la beauté, l’affirmation de soi, l’instinct du ressentiment* devenu génie devait alors inventer un autre monde, à partir duquel cette affirmation de la vie apparaîtrait comme le mal, le condamnable en soi. Considéré psychologiquement, le peuple juif est celui qui a la force vitale la plus opiniâtre, qui, placé dans des conditions intenables, spontanément, par la profonde sagesse de l’autoconservation, prend le parti de tous les instincts de décadence* — pas du tout parce qu’il est dominé par eux, mais parce qu’il y a deviné un pouvoir grâce auquel on peut s’imposer contre « le monde ». Les Juifs sont l’opposé de tous les décadents* : ils ont dû les représenter jusqu’à faire illusion, ils ont su se placer, avec un génie consommé de comédiens, à la tête de tous les mouvements de décadence* (tel le christianisme de Paul), pour en tirer quelque chose de plus fort que tout parti affirmateur de la vie. Pour l’espèce d’homme qui aspire au pouvoir dans le judaïsme et le christianisme, l’espèce sacerdotale, la décadence* n’est qu’un moyen : cette espèce d’hommes a un intérêt vital à rendre l’humanité malade et à retourner les idées de « bien », « mal », « vrai » et « faux » en un sens dangereux pour la vie et calomniateur du monde.
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L’histoire d’Israël a une valeur inestimable comme histoire typique de toute dénaturation des valeurs naturelles : j’en indique cinq exemples. À l’origine, surtout à l’époque des Rois, Israël lui aussi avait un rapport juste, c’est-à-dire naturel avec toutes choses. Son Jahvé exprimait son sentiment de puissance, la joie d’être lui-même, l’espoir en lui-même : en lui, on espérait la victoire et le salut, avec lui on se fiait à la nature pour qu’elle donne ce dont le peuple a besoin — surtout la pluie. Jahvé est le Dieu d’Israël et donc Dieu de la justice : c’est la logique de tout peuple qui a la puissance et en éprouve bonne conscience. C’est dans le culte solennel que s’expriment ces deux aspects de l’affirmation de soi d’un peuple : il est reconnaissant des grandes destinées qui lui ont fait prendre le dessus, il est reconnaissant du cycle des saisons et de toute prospérité dans l’élevage et l’agriculture. Cet état de chose resta encore longtemps l’idéal, même une fois aboli d’une triste façon : l’anarchie au-dedans, l’Assyrien au-dehors. Mais le peuple restait fidèle, y voyant un idéal suprêmement désirable, à cette vision d’un roi bon soldat et juge sévère : vision retenue surtout par Ésaïe, ce prophète type (c’est-à-dire critique et satiriste du présent). Cependant, toutes ces espérances restèrent vaines. L’ancien Dieu ne pouvait plus rien de ce qu’il pouvait autrefois. On aurait dû le laisser choir. Qu’arriva-t-il ? On modifia l’idée qu’on se faisait de lui, on la dénatura : c’est à ce prix qu’on put la maintenir. Jahvé, Dieu de la « justice », il ne formait plus une unité avec Israël, il n’exprimait plus la conscience de soi du peuple : ce n’était plus qu’un Dieu sous conditions… La notion de Dieu devient un instrument entre les mains de prêtres agitateurs, qui désormais interprètent tout bonheur comme une récompense, tout malheur comme un châtiment de la désobéissance à Dieu, du « péché » : au moyen de ce style d’interprétation parfaitement mensonger d’un prétendu « ordre moral universel », la notion naturelle de « cause » et d’« effet » est une fois pour toutes renversée sens dessus dessous. Une fois qu’on a, avec la récompense et la punition, éliminé du monde la causalité naturelle, on a besoin d’une causalité contre-naturelle : tout le reste de l’anti-nature s’ensuit alors. Un Dieu qui exige, au lieu d’un Dieu qui porte secours, d’un Dieu qui prête conseil, d’un Dieu qui est au fond le mot donné à toute heureuse inspiration du courage et de la confiance en soi… La morale cesse d’être l’expression des conditions de vie et de croissance d’un peuple, cesse d’être son plus élémentaire instinct de vie, et est devenue abstraite, est devenue l’antithèse de la vie, la morale comme dégradation radicale de l’imagination, comme « mauvais œil » jeté sur toutes choses. Qu’est-ce que la morale juive, qu’est-ce que la morale chrétienne ? Le hasard qui a perdu son innocence ; le malheur souillé par la notion de « péché » ; le bien-être tenu pour un danger, pour une « tentation » ; le mal-être physiologique empoisonné par le ver de la conscience morale…
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L’idée de Dieu faussée ; l’idée de morale faussée : le clergé juif ne s’en tint pas là. Toute l’histoire d’Israël était inutilisable : à la trappe ! Ces prêtres ont exécuté ce prodige de falsification dont une bonne partie de la Bible nous présente le document : avec un mépris sans égal envers toute tradition, envers toute réalité historique, ils ont retraduit en termes religieux tout leur propre passé national, c’est-à-dire qu’ils en ont fait un stupide mécanisme de salut, de faute envers Jahvé et de châtiment, de piété envers Jahvé et de récompense. Nous ressentirions ce forfait ignominieux de falsification historique beaucoup plus douloureusement si l’interprétation ecclésiastique de l’histoire depuis des millénaires ne nous avait rendus presque sourds aux exigences de la probité in historicis. Et l’Église a été secondée par les philosophes : le mensonge de « l’ordre moral universel » parcourt toute l’évolution même de la philosophie moderne. Que signifie « ordre moral universel » ? Qu’il y a, une fois pour toutes, une volonté de Dieu qui dit ce que l’homme doit faire et ce qu’il ne doit pas faire ; que la valeur d’un peuple, d’un individu se mesure au degré d’obéissance à la volonté de Dieu ; que, dans les destinées d’un peuple, d’un individu, la volonté de Dieu se manifeste comme dominante, c’est-à-dire comme principe de châtiment et de récompense, en fonction du degré d’obéissance. Au lieu de ce lamentable mensonge, la réalité, elle, dit : une espèce parasite d’hommes, qui ne prospère qu’au détriment de toutes les formes saines de la vie, le prêtre, abuse du nom de Dieu : il appelle « royaume de Dieu » un état de choses où c’est le prêtre qui détermine la valeur des choses ; il appelle « volonté de Dieu » les moyens grâce auxquels un tel état est atteint ou conservé ; il mesure, avec un froid cynisme, les peuples, les époques, les individus en fonction de leur utilité ou de leur opposition au pouvoir absolu des prêtres. Voyez-les à l’œuvre : dans les mains des prêtres juifs, la grande époque de l’histoire d’Israël est devenue une époque de déclin, l’exil, le long malheur, s’est métamorphosé en un châtiment éternel de la grande époque, époque où le prêtre n’était encore rien. Des figures puissantes, très librement épanouies, de l’histoire d’Israël, ils ont fait, au gré des besoins, de misérables cafards et cagots ou bien des « impies », ils ont réduit la psychologie de tout grand événement à la formule pour idiots : « obéissance ou désobéissance à Dieu ». Mais cela ne s’arrête pas là : la « volonté de Dieu » (c’est-à-dire les conditions de conservation du pouvoir du prêtre) doit être connue, dans ce but, il faut une « révélation ». Traduction : on a besoin d’une énorme falsification littéraire, on découvre une « Écriture sainte », elle est rendue publique avec toute la pompe hiératique, les jours de pénitence et les cris de lamentations sur le long « péché ». La « volonté de Dieu » était depuis longtemps établie : tout le malheur tient à ce qu’on s’est éloigné de l’« Écriture sainte »… À Moïse déjà la volonté de Dieu s’était révélée… Qu’était-il arrivé ? Avec âpreté, avec pédanterie, le prêtre avait formulé une fois pour toutes ce qu’il veut avoir, « quelle est la volonté de Dieu » jusqu’aux grands et petits tributs qu’on devait lui payer (sans oublier les meilleurs morceaux de viande : car le prêtre est un gros mangeur de beefsteak)… Dès lors, toutes les affaires de la vie sont ordonnées de telle sorte que le prêtre est partout indispensable ; dans toutes les circonstances naturelles de la vie, naissance, mariage, maladie, mort, pour ne rien dire du sacrifice (« le repas »), le saint parasite fait son apparition pour les dénaturer — dans son langage à lui : pour les « sanctifier »… Car il faut bien comprendre ceci : toute coutume naturelle, toute institution naturelle (État, appareil judiciaire, mariage, secours aux malades et aux indigents), toute exigence inspirée par l’instinct vital, bref, tout ce qui a sa valeur en soi-même est rendu, à cause du parasitisme du prêtre (ou de l’« ordre moral universel »), complètement sans valeur, repoussant : il faut donc après coup une sanction, il est besoin d’une puissance qui confère la valeur, qui nie en cela la nature et, de ce fait même, crée dès lors une valeur… Le prêtre dévalorise, profane la nature : c’est à ce prix qu’il peut subsister. La désobéissance à Dieu, c’est-à-dire au prêtre, à « la Loi » prend désormais le nom de « péché » ; les moyens de se « réconcilier avec Dieu » sont, bien entendu, des moyens qui garantissent encore plus radicalement la sujétion au prêtre : seul le prêtre « sauve »… En termes psychologiques, les « péchés » deviennent indispensables dans toute société organisée par les prêtres : ils sont les vrais instruments de manipulation de la puissance, le prêtre vit des péchés, il a besoin qu’on « pèche »… Principe suprême : « Dieu pardonne à celui qui fait pénitence » — traduction : à celui qui se soumet au prêtre.
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C’est sur un terrain aussi faux, où toute nature, toute valeur naturelle, toute réalité avaient contre elles les plus profonds instincts de la classe dominante, qu’a grandi le christianisme, forme d’hostilité à mort contre la réalité qui n’a pas été jusqu’ici surpassée. Le « peuple saint », qui n’avait conservé pour toutes choses que des valeurs de prêtres, que du vocabulaire de prêtres, et qui, avec une logique redoutable, avait éloigné de soi, comme « impie », comme « monde », comme « péché », tout ce qui subsistait encore de puissance sur terre, ce peuple créa pour désigner son instinct une dernière formule, logique jusqu’à la négation de soi : il nia même, en tant que christianisme, la dernière forme de la réalité, le « peuple saint », le « peuple des élus », la réalité juive elle-même. Ce cas est de première importance : le petit mouvement insurrectionnel baptisé du nom de Jésus de Nazareth, c’est l’instinct juif encore une fois, autrement dit l’instinct du prêtre qui ne supporte plus le prêtre comme réalité, l’invention d’une forme d’existence encore plus abstraite, d’une vision encore plus irréelle du monde que ne l’implique l’organisation d’une Église. Le christianisme nie l’Église…
Je ne vois pas contre quoi était dirigée l’insurrection dont Jésus passe, à raison ou à tort, pour être l’instigateur, si ce n’était une insurrection contre l’Église juive, « Église » exactement au sens où nous prenons aujourd’hui ce mot. C’était une insurrection contre « les bons et les justes », contre les « saints d’Israël », contre la hiérarchie de la société — nullement contre leur corruption, mais contre la caste, le privilège, l’ordre, la formule ; c’était l’incrédulité à l’égard des « hommes supérieurs », le non opposé à tout ce qui est prêtre et théologien. Mais la hiérarchie qui se trouvait ainsi, ne serait-ce qu’un instant, mise en question, était la construction sur pilotis sur lesquels le peuple juif pouvait encore se maintenir au milieu des « eaux », l’ultime possibilité, péniblement acquise, pour subsister, le residuum[10] de son existence politique séparée : l’attaquer, c’était attaquer le plus profond instinct du peuple, le vouloir-vivre du peuple le plus tenace qu’il y ait jamais eu sur terre. Ce saint anarchiste, qui appelait le bas peuple, les exclus et les « pécheurs », les tchandalas à l’intérieur du judaïsme à s’opposer à l’ordre dominant, dans un langage qui, s’il faut en croire les Évangiles, vous conduirait aujourd’hui encore en Sibérie, était un criminel politique, autant qu’étaient possibles des criminels politiques dans une société apolitique jusqu’à l’absurde. C’est cela qui le conduisit à la Croix : la preuve en est l’inscription sur la Croix. C’est pour sa propre faute qu’il est mort, il n’y a aucune raison, quoi qu’on prétende à tout bout de champ, de croire qu’il est mort pour la faute d’autrui.
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C’est une tout autre question que de savoir s’il avait bien conscience de cette opposition, ou s’il a seulement été perçu comme cette opposition. Et c’est ici seulement que j’aborde le problème de la psychologie du Sauveur. J’avoue qu’il y a peu de livres que je lis avec autant de difficultés que les Évangiles. Ces difficultés sont d’un autre ordre que celles dont la mise en évidence a permis à la curiosité savante de l’esprit allemand de fêter un de ses plus inoubliables triomphes. Le temps est loin où, à mon tour, comme tout jeune savant, je dégustais, avec la lenteur avisée d’un philologue raffiné, l’œuvre de l’incomparable Strauss. J’avais alors vingt ans : maintenant, je suis trop sérieux pour cela. Que m’importent les contradictions de la « tradition » ? Comment peut-on bien appeler « tradition » des légendes hagiographiques ? Les histoires de saints sont la plus équivoque des littératures qui soit : leur appliquer la méthode scientifique, alors qu’on ne dispose pas d’autres documents, voilà une entreprise qui me paraît condamnée d’emblée, simple passe-temps de savant…
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Mon affaire à moi, c’est le type psychologique du Sauveur. Ce type pourrait bien se trouver dans les Évangiles, en dépit des Évangiles, encore que mutilé ou surchargé de traits étrangers : de même que celui de François d’Assise est conservé dans ses légendes malgré ses légendes. Pas du tout la vérité sur ce qu’il a fait, ce qu’il a dit, comment effectivement il est mort : mais la question de savoir si l’on peut bien encore se représenter son type, s’il a été « transmis par la tradition ». Les tentatives dont j’ai connaissance pour déchiffrer dans les Évangiles jusqu’à l’histoire d’une « âme » m’apparaissent faire preuve d’une exécrable légèreté psychologique. Monsieur Renan, ce bouffon in psychologicis[11], a fait intervenir, pour expliquer à sa façon le type de Jésus, les deux idées les plus incongrues qu’on puisse trouver à cet effet : l’idée de génie et celle de « héros ». Or s’il y a quelque chose d’étranger à l’Évangile, c’est bien l’idée de héros. C’est justement le contraire de toute lutte, de tout sentiment de mener un combat, qui est ici devenu instinct : l’incapacité de résister est ici devenue une morale (« ne résiste pas au méchant », le mot le plus profond des Évangiles, leur clé en un certain sens), la béatitude dans la paix, dans la douceur, dans l’incapacité d’être ennemi. Que signifie « bonne nouvelle » ? La vraie vie, la vie éternelle est trouvée, elle n’est pas promise, elle est là, elle est en vous : comme vie dans l’amour, dans l’amour sans réserve ni exclusion, sans distance. Chacun est enfant de Dieu — Jésus n’exige absolument rien pour lui seul —, chacun comme enfant de Dieu est l’égal de chacun… Faire de Jésus un héros ! Et quel malentendu donc que ce mot de « génie » ! Toute notre idée d’« esprit », relevant de la culture, n’a, dans l’univers où vit Jésus, absolument aucun sens. À parler avec la rigueur du physiologiste, c’est un tout autre mot qui serait ici à sa place : le mot d’« idiot »…. Nous connaissons un état d’excitabilité morbide du toucher, qui fait qu’on répugne à toucher, à saisir un objet solide. Qu’on traduise un tel habitus physiologique dans son ultime logique, en haine instinctive contre toute réalité, en fuite dans l’« insaisissable », dans l’« inconcevable », en aversion pour toute formule, toute notion de temps et d’espace, pour tout ce qui est solide, coutume, institution, Église, en sentiment d’être chez soi dans un monde qui n’a plus de contact avec aucune espèce de réalité, dans un monde qui n’est plus qu’« intérieur », un « vrai » monde, un monde « éternel »… « Le royaume de Dieu est en vous »…
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La haine instinctive contre la réalité : conséquence d’une susceptibilité extrême à la souffrance et aux excitations, qui ne veut absolument plus être « touchée », parce qu’elle ressent trop profondément tout « attouchement ».
L’exclusion instinctive de toute aversion, de toute hostilité, de toutes les barrières et distances dans le sentiment : conséquence d’une susceptibilité extrême à la souffrance et aux excitations, qui ressent d’emblée toute résistance, toute nécessité de résister comme un insupportable déplaisir (c’est-à-dire comme nuisibles, comme déconseillées par l’instinct de conservation) et ne connaît la béatitude (le plaisir) qu’en cessant d’offrir une résistance à quiconque, au mal et au méchant, l’amour comme unique, comme ultime possibilité de vie…
Voilà les deux réalités physiologiques sur lesquelles, à partir desquelles a surgi la doctrine du salut. Je vois en celle-ci un développement sublime de l’hédonisme sur un fondement complètement morbide. Ce qui lui est apparenté de plus près, encore qu’avec un important supplément de force nerveuse et de vitalité grecques, c’est encore l’épicurisme, la doctrine de salut du paganisme. Épicure, décadent* typique : j’ai été le premier à le reconnaître comme tel. La crainte de la souffrance, même de l’infiniment petit de la souffrance, voilà qui ne peut jamais finir autrement que dans une religion de l’amour…
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J’ai donné par avance ma réponse au problème. Elle implique que le type du Sauveur ne nous ait été conservé qu’au prix d’une forte distorsion. Cette distorsion est en soi très vraisemblable : un tel type ne pouvait, pour plusieurs raisons, rester pur, entier, sans additions. Le milieu* où évoluait cette étrange figure a forcément laissé sur lui des traces, et davantage encore l’histoire, la destinée de la première communauté chrétienne : c’est elle, rétroactivement, qui a enrichi son type de traits qui ne sauraient se comprendre que par la guerre et à des fins de propagande. Cet univers étrange et morbide où nous font pénétrer les Évangiles — monde qu’on dirait tiré d’un roman russe, dans lequel la lie de la société, les maladies nerveuses et l’idiotie « infantile » semblent s’être donné rendez-vous — a en tout cas fait de ce type un mal-dégrossi. Les premiers disciples en particulier ont transposé dans leur propre rusticité un être flottant tout entier dans des symboles et des choses insaisissables, afin d’en comprendre si peu que ce soit : pour eux, le type n’avait d’existence qu’une fois coulé dans le moule de formes plus familières… Le prophète, le messie, le juge futur, le maître de morale, le thaumaturge, Jean-Baptiste — autant d’occasions de méconnaître le type… Enfin, ne sous-estimons pas le propre de toute grande vénération, notamment sectaire : elle efface les traits originaux et les idiosyncrasies, souvent d’une pénible étrangeté, de l’être vénéré — elle ne les voit même pas. Il est regrettable qu’un Dostoïevski n’ait pas vécu dans la proximité de ce décadent* intéressant entre tous, j’entends quelqu’un qui saurait être sensible à l’attrait saisissant d’un tel mélange de sublime, de morbide et d’infantile. Un dernier point de vue : ce type pourrait, en tant que type de décadence*, être effectivement constitué de pluralités et de contradictions spécifiques : une telle possibilité n’est pas totalement à exclure. Néanmoins tout en dissuade : justement il aurait fallu en ce cas que la tradition fût remarquablement fidèle et objective, or nous avons des raisons d’admettre le contraire. En attendant, il y a une contradiction béante entre celui qui prêche sur la montagne, sur le lac et sur les prairies, qui apparaît comme un Bouddha venu sur un terrain fort peu indien, et d’autre part ce fanatique de l’attaque, cet ennemi mortel des théologiens et des prêtres que la malice de Renan a magnifié comme « le grand maître en ironie* ». Pour ma part, je ne doute pas que l’abondante dose de fiel (et même d’esprit*) n’a été répandue sur le type du maître que par l’état d’excitation de la propagande chrétienne : on connaît abondamment sans doute l’absence de scrupules de tous les sectaires à s’arranger leur propre apologie en se servant de leur maître. Lorsque la communauté primitive eut besoin d’un théologien susceptible de juger, de disputer, de s’irriter en trouvant des arguties malignes contre des théologiens, elle se créa son « Dieu » selon ses besoins, comme aussi elle lui mit sans hésiter dans la bouche ces idées totalement anti-évangéliques dont désormais elle ne pouvait plus se passer, la « parousie », le « Jugement dernier », toutes sortes d’attentes et de promesses temporelles.
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Encore une fois, je m’oppose à ce qu’on inscrive le fanatisme dans le type du Sauveur : le mot « impérieux* » qu’emploie Renan suffit à annuler ce type. La « bonne nouvelle », c’est justement qu’il n’y a plus d’oppositions ; le royaume des cieux appartient aux enfants ; la foi qui s’exprime ici n’est pas une foi remportée de haute lutte, elle est là, elle est donnée dès le début, elle est en quelque sorte une innocence enfantine revenue à l’esprit. Le cas de la puberté retardée et restée à l’état avorté dans l’organisme, séquelle de la dégénérescence, est bien connu, au moins des physiologistes. Une telle foi ne se met pas en colère, ne réprouve pas, ne se défend pas : elle n’apporte pas « le glaive », elle n’imagine absolument pas à quel point elle pourra un jour semer la zizanie. Elle ne se prouve pas, ni par des miracles, ni par une récompense ou une promesse, ni même « par l’Écriture » : elle est elle-même à tout instant son propre miracle, sa récompense, sa preuve, son « royaume de Dieu ». Cette foi ne se formule pas non plus, elle vit, elle se défend des formules. Sans doute les contingences du milieu, de la langue, de la formation antérieure déterminent-elles un certain ensemble d’idées : le christianisme primitif ne manipule que des idées juives et sémitiques (le pain et le vin de la Cène en font partie, cette idée dont l’Église a fait un usage si pernicieux, comme de tout ce qui est juif). Mais que l’on se garde d’y voir plus qu’un langage codé, qu’une sémiotique, qu’une occasion de paraboles. Pour cet antiréaliste, la condition absolue de toute parole est justement qu’aucun mot ne soit pris à la lettre. En Inde, il se serait servi des notions de la sânkhya[12], en Chine de celles de Lao-tseu, et sans y voir de différence. Au prix de quelque laxisme terminologique, on pourrait appeler Jésus un « esprit libre » — il ne fait aucun cas de tout ce qui est fixe : la lettre tue, tout ce qui est fixe tue. L’idée, l’expérience de la « vie », telles qu’il ne connaît qu’elles, répugnent chez lui à toute espèce de mot, de formule, de loi, de croyance, de dogme. Il ne parle que de ce qu’il y a de plus intérieur : « vie », ou « vérité » ou « lumière », c’est son mot à lui pour désigner ce qu’il y a de plus intérieur, tout le reste, la réalité dans son ensemble, la nature dans son ensemble, voire la langue, n’a pour lui que la valeur d’un signe, d’une parabole. Il n’est absolument pas permis de se méprendre en cette occurrence, si grossièrement égarant que soit le préjugé chrétien, je veux dire le préjugé de l’Église : une symbolique par excellence* comme celle-là se situe en dehors de toute religion, de toutes les idées de culte, de toute histoire, de toute science de la nature, de toute expérience du monde, de toute connaissance, de toute politique, de toute psychologie, de tout livre, de tout art, son « savoir » est justement la pure innocence qui ignore le fait même qu’il existe rien de ce genre. La culture ne lui est même pas connue par ouï-dire, il n’a pas besoin de la combattre, il ne la nie pas… Même chose pour l’État, pour l’ordre social et la société civile dans leur ensemble, pour le travail, pour la guerre, il n’a jamais eu de raison de nier « le monde », il n’a jamais eu la moindre idée de ce que l’Église entend par « monde »… La négation est justement pour lui une chose totalement impossible. Manque également la dialectique, manque l’idée qu’une croyance, une « vérité » puisse être prouvée par des arguments (ses preuves à lui sont des « lumières » intérieures, des sentiments de plaisir et des approbations de soi intérieurs, de simples « preuves par l’efficacité »). Une telle doctrine ne peut pas non plus contredire : elle ne conçoit absolument pas qu’il y ait d’autres doctrines, qu’il puisse y en avoir, elle ne sait absolument pas se représenter de jugements contraires au sien… Là où elle en rencontre, elle va se désoler par compassion de l’« aveuglement » — car elle voit la « lumière » —, mais elle ne va pas faire d’objections…
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Dans toute la psychologie de l’« Évangile » manque l’idée de faute et de châtiment ; de même celle de rétribution. Le « péché », c’est-à-dire toute relation de distance entre Dieu et l’homme, est supprimé, c’est justement cela, la « Bonne nouvelle ». La béatitude n’est pas promise, elle n’est pas soumise à des conditions : elle est l’unique réalité — le reste n’est que signe pour en parler…
La conséquence d’un tel état se projette dans une nouvelle pratique, la pratique véritablement évangélique. Ce n’est pas une « foi » qui distingue le chrétien : le chrétien agit, il se distingue par une autre façon d’agir. Par exemple, il n’oppose de résistance à celui qui est méchant avec lui ni en paroles, ni dans son cœur. Il ne fait aucune différence entre l’étranger et l’indigène, entre les Juifs et les non-Juifs (« le prochain », c’est effectivement le coreligionnaire, le Juif). Il ne se met en colère contre personne, ne méprise personne. Il ne comparaît pas devant les tribunaux et ne s’y laisse pas citer (« tu ne jureras pas »). En aucune circonstance, même dans le cas d’infidélité avérée de la femme, il ne se sépare de la sienne. Tout cela constitue au fond un principe unique, tout cela est la conséquence d’un instinct unique.
La vie du Sauveur ne fut rien d’autre que cette pratique-là, sa mort non plus ne fut rien d’autre… Il n’avait plus besoin de formules, de rites pour le commerce avec Dieu, pas même la prière. Il a rompu avec toute la doctrine juive de la repentance et de l’expiation ; il sait que seule la pratique de la vie fait que l’on se sent « divin », « bienheureux », « évangélique » et à chaque instant « enfant de Dieu ». Ce n’est nullement la « repentance », nullement la « prière de rémission » qui mènent à Dieu : c’est uniquement la pratique évangélique qui conduit à Dieu, c’est elle justement qui est « Dieu » ! Ce qui a été rejeté par l’Évangile, c’est le judaïsme des notions de « péché », de « rémission des péchés », de « foi », de « salut par la foi » : toute la doctrine d’Église juive a été niée dans la « bonne nouvelle ».
L’instinct profond de la façon dont il faut vivre pour se sentir « au ciel », pour se sentir « éternel », tandis qu’avec toute autre conduite on ne se sent absolument pas « au ciel » : voilà ce qui constitue l’unique réalité du « salut ». Une vie nouvelle, et nullement une nouvelle foi…
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Si je comprends quelque chose à ce grand symboliste, c’est qu’il ne tenait pour réalités, pour « vérités » que les réalités intérieures, et qu’il ne comprenait le reste, tout le naturel, le temporel, le spatial, l’historique que comme des signes, comme l’occasion de paraboles. L’idée de « Fils de l’Homme » ne s’attache pas à une personne concrète dans l’histoire, ni à quoi que ce soit de singulier, d’unique, mais à un fait « éternel », à un symbole psychologique affranchi de la notion du temps. La même chose s’applique, encore une fois et suprêmement, au Dieu de ce symboliste typique, au « royaume de Dieu », au « royaume des cieux », aux « enfants de Dieu ». Rien n’est moins chrétien que les simplismes grossiers de l’Église sur Dieu comme personne, sur le « royaume de Dieu » qui vient, sur un « royaume des cieux » dans l’au-delà, sur un « fils de Dieu », deuxième personne de la Trinité. Avec tout cela — qu’on me pardonne l’expression —, on met le poing dans l’œil — et quel œil ! — de l’Évangile : exemple historique de cynisme dans la raillerie envers le symbole… Or ce à quoi se réfèrent les symboles de « père » et de « fils » saute aux yeux — pas de tout le monde, j’en conviens : le mot « fils » exprime l’accès au sentiment général de transfiguration de toutes choses (la béatitude), le mot « père » exprime ce sentiment lui-même, le sentiment de l’éternité et de l’accomplissement. J’ai honte de rappeler ce que l’Église a fait de ce symbolisme : n’a-t-elle pas mis une histoire d’Amphitryon au seuil de la « foi » chrétienne ? Et un dogme de l’« Immaculée Conception » par-dessus le marché ?… Mais par là elle a maculé la conception…
Le « royaume des cieux » est un état du cœur, — et non quelque chose qui vient « au-dessus de la terre » ou « après la mort ». Toute idée de mort naturelle est absente de l’Évangile : la mort n’est pas un pont, un passage, elle est absente parce qu’elle relève d’un monde tout à fait différent, rien qu’apparent, qui ne sert que de signe. L’« heure de notre mort » n’est pas une notion chrétienne, l’« heure », le temps, la vie physique et ses crises n’existent tout simplement pas pour le maître de la « bonne nouvelle »… Le « royaume de Dieu » n’est pas quelque chose que l’on attend ; il n’a pas d’hier ni d’après-demain, il ne vient pas dans « mille ans », c’est une expérience du cœur ; il est partout, il n’est nulle part…
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Ce porteur de la « Bonne nouvelle » est mort comme il a vécu, comme il a enseigné — non pas pour « sauver les hommes », mais pour montrer comment on doit vivre. Ce qu’il a légué à l’humanité, c’est la pratique : son attitude devant les juges, devant les sbires, devant les accusateurs et les calomnies et sarcasmes de toute sorte, son attitude sur la Croix. Il ne résiste pas, il ne défend pas son droit, il ne fait aucune démarche qui détourne de lui la dernière extrémité, bien plus, il la provoque… Et il supplie, il souffre, il aime avec ceux, en ceux qui lui font du mal… Les paroles au larron sur la Croix contiennent tout l’Évangile. « C’était vraiment un homme divin, un “enfant de Dieu” », dit le larron. « Si tu ressens cela, répond le Sauveur, alors tu es au paradis, tu es toi aussi un enfant de Dieu… »… Ne pas se défendre, ne pas se mettre en colère, ne pas rendre responsable… Mais ne pas non plus résister au méchant, l’aimer…
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Nous sommes les premiers, nous autres esprits libérés, en mesure de comprendre une chose que dix-neuf siècles ont comprise de travers : cette probité devenue instinct et passion, qui fait la guerre au « saint mensonge » encore plus qu’à tout autre mensonge… On était à mille lieues de notre bienveillante et prudente neutralité, de cette discipline de l’esprit qui seule permet de deviner des choses si étranges, si délicates : avec un égoïsme sans vergogne, on n’y cherchait jamais que son propre avantage, c’est sur l’antithèse de l’Évangile qu’on a construit l’Église…
À qui chercherait des indices montrant que, derrière le grand spectacle du monde, c’est une divinité ironique qui manigance tout, le formidable point d’interrogation qu’est le christianisme offrirait une considérable preuve à l’appui. Que l’humanité soit agenouillée devant l’antithèse de ce qui était l’origine, le sens, le droit de l’Évangile, qu’elle ait sanctifié dans l’idée d’« Église » précisément ce que le « porteur de la Bonne nouvelle » tenait pour au-dessous de lui, pour derrière lui, on cherche en vain plus grandiose forme d’ironie de l’histoire universelle…
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Notre époque est fière de son sens historique : comment a-t-elle bien pu prêter foi à cette ineptie qui veut que le christianisme débute par la fable grossière du faiseur de miracles et du Sauveur, et que tous les éléments spirituels et symboliques ne constituent qu’un développement plus tardif ? C’est l’inverse : l’histoire du christianisme — et cela dès la mort sur la Croix — est l’histoire de la compréhension erronée, progressivement de plus en plus grossière, d’un symbolisme originel. À mesure que le christianisme se propageait dans des masses plus vastes, plus frustes, de plus en plus étrangères aux conditions qui lui ont donné naissance, il devenait plus nécessaire de le vulgariser, de le barbariser, il a absorbé les doctrines et les rites de tous les cultes souterrains de l’imperium romanum[13], les inepties en tout genre d’une raison malade. Le destin fatal du christianisme tient à la nécessité que sa foi elle-même devienne aussi malade, basse et vulgaire qu’étaient malades, bas et vulgaires les besoins qu’il devait satisfaire. En l’Église, c’est la barbarie malade qui s’accumule pour parvenir enfin au pouvoir, l’Église, cette forme de haine mortelle envers toute probité, toute hauteur d’âme, toute discipline de l’esprit, toute humanité sincère et bonne. Les valeurs chrétiennes, les valeurs nobles : nous sommes les premiers, nous autres esprits libérés à avoir restauré la plus grandiose opposition de valeurs qui soit au monde !
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Arrivé ici, je ne puis réprimer un soupir. Il y a des jours où m’afflige un sentiment plus noir que la plus noire mélancolie, le mépris des hommes. Et, pour ne laisser aucun doute sur ce que je méprise et qui je méprise : c’est l’homme d’aujourd’hui, l’homme dont je suis, par un sort fatal, le contemporain. L’homme d’aujourd’hui, son haleine infecte me fait suffoquer… À l’égard du passé, je suis, comme tous les hommes de discernement, d’une grande tolérance, c’est-à-dire d’une magnanime contrainte sur moi-même : je parcours cet univers de maisons de fous millénaire, qu’il s’appelle « christianisme », « foi chrétienne », « Église chrétienne », avec une sombre circonspection. Je me garde bien de rendre l’humanité responsable de ses maladies mentales. Mais mon sentiment change subitement, éclate dès que je pénètre dans l’époque moderne, notre époque. Notre époque ne s’en laisse pas conter… Ce qui jadis n’était que morbide est aujourd’hui devenu indécent, il est indécent d’être aujourd’hui chrétien. Et c’est là que commence mon dégoût. Je regarde alentour : il ne subsiste plus un seul mot de ce qui jadis s’appelait « vérité », nous ne supportons plus qu’un prêtre prononce seulement le mot de « vérité ». Même avec les plus modestes exigences en matière de probité, on sait forcément aujourd’hui qu’un théologien, un prêtre, un pape, à chaque phrase qu’il prononce, non seulement se trompe, mais ment, qu’il n’a même plus la liberté de mentir par « innocence » ou par « ignorance ». Le prêtre lui aussi, tout autant que personne, sait qu’il n’y a plus de « Dieu », ni de « pécheur », ni de « Sauveur », que « liberté du vouloir », « ordre moral universel » sont des mensonges : le sérieux, le profond empire sur soi de l’esprit n’autorise plus personne à l’ignorance sur ce point… Toutes les idées de l’Église sont reconnues pour ce qu’elles sont, le plus astucieux faux-monnayage qui puisse exister, afin de dévaloriser la nature, les valeurs naturelles ; le prêtre même est reconnu pour ce qu’il est, la plus dangereuse espèce de parasite, la véritable araignée venimeuse qui tue la vie… Nous savons, notre conscience morale sait aujourd’hui ce que valent au juste les inventions inquiétantes des prêtres et de l’Église, à quoi elles ont servi, elles qui ont porté l’humanité à un état de flétrissure de soi-même tel que sa vue peut inspirer le dégoût — les notions d’« au-delà », de « Jugement dernier », d’« immortalité de l’âme », d’« âme » même. Ce sont des instruments de torture, ce sont des systèmes de barbarie qui ont permis au prêtre de devenir maître et de le rester… Nul ne l’ignore : et rien ne change pour autant. Où est donc passé l’ultime sentiment de décence, de respect de soi quand nos hommes d’État eux-mêmes, espèce d’hommes par ailleurs parfaitement dénués de préjugés et dans leurs actions foncièrement antichrétiens, s’intitulent encore aujourd’hui chrétiens et participent à la Sainte Cène ?… Un jeune prince à la tête de ses régiments, expression superbe de l’égoïsme et de l’orgueilleuse présomption de son peuple, mais qui, sans aucune vergogne, se confesse chrétien !… Qui est-ce donc que le christianisme nie ? qu’est-ce qu’il appelle « monde » ? Le fait d’être soldat, d’être juge, d’être patriote ; de se défendre ; de tenir à son honneur ; de rechercher son avantage ; d’être fier… La pratique de chaque instant, chaque instinct, chaque évaluation qui se fait action sont aujourd’hui antichrétiens : quel monstre de fausseté doit être l’homme moderne pour n’avoir tout de même pas honte de s’appeler chrétien !…
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Je reviens en arrière, je raconte la véritable histoire du christianisme. Le mot de « christianisme », déjà, est un malentendu : au fond il n’y a jamais eu qu’un seul chrétien, et celui-là est mort sur la Croix. L’« Évangile » est mort sur la Croix. Ce qui, depuis lors, s’appelle « Évangile », c’était déjà le contraire de ce qu’Il a vécu : une « mauvaise nouvelle », un « Dysangile[14] ». Il est faux jusqu’à l’absurde de voir dans une « foi », par exemple la foi dans le salut par le Christ, la marque distinctive du chrétien : seule la pratique chrétienne, une vie comme l’a vécue celui qui est mort sur la Croix est chrétienne… Aujourd’hui encore une telle vie est possible et même, pour certains hommes, nécessaire : le christianisme véritable, originel sera possible à toutes les époques… Non point une foi, mais un faire, surtout un ne-pas-faire-beaucoup-de-choses, un être différent. Les états de conscience, n’importe quelle foi, n’importe quelle certitude de vérité — tout psychologue le sait — sont en vérité parfaitement indifférents et de cinquième ordre, comparés à la valeur des instincts : pour être plus exact, l’idée de causalité dans le domaine spirituel est totalement fausse. Réduire l’être-chrétien, la christianité à une assurance d’être dans le vrai, à un simple phénomène de conscience revient à nier la christianité. En fait, il n’y a jamais eu de chrétiens. Le « chrétien », ce qui depuis deux millénaires s’appelle chrétien, n’est qu’un malentendu psychologique sur soi-même. À y regarder de plus près, ce qui dominait chez lui, nonobstant toute la « foi », c’était seulement les instincts — et quels instincts ! La « foi », de tout temps, par exemple chez Luther, n’a jamais été qu’un manteau, un prétexte, un paravent derrière lequel les instincts jouaient leur jeu, un astucieux aveuglement sur la domination de certains instincts… La « foi », je l’ai déjà nommée la véritable astuce chrétienne : on a toujours parlé de « foi », mais on n’a jamais agi que par instinct… Dans le monde de représentations du chrétien, rien qui ne ferait même qu’effleurer la réalité : au contraire, nous avons reconnu dans la haine instinctive contre toute réalité l’élément moteur, l’unique élément moteur au principe du christianisme. Qu’en déduire ? Que, in psychologicis[15], l’erreur est ici radicale, c’est-à-dire qu’elle est constitutive de l’être, c’est-à-dire qu’elle est substance. Ôtez ici une seule idée, remplacez-la par une seule réalité, et tout le christianisme dégringole dans le néant ! Vu de haut, ce fait, étrange entre tous, d’une religion non seulement fondée sur des erreurs, mais inventive et même géniale rien qu’en erreurs nuisibles, rien qu’en erreurs qui empoisonnent la vie et le cœur, ce fait demeure un spectacle pour des dieux, pour ces divinités qui sont également philosophes, et que j’ai rencontrées, par exemple, dans les célèbres dialogues de Naxos. Au moment où le dégoût les quitte (et nous aussi !), ils deviennent reconnaissants du spectacle qu’offre le chrétien : le pitoyable petit astre qu’on appelle Terre ne mérite peut-être le regard divin, l’intérêt divin qu’en raison de ce curieux cas-là… Ne sous-estimons pas en effet le chrétien : le chrétien, faux jusqu’à l’innocence, dépasse de loin le singe : quand on considère le chrétien, une célèbre théorie de l’origine des espèces devient pure gentillesse…
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C’est la mort qui a décidé du sort de l’Évangile : il était suspendu à la « Croix »… C’est seulement la mort, cette mort inattendue et ignominieuse, c’est seulement la Croix, qui en général restait réservée à la canaille*, c’est seulement cet épouvantable paradoxe qui mit les disciples devant la véritable énigme : « Qui était-ce donc ? qu’était-ce donc ? » L’ébranlement et la très grave offense, le soupçon qu’une telle mort pourrait être la réfutation de leur cause, le terrible point d’interrogation : « Pourquoi faut-il qu’il en soit justement ainsi ? », cet état ne se comprend que trop bien. En l’occurrence, il fallait que tout ait une nécessité, que tout ait sens, raison, raison suprême ; l’amour d’un disciple ne connaît pas le hasard. C’est alors seulement que s’ouvrit l’abîme : « Qui l’a tué ? qui était son ennemi naturel ? » Cette question jaillit comme un éclair. Réponse : le judaïsme dominant, sa classe dirigeante. Dès lors, on se sentit en rébellion contre l’ordre, on vit après coup en Jésus un rebelle contre l’ordre. Jusque-là, ce trait guerrier, négateur en paroles et en actes, manquait à son image ; plus encore, il y contredisait. Visiblement, la petite communauté n’a pas du tout compris le point capital, le caractère exemplaire de cette façon de mourir, la liberté, l’élévation au-dessus de tout affect de ressentiment* : cela prouve combien à tous égards elle ne l’a guère compris ! En soi Jésus par sa mort ne pouvait rien vouloir d’autre que donner publiquement la preuve la plus frappante, la démonstration de sa doctrine… Mais ses disciples étaient bien loin de pardonner cette mort, ce qui aurait été évangélique au sens le plus haut ; ou bien même de s’offrir à une mort identique dans une calme et suave paix du cœur… C’est justement le sentiment le moins évangélique de tous, la vengeance, qui reprit le dessus. Il était impossible que cette mort-là mît un terme à l’affaire : il leur fallait des « représailles », un « jugement » (et pourtant, qu’y a-t-il donc de moins évangélique que les « représailles », le « châtiment », la « tenue d’un procès » ?). Une fois de plus revint au premier plan l’attente populaire d’un Messie ; on envisagea un moment historique, le « royaume de Dieu » arrivant pour juger ses ennemis… Mais alors c’est un contresens total : le « royaume de Dieu » compris comme dernier acte, comme promesse ! L’Évangile avait pourtant été justement la présence, l’accomplissement, la réalité en acte de ce « royaume ». C’est justement une telle mort qui était ce même « royaume de Dieu »… C’est alors seulement qu’on introduisit dans le type du Maître tout le mépris et toute la dureté envers les pharisiens et les théologiens, faisant ainsi de lui un pharisien et un théologien ! D’un autre côté, la vénération déchaînée de ces âmes complètement détraquées ne supportait plus cette égalité de droits évangélique accordée à chacun en tant qu’enfant de Dieu enseignée par Jésus : leur vengeance consista à élever Jésus d’une manière extravagante, à le détacher d’eux-mêmes, tout comme auparavant les Juifs, pour se venger de leurs ennemis, ont séparé leur Dieu d’eux-mêmes et l’ont élevé dans les hauteurs. Le Dieu unique et le Fils unique de Dieu : tous deux produits du ressentiment*…
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Et dès lors se fit jour un problème absurde : « Comment Dieu a-t-il pu permettre cela ? » La raison perturbée de la petite communauté y trouva une réponse d’une absurdité carrément effrayante : Dieu a donné son fils en sacrifice pour le pardon des péchés. Et voilà, d’un seul coup c’en était fini de l’Évangile ! Le sacrifice expiatoire, et dans sa forme la plus répugnante, la plus barbare, le sacrifice de l’innocent pour les péchés des coupables ! Quel abominable paganisme ! Jésus avait bien aboli l’idée même de « faute », il a nié tout fossé entre Dieu et l’homme, il a vécu cette unité Dieu-homme, c’était sa « bonne nouvelle »… Et pas du tout son privilège ! Dès lors s’introduisirent peu à peu dans le type du Sauveur : la doctrine du Jugement et de la parousie, la doctrine de la mort comme mort sacrificielle, la doctrine de la Résurrection, ce qui permet d’escamoter toute l’idée de « béatitude », seule et unique réalité de l’Évangile, au profit d’un état après la mort !… Paul a fourni une logique à cette conception, à cette conception obscène avec l’effronterie rabbinique qui le caractérise de tout point : « Si Christ n’est pas ressuscité d’entre les morts, alors toute notre foi est vaine. » Et d’un seul coup l’Évangile est devenu la plus méprisable de toutes les promesses irréalisables, l’impudente doctrine de l’immortalité personnelle… Paul même la présentait en plus comme une récompense !…
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On voit ce qui a pris fin avec la mort sur la Croix : l’ébauche nouvelle et tout à fait originale d’un mouvement de paix bouddhique, d’un bonheur sur terre réel, et pas seulement promis. Car elle demeure — je l’ai déjà souligné — la différence fondamentale entre les deux religions de décadence* : le bouddhisme ne promet rien, mais tient, le christianisme promet tout, mais ne tient rien. La « Bonne nouvelle » fut suivie de près par la pire de toutes : celle de Paul. En Paul s’incarne le type antithétique de l’« annonciateur de la bonne nouvelle », le génie dans la haine, dans l’hallucination de la haine, dans l’implacable logique de la haine. Qu’est-ce donc que ce dysangéliste n’a pas sacrifié à la haine ! Pour commencer, le Sauveur : il l’a cloué sur sa Croix à lui. La vie, l’exemple, la doctrine, la mort, le sens et la raison de tout l’Évangile, rien n’en subsista, quand ce faussaire comprit, dans sa haine, ce qui seul pouvait lui servir. Pas la réalité, pas la vérité historique !… Et une fois encore l’instinct de prêtre du Juif commit le même grand crime contre l’histoire, il effaça purement et simplement l’hier et l’avant-hier du christianisme, il s’inventa une histoire du christianisme primitif. Davantage : il falsifia encore une fois l’histoire d’Israël pour la faire apparaître comme la préhistoire de son forfait : tous les Prophètes ont parlé de son « Sauveur »… Plus tard, l’Église a même faussé l’histoire de l’humanité pour en faire la préhistoire du christianisme… Le type du Sauveur, sa doctrine, sa pratique, sa mort, le sens de sa mort, même ce qui s’est passé après sa mort, rien n’est resté intact, rien n’est resté qui offrît la moindre ressemblance avec la réalité. Paul a purement et simplement déplacé le centre de gravité de toute cette existence dans son après, dans le mensonge de Jésus « ressuscité ». Au fond, il n’avait que faire de la vie du Sauveur, il avait besoin de la mort sur la Croix et de quelque chose en plus… Tenir pour sincère quelqu’un comme Paul, dont la patrie était le siège principal des Lumières du stoïcisme, quand, à partir d’une hallucination, il fabrique une preuve de la sur-vie du Sauveur, ou même seulement accorder créance à son histoire, selon laquelle il a eu cette hallucination, voilà qui serait une véritable niaiserie* de la part d’un psychologue : Paul voulait la fin, donc il voulait aussi les moyens… Ce que lui-même ne croyait pas, les idiots parmi lesquels il semait sa doctrine l’ont cru. Son besoin à lui, c’était la puissance ; en Paul le prêtre à nouveau voulait la puissance, il ne pouvait utiliser que des idées, des doctrines, des symboles grâce auxquels on tyrannise les masses, on constitue des troupeaux. Quelle est la seule chose que Mahomet a empruntée au christianisme ? L’invention de Paul, ses moyens d’asseoir la tyrannie du prêtre, de constituer des troupeaux : la foi en l’immortalité — c’est-à-dire la doctrine du « jugement »…
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Quand on déplace le centre de gravité de la vie non pas dans la vie, mais dans l’« au-delà » — dans le néant —, on enlève du même coup à la vie tout centre de gravité. Le grand mensonge de l’immortalité personnelle détruit toute raison, toute nature contenues dans l’instinct. Tout ce qui, dans les instincts, est bienfaisant, favorise la vie, garantit l’avenir, suscite désormais la méfiance. Vivre de telle manière que vivre n’ait plus de sens, voilà qui devient désormais le « sens » de la vie… À quoi bon l’esprit public, à quoi bon encore la gratitude envers nos origines et nos ancêtres, à quoi bon collaborer, faire confiance, poursuivre un bien commun et le viser ?… Ce sont autant de « tentations », autant de déviations hors du « droit chemin » — « une seule chose est nécessaire »… Que chacun, en tant qu’« âme immortelle », soit l’égal de chacun, que, dans la totalité des êtres, le « salut » de chaque individu puisse prétendre à une importance éternelle, que de petits cagots et des détraqués aux trois quarts puissent s’imaginer que les lois de la nature sont constamment violées pour leurs beaux yeux : on ne saurait stigmatiser avec assez de mépris un tel excès des égoïsmes de tout acabit poussés jusqu’à l’infini, jusqu’à l’impudence. Et pourtant, c’est à cette pitoyable flagornerie de la vanité personnelle que le christianisme doit sa victoire, c’est avec cela qu’il a gagné à sa cause justement tout ce qui est raté, tout ce qui est séditieux, tout ce qui est déshérité, toute la lie et le rebut de l’humanité. Le « salut de l’âme », traduction : « le monde tourne autour de moi »… Le poison de la doctrine de l’« égalité de droits pour tous », c’est le christianisme qui l’a répandu le plus méthodiquement ; le christianisme a livré une guerre à mort, issue des recoins les plus secrets des mauvais instincts, à tout sentiment de respect et de distance d’homme à homme, c’est-à-dire à ce qui conditionne l’élévation et la croissance de la culture, il s’est servi du ressentiment* des masses pour forger son arme principale contre nous, contre tout ce qui est noble, gai, généreux sur terre, contre notre bonheur sur terre… L’« immortalité » accordée à Pierre et à Paul a été jusqu’ici le plus grand, le plus astucieux attentat contre l’humanité noble. Et puis n’allons pas sous-estimer la funeste fatalité qui, venue du christianisme, s’est insinuée jusque dans la politique ! Personne n’a plus aujourd’hui le courage des privilèges, des droits souverains, du sentiment de respect envers soi et envers ses pairs, d’un sens de la distance… Notre politique est malade de ce manque de courage ! L’aristocratisme des mentalités a été sapé de la façon la plus souterraine par le mensonge de l’égalité des âmes ; et, s’il est vrai que la foi dans le « privilège du grand nombre » fait et fera des révolutions, c’est le christianisme, n’en doutons pas, ce sont les jugements de valeur chrétiens qui sont traduits en sang et en crime par toute révolution ! Le christianisme est un soulèvement de tout ce qui rampe par terre contre ce qui est élevé : l’évangile des « humbles » rend bassement humble…
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Les Évangiles constituent un témoignage inappréciable de la corruption, déjà irrésistible, au sein de la communauté primitive. Ce que Paul a mené jusqu’à son terme avec le cynisme logique d’un rabbin n’était pourtant que le processus de déchéance commencé à la mort du Sauveur. Ces Évangiles, on ne saurait les lire avec assez de précautions ; chaque mot y recèle une difficulté. J’avoue, on m’en saura gré, qu’ils sont justement de ce fait un plaisir de premier ordre pour un psychologue, comme antithèse de toute corruption naïve, comme le raffinement par excellence*, comme art consommé de la corruption psychologique. Les Évangiles sont un cas à part. La Bible dans son ensemble ne supporte aucune comparaison. On est entre Juifs : premier point de vue pour ne pas perdre ici complètement le fil. Ce travestissement de soi, en l’occurrence véritablement génial, à s’y méprendre, en « sainteté », jamais atteint ni même approché ailleurs dans les livres et chez les humains, ce faux-monnayage de mots et d’attitudes, qui confine au chef-d’œuvre, n’est pas dû au hasard d’un don individuel quelconque, d’une quelconque nature d’exception. Cela relève de la race. Dans le christianisme, comme art de mentir saintement, c’est tout le judaïsme, apprentissage et technique juifs des plus sérieux et séculaires qui parvient au comble de la maîtrise. Le chrétien, cette ultima ratio[16] du mensonge, est le Juif encore une fois — même trois fois… La volonté de principe de n’utiliser que des notions, des symboles et des attitudes qui ont fait leurs preuves dans la pratique du prêtre, le rejet instinctif de toute autre pratique, de toute autre espèce de perspective en matière de valeurs et d’utilité — ce n’est pas seulement tradition, c’est hérédité : c’est seulement en tant qu’hérédité que cela peut agir comme une nature. L’humanité tout entière, les meilleurs cerveaux des meilleures époques même (à l’exception d’un seul, qui peut-être n’est qu’un monstre non humain) s’y sont laissé tromper. On a lu l’Évangile comme livre de l’innocence… ce qui suffit à signaler avec quelle maîtrise la comédie a été jouée ici. En vérité : si nous parvenions à les voir, ne serait-ce que fugitivement, tous ces bizarres cagots et saints factices, c’en serait fait d’eux une bonne fois et, précisément parce que moi, je ne peux lire les mots sans voir des gesticulations, c’en est fait d’eux pour moi… Ils ont une certaine manière de lever les yeux que je ne supporte pas. Heureusement que, pour la plupart des gens, les livres ne sont que de la littérature… Qu’on ne se laisse pas égarer : « ne jugez point », disent-ils, mais ils expédient en enfer tout ce qui se met en travers de leur chemin. Quand ils constituent Dieu juge, c’est eux-mêmes qui jugent ; quand ils glorifient Dieu, c’est eux-mêmes qu’ils glorifient ; quand ils exigent les vertus dont eux sont précisément capables — ou plutôt celles dont ils ont besoin pour continuer à avoir le dessus —, ils se donnent la montre superbe d’une lutte pour la vertu, d’un combat pour la domination de la vertu. « Nous vivons, nous mourons, nous nous sacrifions pour le Bien » (« la vérité », « la lumière », le « royaume de Dieu ») : en vérité, ils font ce dont ils ne peuvent s’empêcher. Quand, à la manière des froussards, ils s’effacent, se blottissent dans les coins, vivotent dans l’ombre telles des ombres, ils s’en font un devoir : leur vie d’humilité leur apparaît comme un devoir, et en tant qu’humilité elle est une preuve supplémentaire de piété… Ah ! cette espèce humble, chaste et miséricordieuse de mensonge ! « La vertu même doit porter témoignage pour nous »… Qu’on lise les Évangiles comme livres de perversion par la morale ; la morale est accaparée par ces minables, ils savent ce qu’il en est de la morale ! C’est la morale qui permet le mieux de mener l’humanité par le bout du nez ! La réalité, c’est qu’ici la fatuité parfaitement délibérée des élus joue à la modestie : on s’est mis soi-même, la « communauté », les « bons et les justes », une fois pour toutes d’un côté, celui de la vérité — et le reste, « le monde », de l’autre. La voilà, la plus funeste espèce de folie des grandeurs jamais vue sur terre : de petits avortons de cagots et de menteurs se sont mis à s’arroger les notions de « Dieu », de « vérité », de « lumière », d’« esprit », d’« amour », de « sagesse », de « vie », en quelque sorte comme synonymes d’eux-mêmes pour se démarquer ainsi du « monde », de petits Juifs au superlatif, mûrs pour toutes sortes d’asiles de fous ont renversé toutes les valeurs en les ramenant à eux-mêmes, comme si seul « le chrétien » était le sens, le sel, la mesure et le Jugement dernier de tout le reste… Toute cette funeste calamité n’a été possible que parce qu’il y avait déjà dans le monde une espèce parente, parente par la race, de folie des grandeurs, l’espèce juive : dès que la faille entre les Juifs et les judéo-chrétiens s’est ouverte, ces derniers n’avaient plus d’autre choix que d’employer contre les Juifs mêmes les mêmes procédures d’autoconservation conseillées par l’instinct juif, tandis que les Juifs ne les avaient utilisées jusque-là que contre tout ce qui était non juif. Le chrétien n’est qu’un Juif de confession « plus libre »…
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Je donne quelques spécimens de ce que ces minables se sont mis dans la tête, de ce qu’ils ont mis dans la bouche de leur maître : rien que des confessions de « belles âmes ».
« Et ceux qui ne vous accueillent ni ne vous écoutent, éloignez-vous d’eux et secouez la poussière de vos pieds afin que ce leur soit un témoignage : je vous le dis, en vérité, au Jugement dernier, le traitement réservé à Sodome et Gomorrhe sera moins rigoureux que celui de cette ville » (Marc, 6 : 11). Comme c’est évangélique !…
« Et si quelqu’un scandalise un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on lui attache au cou une meule de moulin et qu’on le jette dans la mer » (Marc, 9 : 42). Comme c’est évangélique !…
« Si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le. Il vaut mieux que tu entres borgne au royaume de Dieu que d’avoir deux yeux et d’être jeté dans la géhenne ; où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas » (Marc, 9 : 47). Ce n’est pas précisément de l’œil qu’il est question…
« En vérité, je vous le dis, il en est certains ici qui ne mourront pas avant d’avoir vu le Royaume de Dieu venir avec puissance » (Marc, 9 : 1). Bien menti, Lion…
« Celui qui veut me suivre, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive. Car… » (Remarque d’un psychologue. La morale chrétienne est réfutée par ses car : ses « raisons » valent réfutation, voilà qui est chrétien.) Marc, 8 : 34.
« Ne jugez point, afin que vous ne soyez pas jugés. C’est avec la mesure dont vous vous servez que vous, vous serez mesurés » (Matthieu, 7 : 1). Quelle idée de la justice, d’un juge « juste » !…
« Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense mériterez-vous ? Les publicains n’agissent-ils pas de même ? Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les publicains n’agissent-ils pas aussi de même ? » (Matthieu, 5 : 46). Principe de l’« amour chrétien » : il veut en fin de compte être bien payé…
« Mais si vous ne pardonnez pas aux hommes leurs fautes, votre Père céleste ne vous pardonnera pas non plus les vôtres » (Matthieu, 6 : 15). Très compromettant pour ledit « Père »…
« Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice et toutes ces choses vous seront données par surcroît » (<Matthieu, 6 : 33>[17]). Toutes ces choses : à savoir la nourriture, le vêtement, toutes les nécessités de la vie. Voilà une erreur, pour parler poliment… Un peu auparavant, Dieu apparaît en tailleur, au moins dans certains cas…
« Réjouissez-vous en ce jour et tressaillez d’allégresse : car, voici, votre récompense est grande dans le ciel. Car c’est ainsi que leurs pères traitaient les prophètes » (<Luc, 6 : 23>). Racaille impudente ! Ça se compare déjà aux Prophètes…
« Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l’esprit de Dieu demeure en vous ? Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira : car le temple de Dieu est saint, et c’est ce que vous êtes » (Paul, I Corinthiens, 3 : 16). On ne saurait avoir trop de mépris pour de tels propos…
« Ne savez-vous pas que les saints jugeront le monde ? Si donc maintenant le monde doit être jugé par vous, seriez-vous donc indignes de juger les affaires de moindre importance ? » (Paul, I Corinthiens, 6 : 2). Ce n’est hélas pas seulement le discours d’un échappé de l’asile… Cet épouvantable imposteur poursuit mot pour mot : « Ne savez-vous pas que c’est nous qui jugerons les anges ? Combien plus les choses de cette vie ? »…
« Dieu n’a-t-il pas convaincu de folie la sagesse du monde ? Car puisque le monde, avec sa sagesse, n’a point connu Dieu dans la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication ; parmi vous qui avez été appelés, il n’y a ni beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles. Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages ; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ; et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu’on méprise, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont. Afin que nulle chair ne se glorifie devant Dieu » (Paul, I Corinthiens, 1 : 20 sq.). Pour comprendre ce passage, témoignage de tout premier ordre sur la psychologie de toute morale de tchandala, que l’on lise le premier traité de ma Généalogie de la morale : c’est là que, pour la première fois, est mise en lumière l’antithèse entre une morale aristocratique et une morale de tchandala née du ressentiment* et d’une vengeance impuissante. Paul a été le plus grand de tous les apôtres de la vengeance…
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Que s’ensuit-il ? Que l’on fait bien d’enfiler des gants quand on lit le Nouveau Testament. Le voisinage de tant de malpropreté en fait presque une astreinte. Nous choisirions la fréquentation de « premiers chrétiens » aussi peu que celle de Juifs polonais : ce n’est pas qu’il faille leur faire le moindre reproche… Ni les uns ni les autres ne sentent bon. J’ai en vain scruté le Nouveau Testament pour y trouver un seul trait sympathique ; il ne s’y trouve rien qui serait libre, bon, sincère, probe. L’humanisation de l’homme n’en est même pas encore à ses débuts, les instincts de propreté y font défaut… Il n’y a que de mauvais instincts dans le Nouveau Testament, on n’y a même pas le courage de ces mauvais instincts. Tout y est lâcheté, yeux fermés et duperie de soi. N’importe quel livre devient propre quand on vient de lire le Nouveau Testament : pour donner un exemple, j’ai lu avec enchantement, juste après l’apôtre Paul, ce railleur entre tous charmant et pétulant qu’est Pétrone, dont on pourrait dire ce que Domenico Boccaccio écrivait au duc de Parme sur César Borgia : « è tutto festo[18] », immortellement bien portant, immortellement de belle humeur et bien réussi… Ces petits cagots se trompent en effet sur l’essentiel. Ils attaquent, mais tout ce qui est attaqué par eux est par là élevé à la distinction. Celui qu’un « premier chrétien » attaque n’en saurait être sali… Au contraire : c’est un honneur d’avoir contre soi des « premiers chrétiens ». On ne peut lire le Nouveau Testament sans une prédilection pour ce qui y est maltraité, sans parler de la « sagesse du monde », qu’un impudent charlatan s’efforce vainement de confondre « par la folie de la prédication »… Mais même les pharisiens et les scribes tirent avantage d’une telle inimitié : il faut bien qu’ils aient valu quelque chose pour être détestés d’une façon aussi indécente. Hypocrisie : voilà bien un reproche que des « premiers chrétiens » pouvaient se permettre de faire ! En fin de compte, c’étaient ceux-là les privilégiés : cela suffit, la haine de tchandala n’a pas besoin d’autres motifs. Le « premier chrétien » — et, je le crains aussi, le « dernier chrétien », auquel peut-être je survivrai — est, par son instinct le plus profond, un rebelle contre tout ce qui est privilégié, il vit, il se bat toujours pour « l’égalité des droits »… À y regarder de plus près, il n’a pas le choix. Si l’on veut, à titre personnel, être un « élu de Dieu » — ou un « temple de Dieu » ou un « juge des anges » —, tout autre principe d’élection, par exemple fondé sur la probité, l’esprit, la virilité et la fierté, la beauté et la liberté du cœur, ressortit tout simplement au « monde », est le mal en soi… Moralité : chaque parole prononcée par un « premier chrétien » est un mensonge, toute action qu’il accomplit, une perfidie par instinct, toutes ses valeurs, toutes ses fins sont nuisibles, mais celui qu’il hait, ce qu’il hait, voilà qui a de la valeur… Le chrétien, le chrétien prêtre en particulier, est un critère des valeurs… Ai-je encore besoin de dire que, dans tout le Nouveau Testament, il n’apparaît qu’une seule figure digne d’être honorée ? Pilate, le gouverneur romain. Prendre au sérieux une querelle de Juifs, il ne s’y résout point. Un Juif de plus ou de moins, qu’importe ?… L’ironie aristocratique d’un Romain, devant qui on abuse impudemment du mot de « vérité », a enrichi le Nouveau Testament du seul mot qui ait de la valeur, et qui est sa critique, sa ruine même : « Qu’est-ce que la vérité ? »…
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Ce qui nous distingue, nous, ce n’est pas de ne retrouver aucun Dieu ni dans l’histoire, ni dans la nature, ni derrière la nature, mais de ressentir ce qui est vénéré sous le nom de Dieu, non pas comme « divin », mais comme pitoyable, comme absurde, comme nuisible, non seulement comme erreur, mais comme crime contre la vie… Nous nions Dieu en tant que Dieu… Si l’on nous prouvait ce Dieu des chrétiens, nous saurions encore moins croire en lui. Notre formule : deus quem Paulus creavit, dei negatio[19]. Une religion comme le christianisme, qui n’a aucun point de contact avec la réalité, qui s’évapore dès l’instant où la réalité reprend ses droits, ne fût-ce que sur un seul point, doit, bien entendu, être l’ennemie mortelle de la « sagesse du monde », c’est-à-dire de la science, elle approuvera donc tous les moyens à l’aide desquels la discipline de l’esprit, l’intégrité et la rigueur dans les affaires de conscience de l’esprit, la froideur et la liberté aristocratiques de l’esprit peuvent être empoisonnés, calomniés, décriés. La « foi » comme impératif est un veto contre la science, en pratique le mensonge à tout prix… Paul a compris que le mensonge, que « la foi » était nécessaire ; plus tard l’Église à son tour a compris Paul. Ce « Dieu » que Paul s’est inventé, un Dieu qui « confond » « la sagesse du monde » (c’est-à-dire, en un sens plus étroit, les deux grands adversaires de toute superstition, la philologie et la médecine), n’est en vérité que la détermination résolue de Paul en ce sens : appeler « Dieu », thora, sa propre volonté, c’est archijuif. Paul veut « confondre » « la sagesse du monde » : ses ennemis sont les bons philologues et médecins de l’école d’Alexandrie, c’est à eux qu’il fait la guerre. En fait, on ne saurait être philologue et médecin sans être d’emblée du même coup Antéchrist. En tant que philologue, on regarde en effet derrière les « Saintes Écritures », en tant que médecin, derrière la déchéance physiologique du chrétien typique. Le médecin dit « incurable » ; le philologue, « supercherie ».
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A-t-on vraiment compris la célèbre histoire qui se trouve au commencement de la Bible, celle de la peur infernale que Dieu a de la science ?… On ne l’a pas comprise. Ce livre de prêtres par excellence* commence, comme il se doit, par la grande difficulté intérieure du prêtre : lui ne connaît qu’un seul grand danger, donc « Dieu » ne connaît qu’un seul grand danger.
L’ancien Dieu, tout entier « esprit », tout entier « grand prêtre », tout entier perfection, s’offre une flânerie dans son jardin : seulement, il s’ennuie. Contre l’ennui les dieux mêmes luttent en vain. Que fait-il ? Il invente l’homme : l’homme est divertissant… Mais voici, l’homme lui aussi s’ennuie. La miséricorde de Dieu envers la seule détresse que comportent les paradis ne connaît plus de limites : il créa sur-le-champ d’autres animaux. Première bévue de Dieu : l’homme ne trouva pas les animaux divertissants, il domina sur eux, il ne voulut même pas être « animal ». Par conséquent, Dieu créa la femme. Et, en effet, c’en était fini de l’ennui — mais aussi de bien d’autres choses ! La femme fut la deuxième bévue de Dieu. « La femme est, dans son essence même, serpent, Heva », tout prêtre sait cela ; « c’est de la femme que provient tout le mal du monde », tout prêtre sait cela également. « Par conséquent, c’est d’elle aussi que provient la science »… Ce n’est que par la femme que l’homme a appris à goûter à l’arbre de la connaissance. Qu’était-il arrivé ? Une peur infernale saisit l’ancien Dieu. L’homme même était devenu sa plus grande bévue, il s’était créé un rival, la science rend l’égal de Dieu, c’en est fini des prêtres et des dieux quand l’homme devient homme de science ! Morale : la science est la chose interdite en soi, elle seule est interdite. La science est le péché premier, le germe de tous les péchés, le péché originel. Voilà la seule morale. « Tu ne connaîtras point » : le reste en découle. La peur infernale de Dieu ne l’empêchait pas d’être avisé. Comment se défend-on contre la science ? C’est ce qui devint pour longtemps son grand problème. Réponse : mettons l’homme à la porte du Paradis ! Le bonheur, le loisir font venir des pensées, toutes les pensées sont de mauvaises pensées… L’homme ne doit pas penser. Et le « prêtre en soi » invente le besoin, la mort, les dangers mortels de la grossesse, toutes sortes de misères, la vieillesse, le labeur, la maladie surtout, rien que des moyens de combattre la science ! Le besoin ne permet pas à l’homme de penser… Et pourtant ! horreur ! L’œuvre de la connaissance s’amoncelle en une tour qui s’élance vers le ciel, présage du crépuscule des dieux : que faire ? L’ancien Dieu invente la guerre, il sépare les peuples, il fait en sorte que les hommes s’exterminent réciproquement (les prêtres ont toujours eu besoin de la guerre…). La guerre, entre autres, grand trouble-fête de la science ! Incroyable ! La connaissance, moyen de s’émanciper du prêtre, progresse même en dépit des guerres. Et l’ancien Dieu prend une dernière résolution : « L’homme s’est piqué de science : rien n’y fait, il faut le noyer ! »…
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On m’a compris. Le début de la Bible contient toute la psychologie du prêtre. Le prêtre ne connaît qu’un seul grand danger : c’est la science, l’idée saine de cause et d’effet. Mais la science ne prospère dans l’ensemble que dans des conditions favorables, il faut avoir du temps, il faut avoir de l’esprit de reste pour « connaître »… « Donc, il faut rendre l’homme malheureux », telle a été de tout temps la logique du prêtre. On devine déjà ce qui, conformément à cette logique, a été ainsi introduit dans le monde : le « péché »… L’idée de faute et de châtiment, tout l’« ordre moral universel » ont été inventés contre la science — contre l’émancipation de l’homme des mains du prêtre… L’homme ne doit pas regarder dehors, il doit regarder en lui-même ; il ne doit pas regarder le dedans des choses avec l’intelligence et la circonspection qu’il faut pour apprendre, il ne doit même pas regarder du tout : il doit souffrir… Et il doit souffrir de façon à avoir toujours besoin du prêtre. Dehors, les médecins ! C’est un Sauveur qu’il nous faut. Les idées de faute et de châtiment, y compris la doctrine de la « grâce », du « salut », du « pardon » — mensonges d’un bout à l’autre et sans la moindre réalité psychologique — ont été inventées pour détruire le sens de la causalité : c’est un attentat contre l’idée de cause et d’effet ! Et pas un attentat à coups de poing, à coups de couteau, franc dans la haine et l’amour ! Au contraire, un attentat inspiré par les instincts les plus lâches, les plus retors, les plus bas ! Un attentat de prêtres ! Un attentat de parasites ! Un vampirisme de suceurs de sang blêmes et souterrains !… Quand les conséquences naturelles d’une action ne sont plus « naturelles », mais sont considérées comme produites par les idées fantômes de la superstition, par « Dieu », par les « esprits », par les « âmes », comme des conséquences simplement « morales », comme une récompense, un châtiment, un avertissement, un moyen d’éducation, alors les conditions de la connaissance sont détruites, alors on a perpétré le plus grand crime contre l’humanité. Le péché, redisons-le, cette forme par excellence* d’auto-flétrissure de l’homme, a été inventé pour rendre impossibles la science, la culture, toute élévation et toute noblesse en l’homme ; le prêtre domine grâce à l’invention du péché.
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Je ne puis, ici, me dispenser d’une psychologie de la « foi », des « croyants » au bénéfice, bien entendu, justement des « croyants ». S’il y a encore aujourd’hui des gens qui ignorent à quel point il est indécent d’être « croyant », ou bien à quel point c’est un signe de décadence*, de vouloir-vivre brisé, dès demain ils le sauront. Ma voix atteint même les durs d’oreille. Il semble, si toutefois j’ai bien compris, qu’il y a parmi les chrétiens une sorte de critère de la vérité que l’on appelle « la preuve par l’efficace ». « La foi donne la béatitude : donc elle est vraie. » On pourrait d’abord objecter que justement le don de cette béatitude réelle n’est pas prouvé, mais seulement promis : la béatitude est attachée à la condition de la « foi », on doit avoir la béatitude, parce qu’on croit… Mais la survenue effective de ce que le prêtre promet au croyant pour cet « au-delà » qui échappe à tout contrôle, cela, qu’est-ce qui le prouve ? La prétendue « preuve par l’efficace » n’est donc au fond à son tour qu’une foi dans la réalisation immanquable de l’effet qu’on se promet de la foi. Pour prendre une formule : « Je crois que la foi donne la béatitude : par conséquent, elle est vraie. » Mais un point c’est tout. Ce « par conséquent » serait l’absurdum[20] même pris comme critère de la vérité. Mais admettons, pour être un peu conciliant, que la béatitude réelle soit prouvée par la foi (et non pas seulement désirée, non pas seulement promise par la bouche quelque peu suspecte d’un prêtre) : la béatitude — en termes plus techniques, le plaisir — serait-elle jamais une preuve de vérité ? Si peu, qu’on a presque la preuve du contraire, en tout cas qu’on éprouve le plus vif soupçon à l’encontre de la vérité lorsque les sensations de plaisir se mêlent de trancher la question « qu’est-ce qui est vrai ? ». La preuve par le « plaisir » est une preuve du « plaisir », voilà tout ; en vertu de quel principe serait-il donc établi que précisément les jugements vrais causeraient plus de plaisir que les faux et que, selon une harmonie préétablie, ils devraient entraîner à leur suite des sentiments agréables ? L’expérience de tous les esprits rigoureux et profonds enseigne le contraire. Il a fallu arracher de haute lutte chaque avancée de la vérité, il a fallu sacrifier pour elle presque tout ce à quoi tient par ailleurs notre cœur, notre amour, notre confiance en la vie. Cela exige de la grandeur d’âme : le service de la vérité est le plus rude des services. Que signifie donc être probe dans les choses de l’esprit ? Que l’on est rigoureux à l’égard de son cœur, que l’on méprise les « beaux sentiments », que l’on se fait un cas de conscience de chaque oui et de chaque non !… La foi rend heureux : par conséquent elle ment…
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Que, dans certaines circonstances, la foi donne la béatitude, que la béatitude ne suffise pas à faire d’une idée fixe une idée vraie, que la foi ne déplace pas les montagnes, mais qu’elle en place là où il n’y en a pas : un tour rapide dans un asile de fous éclaire là-dessus à suffisance. Mais il n’éclairera certes pas un prêtre : car celui-ci nie par instinct que la maladie soit maladie, que l’asile soit un asile. Le christianisme a besoin de la maladie, à peu près comme l’hellénisme a besoin d’un surplus de santé, rendre malade est la véritable intention cachée de tout le système thérapeutique de salut de l’Église. Et l’Église elle-même, n’est-elle pas l’asile de fous catholique devenu idéal ultime ? La terre tout entière devenue asile de fous ? L’homme religieux, tel que le veut l’Église, est un décadent* typique ; l’époque où une crise religieuse s’empare d’un peuple est chaque fois caractérisée par des épidémies de maladies nerveuses ; le « monde intérieur » de l’homme religieux ressemble à s’y méprendre au « monde intérieur » des surexcités et des asthéniques ; les états « sublimes » que le christianisme a suspendus comme valeurs suprêmes au-dessus de l’humanité sont des formes épileptoïdes, l’Église n’a canonisé ad majorem dei honorem[21] que des fous ou bien de grands imposteurs… Je me suis un jour permis de décrire tout le training chrétien de la pénitence et du salut (que l’on étudie aujourd’hui en Angleterre mieux que partout) comme une folie circulaire* méthodiquement provoquée, bien entendu sur un terrain déjà prédisposé, c’est-à-dire foncièrement morbide. Nul ne se fait chrétien par un choix délibéré : on n’est pas « converti » au christianisme, il faut être assez malade pour cela… Nous autres, qui avons le courage de la santé, ainsi que du mépris, combien nous sommes en droit de mépriser une religion qui a enseigné une fausse conception du corps ! qui ne veut pas abandonner la superstition de l’âme ! qui fait de l’alimentation insuffisante un « mérite » ! qui combat dans la santé une espèce d’ennemi, de diable, de tentation ! qui s’est fourré dans la tête qu’on pouvait promener une « âme parfaite » dans un corps cadavérique et qui à cette fin a eu besoin de s’arranger une nouvelle idée de la « perfection », un être hâve, maladif, idiot jusqu’au fanatisme, la prétendue « sainteté », la sainteté elle-même n’étant rien qu’une kyrielle de symptômes du corps appauvri, épuisé, incurablement abîmé !… Le mouvement chrétien, en tant que mouvement européen, est d’emblée un ramassis des éléments de rebut et de déchet de tout acabit (ceux-là, au moyen du christianisme, veulent la puissance). Il n’exprime pas le déclin d’une race, il est un agrégat de formes de décadence* venues de partout, qui se pressent les unes contre les autres et se recherchent. Ce n’est pas, comme on le croit, la corruption de l’Antiquité elle-même, de l’Antiquité aristocratique, qui a rendu possible le christianisme : on ne saurait trop âprement contredire l’idiotie des savants qui soutiennent encore aujourd’hui ce genre d’opinion. À l’époque où les couches tchandalas malades, corrompues se christianisaient dans l’ensemble de l’Empire romain, le type justement contraire, la distinction aristocratique, existait sous sa forme la plus belle et la plus accomplie. C’est le grand nombre qui a eu le dessus ; c’est le démocratisme des instincts chrétiens qui remporta la victoire… Le christianisme n’était pas « national », n’était pas attaché à une race, il s’adressait à toutes les catégories de déshérités de la vie, il avait ses affidés partout. Le christianisme se fonde sur la rancune* des malades, leur instinct tourné contre les bien-portants, contre la santé. Tout ce qui est bien réussi, fier, pétulant, la beauté surtout, lui blesse les oreilles et les yeux. Une fois de plus, je rappelle l’inestimable parole de Paul : « Ce qui est faible aux yeux du monde, ce qui est folie aux yeux du monde, ce qui est vil et méprisé aux yeux du monde, Dieu l’a choisi » : c’était cela, la bonne formule, la décadence* a vaincu in hoc signo[22]. Dieu sur la Croix : ne comprend-on toujours pas l’effroyable arrière-pensée que recèle ce symbole ? Tout ce qui souffre, tout ce qui est suspendu à la Croix est divin… Nous sommes tous suspendus à la Croix, par conséquent nous sommes divins… Nous seuls sommes divins… Le christianisme fut une victoire, ce fut la ruine d’un mode de penser plus aristocratique : le christianisme a été jusqu’ici le plus grand malheur de l’humanité…
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Le christianisme est aussi l’opposé de toute réussite intellectuelle, seule une raison malade peut lui servir de raison chrétienne, il prend le parti de tout ce qui est idiot, il jette l’anathème contre l’« esprit », contre la superbia[23] de l’esprit bien portant. Puisque la maladie fait partie de l’essence du christianisme, il faut également que l’état typiquement chrétien, la « foi », soit une forme de maladie, il faut que tous les chemins droits, probes, scientifiques qui mènent à la connaissance soient rejetés par l’Église comme des chemins interdits. Le doute, déjà, est un péché… Le manque complet de propreté psychologique chez le prêtre — qui se trahit dans son regard — est une séquelle de la décadence* : il n’est que d’observer à cet égard les femmes hystériques, ou bien encore les enfants disposés au rachitisme, pour voir à quel point la fausseté d’instinct, le plaisir de mentir pour mentir, l’incapacité de regarder et de marcher droit sont régulièrement l’expression de la décadence*. « Foi » signifie refus-de-savoir ce qui est vrai. Le piétiste, le prêtre des deux sexes, est faux parce qu’il est malade : son instinct exige que la vérité ne fasse jamais valoir ses droits. « Ce qui rend malade est bon ; ce qui vient de la plénitude, de la surabondance, de la puissance, est mauvais » : voilà ce que ressent le croyant. Ne pouvoir s’empêcher de mentir, c’est à cela que je reconnais tous les théologiens prédestinés. Une autre caractéristique du théologien est son inaptitude à la philologie. Par philologie il faut entendre, en un sens très général, l’art de bien lire, de savoir déchiffrer des faits, sans les fausser par son interprétation, sans perdre, dans son désir de comprendre, la prudence, la patience, la finesse. La philologie comme ephexis[24] dans l’interprétation : qu’il s’agisse de livres, de nouvelles des journaux, de destinées ou de réalités météorologiques — pour ne rien dire du « salut de l’âme »… La façon dont un théologien, que ce soit à Berlin ou à Rome, fait l’exégèse d’une « parole de l’Écriture » ou d’un événement, une victoire de l’armée nationale par exemple, à la lumière sublime des psaumes de David, est toujours à tel point téméraire qu’un philologue en saute au plafond. Et que doit-il faire quand des piétistes et autres bovidés du pays souabe font intervenir le doigt de Dieu pour faire du misérable train-train et de l’atmosphère confinée de leur existence un miracle de « grâce », de « providence » et d’« expériences du salut » ! Le plus modeste effort de réflexion, pour ne pas dire de décence, devrait amener pourtant ces interprètes à se convaincre de ce qu’a de parfaitement infantile et indigne un tel abus de la dextérité du doigt de Dieu. Si l’on a la moindre parcelle de piété, un Dieu qui nous guérit au bon moment d’un rhume ou qui nous dit de monter en fiacre à l’instant précis où éclate une grosse averse, devrait être pour nous un Dieu si absurde qu’on devrait s’en débarrasser, même s’il existait. Un Dieu larbin, facteur, colporteur, ce n’est au fond qu’un mot pour désigner l’espèce la plus stupide de hasards… La « providence divine », celle à laquelle aujourd’hui encore croit un tiers de l’« Allemagne cultivée », serait une objection contre Dieu, plus puissante encore que toutes celles qu’on pourrait imaginer. Et, en tout cas, c’est une objection contre les Allemands !…
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L’idée que des martyrs constituent une preuve quelconque de la vérité d’une cause est si peu vraie que j’irai jusqu’à nier qu’un martyr ait jamais eu quoi que ce soit à voir avec la vérité. Le ton sur lequel un martyr jette sa conviction à la tête du monde dénote déjà un si bas degré de probité intellectuelle, une telle insensibilité crasse à la question de la « vérité », qu’on n’a jamais besoin de réfuter un martyr. La vérité n’est pas quelque chose que les uns possèdent et les autres pas : cela, c’est ce que peuvent à la rigueur penser de la vérité des paysans ou des apôtres paysans de l’acabit de Luther. On peut être certain que sur ce point la modestie, la modération augmentent toujours en proportion du degré de délicatesse de conscience dans les choses de l’esprit. Savoir cinq ou six choses et refuser poliment d’en savoir d’autres… « La vérité », au sens où entendent ce mot tout prophète, tout sectaire, tout libre esprit, tout socialiste, tout homme d’Église, est une preuve indéniable que l’on est loin d’avoir acquis les rudiments du dressage de l’esprit et de la maîtrise de soi nécessaires pour trouver ne serait-ce que la plus petite parcelle quelconque de vérité. Les morts de martyrs, soit dit en passant, ont été un grand malheur dans l’histoire : elles ont séduit… La conclusion tirée par tous les idiots, femme et peuple y compris, qu’il doit y avoir quelque chose qui vaille dans une cause pour laquelle on accepte d’aller à la mort (ou même qui, comme le christianisme primitif, provoque des épidémies de suicides), cette conclusion a incroyablement fait obstacle à l’examen, à l’esprit d’examen et de circonspection. Les martyrs ont fait tort à la vérité… Aujourd’hui encore, il suffit d’une certaine rudesse dans la persécution pour conférer une odeur de respectabilité à un esprit de secte en soi bien insignifiant. Eh quoi ? la valeur d’une cause changerait-elle si peu que ce soit quand on donne sa vie pour elle ? Une erreur qui devient honorable est une erreur qui possède un attrait séducteur de plus : croyez-vous, Messieurs les théologiens, que nous vous donnerions l’occasion de vous faire les martyrs de vos mensonges ? On réfute une cause en la laissant respectueusement au placard : c’est aussi comme cela qu’on réfute les théologiens… Voilà justement ce qui a constitué la sottise historique de tous les persécuteurs : donner à la cause adverse l’apparence de la respectabilité, lui faire le cadeau de la fascination du martyre… La femme est à genoux aujourd’hui encore devant une erreur, parce qu’on lui a dit que Quelqu’un est mort sur la Croix pour cette erreur. Est-ce donc que la Croix est un argument ?… Mais, sur toutes ces affaires, un seul a dit le mot dont on aurait eu besoin depuis des millénaires : Zarathoustra.
« Ils ont jalonné de sang le chemin qu’ils parcouraient et leur folie a proclamé qu’avec du sang on prouve la vérité.
Mais le sang est le plus mauvais témoin de la vérité ; le sang empoisonne la doctrine la plus pure pour en faire une folie et une haine du cœur.
Et quand on passerait au travers du feu pour sa doctrine, qu’est-ce que cela prouve ? Il vaut mieux en vérité que notre propre doctrine vienne de notre propre brasier ! »
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Qu’on ne se laisse pas égarer : les grands esprits sont des sceptiques. Zarathoustra est un sceptique. La force, la liberté issue de la puissance et du surplus de puissance de l’esprit se prouve par le scepticisme. Pour tout ce qui touche aux principes de valeur et de non-valeur, les hommes de conviction n’entrent pas du tout en ligne de compte. Les convictions sont des prisons. Cela ne voit pas assez loin, cela ne voit pas de haut : or, pour avoir son mot à dire sur la valeur et la non-valeur, il faut avoir cinq cents convictions au-dessous de soi, derrière soi… Un esprit qui veut de grandes choses, qui en veut aussi les moyens, est nécessairement un sceptique. La force implique la liberté à l’égard des convictions de toutes sortes, la capacité de regarder librement… La grande passion du sceptique, fond et puissance de son être, plus éclairée et despotique qu’il ne l’est lui-même, mobilise tout son intellect ; elle lève tous ses scrupules ; elle lui donne jusqu’au courage des moyens impies ; elle lui permet le cas échéant des convictions. La conviction comme moyen : il y a bien des choses que l’on n’atteint qu’au moyen d’une conviction. La grande passion use des convictions, les use à fond, elle ne s’y soumet pas, elle se sait souveraine. Inversement, le besoin de foi, d’un quelconque absolu affranchi du oui et du non, le carlylisme, si l’on veut bien me passer l’expression, est un besoin de la faiblesse. L’homme de foi, le « croyant » de tout acabit est nécessairement un homme dépendant, un être incapable de se poser lui-même comme fin, et qui, de lui-même, est absolument incapable de poser des fins. Le croyant ne s’appartient pas lui-même, il ne peut être que moyen, il faut qu’il soit utilisé, il a besoin de quelqu’un qui l’utilise. Son instinct révère plus que tout une morale de l’abnégation : tout l’en persuade, sa perspicacité, son expérience, sa vanité. La foi de toute espèce est même une expression d’abnégation, d’aliénation de soi… Si l’on songe à quel point il faut nécessairement à la plupart des gens un régulateur qui les lie et les fixe de l’extérieur, à quel point la contrainte, en un sens plus élevé l’esclavage est la seule et ultime condition qui permet de prospérer à l’être humain de volonté faible, et surtout la femme, on aura également compris la conviction, la « foi ». L’homme de conviction a la foi pour épine dorsale. Ne pas voir bien des choses, n’être dépourvu de préjugés sur rien, être foncièrement de parti pris, avoir sur toutes les valeurs une optique stricte et obligée, voilà la seule condition à laquelle une telle espèce d’hommes peut subsister. Mais c’est ce qui en fait l’antithèse, l’antagoniste de l’homme véridique, de la vérité… Le croyant n’est pas libre d’avoir une conscience qui réponde à la question du « vrai » et du « faux » : la probité en cette occurrence signifierait sa perte immédiate. Le conditionnement pathologique de son optique fait du convaincu un fanatique — Savonarole, Luther, Rousseau, Robespierre, Saint-Simon —, le type antithétique de l’esprit vigoureux, devenu libre. Mais la pose grandiose de ces esprits malades, de ces épileptiques de l’idée, agit sur la grande masse : les fanatiques sont pittoresques, l’humanité préfère voir des gesticulations plutôt qu’entendre des raisons…
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Avançons encore un peu dans la psychologie de la conviction, de la « foi ». Il y a longtemps déjà que j’ai soulevé la question de savoir si les convictions ne sont pas des ennemis plus dangereux de la vérité que les mensonges (Humain, trop humain, I, aphorismes 54 et 483). Cette fois, je voudrais poser la question décisive : y a-t-il même une quelconque antithèse entre mensonge et conviction ? Tout le monde le croit ; mais que ne croit pas tout le monde ? Toute conviction a son histoire, ses antécédents, ses tentatives et ses méprises : elle devient conviction, après être restée un long moment sans l’être, après un moment encore plus long où elle l’est à peine. Eh quoi, est-ce que le mensonge ne pourrait pas également faire partie de ces formes embryonnaires de la conviction ? Parfois, il n’est besoin que d’un changement de personnes : ce qui était encore mensonge chez le père devient conviction chez le fils. J’appelle mensonge : refuser de voir ce qu’on voit, refuser de voir quelque chose comme on le voit : que le mensonge ait lieu devant témoins ou sans témoins n’entre pas en ligne de compte. Le mensonge le plus courant est celui par lequel on se ment à soi-même ; mentir à autrui est relativement l’exception. Or ce refus de voir ce qu’on voit, ce refus de voir comme on le voit, c’est presque la condition première pour les gens de parti, en quelque sens qu’on prenne le mot : l’homme de parti devient forcément menteur. L’historiographie allemande par exemple est convaincue que Rome était le despotisme, que les Germains ont apporté au monde l’esprit de liberté : quelle différence y a-t-il entre cette conviction et un mensonge ? Peut-on s’étonner encore que, par instinct, tous les partis, y compris les historiens allemands, aient à la bouche les grands mots de la morale, que, si la morale se perpétue, ce soit presque uniquement parce que l’homme de parti de tout poil en a besoin à tout instant ? « Telle est notre conviction : nous la professons devant tout le monde, nous vivons et nous mourons pour elle, respect à tous ceux qui ont une conviction ! » : des propos de ce genre, j’en ai même entendu dans la bouche d’antisémites. Au contraire, Messieurs ! Un antisémite ne devient absolument pas plus convenable du fait qu’il ment par principe… Les prêtres, qui sont en cette matière plus fins et qui comprennent fort bien l’objection que soulève l’idée même de conviction, à savoir de mensonge par principe parce que mensonge utile, ont repris aux Juifs l’astuce qui consiste à glisser à cet endroit l’idée de « Dieu », de « volonté de Dieu », de « révélation divine ». Kant lui aussi, avec son impératif catégorique, était sur la même voie : sa raison y est devenue pratique. Il y a des questions où il n’appartient pas à l’homme de décider du vrai et du faux, toutes les questions suprêmes, les problèmes de valeurs suprêmes sont au-delà de la raison humaine… Comprendre les limites de la raison, voilà le véritable commencement de la philosophie… À quelle fin Dieu a-t-il donné la Révélation à l’homme ? Dieu aurait-il fait quelque chose de superflu ? L’homme est par lui-même incapable de savoir ce qui est bien et ce qui est mal, aussi Dieu lui a-t-il enseigné Sa volonté… Moralité : le prêtre ne ment pas, la question du « vrai » et du « faux » dans les choses dont parlent les prêtres n’autorise pas du tout à mentir. Car, pour mentir, il faudrait que l’on puisse décider de ce qui est vrai en l’occurrence. Mais c’est justement ce que l’homme ne peut pas faire ; le prêtre n’est donc que le porte-parole de Dieu. Pareil syllogisme de prêtre n’est nullement propre aux juifs et aux chrétiens ; le droit au mensonge et l’astuce de la « Révélation » appartiennent au type du prêtre, aux prêtres de la décadence* aussi bien qu’aux prêtres du paganisme (sont païens tous ceux qui disent oui à la vie, pour qui « Dieu » est le mot qui désigne le grand Oui à toutes choses). La « Loi », la « volonté de Dieu », le « Livre saint », l’« inspiration », tout cela, rien que des mots désignant les conditions dans lesquelles le prêtre accède à la puissance, grâce auxquelles il conserve sa puissance : ces notions se trouvent au principe de toutes les organisations sacerdotales, de toutes les formes de domination philosophico-sacerdotales. Le « mensonge sacré », commun à Confucius, au Code de Manou, à Mahomet, à l’Église chrétienne, se retrouve aussi chez Platon. « Là est la vérité » : où qu’on l’entende, cela signifie que le prêtre ment…
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Au bout du compte, tout dépend à quelle fin on ment. Que le christianisme n’ait pas de fins « sacrées », voilà mon objection contre ses moyens. Rien que des fins mauvaises : empoisonnement, calomnie, négation de la vie, le mépris du corps, le dénigrement et l’auto-avilissement de l’homme par la notion de péché, par conséquent ses moyens aussi sont mauvais. C’est avec un sentiment tout contraire que je lis le Code de Manou, œuvre incomparablement spirituelle et supérieure : rien que de le nommer d’une seule haleine avec la Bible serait un péché contre l’esprit. On le devine d’emblée : ce code a une véritable philosophie derrière lui, en lui, pas seulement une judéine nauséabonde de rabbinisme et de superstition, il donne du grain à moudre au psychologue même le plus blasé. Sans oublier l’essentiel, la différence fondamentale avec toute espèce de Bible : les classes nobles, philosophes et guerriers, tiennent grâce à lui la foule en main, partout des valeurs nobles, un sentiment de perfection, un dire-oui à la vie, un triomphant sentiment de bien-être en soi-même et dans la vie, le soleil inonde tout ce livre. Toutes les choses sur lesquelles le christianisme épanche son insondable vulgarité, par exemple la conception, la femme, le mariage, sont ici traitées avec sérieux, avec respect, amour et confiance. Comment donc peut-on mettre entre les mains des enfants et des femmes un livre qui contient cette parole abjecte : « Pour éviter l’impudicité, que chacun ait sa femme et que chaque femme ait son mari… car il vaut mieux se marier que de brûler » ? Et a-t-on le droit d’être chrétien aussi longtemps que la naissance de l’homme est christianisée, c’est-à-dire souillée par l’idée d’immaculée conception ?… Je ne connais aucun livre où soient dites à la femme autant de choses délicates et bonnes que dans le Code de Manou ; ces vieux grisons et ces saints vieillards ont une manière d’être galants avec les femmes que l’on n’a peut-être jamais surpassée. « La bouche d’une femme, dit un passage, la poitrine d’une jeune fille, la prière d’un enfant, la fumée du sacrifice sont toujours pures. » Autre passage : « Il n’y a rien de plus pur que la lumière du soleil, l’ombre d’une vache, l’air, l’eau, le feu et l’haleine d’une jeune fille. » Un dernier passage, peut-être lui aussi un mensonge sacré : « Toutes les ouvertures du corps au-dessus du nombril sont pures, toutes celles au-dessous de lui sont impures. Chez la seule jeune fille le corps entier est pur. »
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On prend les moyens chrétiens en flagrant délit d’atteinte au sacré quand on mesure les fins chrétiennes à celles du Code de Manou, quand on soumet à une lumière crue cette radicale antithèse des fins. Le critique du christianisme ne peut dès lors éviter de le rendre méprisable. Un code tel que celui de Manou fait son apparition comme tout bon code : il résume l’expérience, la prudence et la morale expérimentale acquises au long des siècles, il entérine, il ne crée plus rien. L’idée qui préside à une codification de ce genre est que les moyens qui confèrent de l’autorité à une vérité lentement et chèrement acquise sont foncièrement différents de ceux dont on se servirait pour la démontrer. Un code ne fait jamais état de l’utilité, des attendus, de la casuistique qui constituent la préhistoire d’une loi : il perdrait justement par là le ton impératif, le « tu dois », tout ce qui conditionne l’obéissance. C’est précisément là qu’est le problème. À un certain point de l’évolution d’un peuple, sa couche la plus circonspecte, celle qui regarde le plus vers l’arrière et vers l’avant, déclare close l’expérience en fonction de laquelle on doit, c’est-à-dire on peut vivre. Son but est de rapporter la moisson la plus riche et la plus complète possible des époques d’expérimentation et d’expérience mauvaise. Ce qu’il faut donc avant tout éviter désormais, c’est la poursuite de l’expérimentation, la prorogation de l’état labile des valeurs, la mise à l’épreuve, le choix, la critique des valeurs in infinitum[25]. À cela, on oppose un double rempart : d’une part la révélation, c’est-à-dire l’affirmation que la raison des lois n’est pas d’origine humaine, n’est pas cherchée et trouvée lentement et entre des erreurs mais, étant d’origine divine, a été tout simplement communiquée entière, parfaite, hors de l’histoire, comme un don, un miracle… D’autre part, la tradition, c’est-à-dire l’affirmation que la loi existe depuis des temps immémoriaux, que la mettre en doute c’est une impiété, un crime contre les ancêtres. L’autorité de la loi se fonde sur deux thèses. Dieu l’a donnée, les ancêtres l’ont vécue… La raison supérieure de cette procédure se trouve dans l’intention de reléguer petit à petit la conscience loin de la vie reconnue comme juste (c’est-à-dire démontrée comme telle par une expérience immense et sévèrement passée au crible), de telle sorte que l’on atteigne le parfait automatisme d’un instinct, condition de toute maîtrise, de toute espèce de perfection dans l’art de vivre. Établir un code du genre de celui de Manou signifie permettre dorénavant à un peuple l’accès à la maîtrise, à la perfection, d’ambitionner le suprême art de vivre. Pour cela, il faut le rendre inconscient : c’est le but de tout mensonge sacré. L’ordre des castes, la loi suprême, la loi dominante, n’est que la sanction d’un ordre naturel, d’une légalité naturelle de premier ordre, sur laquelle aucune volonté libre, aucune « idée moderne » n’a puissance. Dans toute société saine se distinguent, quoique en interdépendance, trois types physiologiques qui gravitent différemment, dont chacun a sa propre hygiène, sa propre sphère de travail, son espèce propre de sentiment de perfection et de maîtrise. C’est la nature, et non pas Manou qui sépare ceux chez qui prédomine l’esprit, ceux chez qui prédomine la force des muscles et du tempérament et les troisièmes, qui ne se distinguent ni par l’un ni par l’autre, les médiocres, ces derniers constituant le grand nombre, les premiers l’élite. La caste supérieure — je l’appelle le tout petit nombre —, du fait de sa perfection, a aussi les privilèges du tout petit nombre : en particulier celui de représenter le bonheur, la beauté, la bonté sur terre. Seuls les hommes intellectuellement les plus doués ont le droit à la beauté, au Beau : chez eux seuls la bonté n’est pas faiblesse. Pulchrum est paucorum hominum[26] : le Bien est un privilège. En revanche, rien ne leur est moins concédé que de mauvaises manières, ou un regard pessimiste, un œil qui enlaidit, voire l’indignation contre l’aspect général des choses. L’indignation est le privilège des tchandalas ; le pessimisme de même. « Le monde est parfait, ainsi parle l’instinct des plus intellectuels, l’instinct qui dit oui : l’imperfection, tout ce qui est au-dessous de nous en quelque manière, la distance, le sens de la distance, le tchandala même fait encore partie de cette perfection. » Les hommes les plus intelligents, étant les plus forts, trouvent leur bonheur là où d’autres trouveraient leur perte : dans le labyrinthe, dans la dureté contre soi et contre les autres, dans l’expérimentation ; leur plaisir est de se vaincre soi-même : l’ascétisme est chez eux nature, besoin, instinct. La tâche ardue est à leurs yeux un privilège ; jouer avec des charges qui écrasent les autres est un délassement… La connaissance, une forme de l’ascétisme. Ils constituent l’espèce d’homme la plus digne de respect : cela n’exclut pas qu’ils soient aussi celle qui a le plus de belle humeur, la plus aimable. Ils dominent, non parce qu’ils veulent, mais parce qu’ils sont ; ils ne sont pas libres d’être des seconds. Les seconds : ce sont les gardiens du droit, les curateurs de l’ordre et de la sécurité, ce sont les guerriers nobles, c’est avant tout le roi, formule suprême du guerrier, du juge et du mainteneur de la loi. Les seconds, c’est l’exécutif des intelligents, ce qui est le plus proche d’eux, ce qui les délivre de tout ce que le travail de domination comporte de grossier, leur escorte, leur main droite, leurs meilleurs disciples. Dans tout cela, répétons-le, rien d’arbitraire, rien de « fabriqué » ; c’est ce qui est autrement qui est fabriqué, et la nature est alors abîmée… L’ordre des castes, la hiérarchie, ne fait que formuler la loi suprême de la vie même ; la séparation des trois types est nécessaire pour la société, pour rendre possibles des types plus élevés et suprêmes, l’inégalité des droits est la première condition pour qu’il y ait seulement des droits. Un droit est un privilège. Dans sa façon d’être, chacun a aussi son privilège. Ne sous-estimons pas les privilèges des médiocres. À mesure qu’on s’approche des sommets, la vie devient de plus en plus rude, le froid augmente, la responsabilité augmente. Une haute civilisation est une pyramide : elle ne peut reposer que sur une base, elle a pour condition première une médiocrité fortement et sainement consolidée. L’artisanat, le commerce, l’agriculture, la science, la plus grande partie de l’art, en un mot tout ce que désigne l’idée d’activité professionnelle ne s’accorde tout à fait qu’avec une moyenne dans les capacités et les désirs ; ce seraient là des choses déplacées chez les exceptions, l’instinct dont elles relèvent répugnerait aussi bien à l’aristocratisme qu’à l’anarchisme. Être d’utilité publique, être un rouage, une fonction, il faut y être destiné par la nature : ce n’est nullement la société, mais la seule espèce de bonheur dont la plupart des hommes sont capables, qui fait d’eux des machines intelligentes. Pour le médiocre, être médiocre est un bonheur ; la maîtrise en un seul domaine, la spécialisation est pour lui un instinct naturel. Il serait parfaitement indigne d’un esprit plus profond de voir d’emblée une objection dans la médiocrité en soi. Elle est même de première nécessité pour qu’il puisse y avoir des exceptions : c’est d’elle que dépend une culture élevée. Si l’homme d’exception manie justement les médiocres avec un doigté plus délicat que lui-même et ses pairs, ce n’est pas seulement politesse du cœur, c’est tout simplement son devoir… Qui est-ce que je hais le plus parmi la racaille d’aujourd’hui ? La racaille des socialistes, les apôtres tchandalas qui sapent l’instinct, le plaisir, le sentiment de satisfaction qu’a l’ouvrier de sa petite existence, qui le rendent envieux, qui lui enseignent la vengeance… L’injustice n’est jamais dans l’inégalité des droits, mais dans la revendication de droits « égaux »… Qu’est-ce qui est mauvais ? Mais je l’ai déjà dit : tout ce qui provient de la faiblesse, de l’envie, de la vengeance. L’anarchiste et le chrétien ont une seule et même origine…
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En fait, tout dépend du but dans lequel on ment : si c’est pour conserver ou pour détruire. On peut établir une équivalence parfaite entre le chrétien et l’anarchiste : leur but, leur instinct, c’est seulement la destruction. Il suffit de parcourir l’histoire pour y voir la preuve de cette proposition : elle s’y trouve avec une terrible clarté. Nous venons d’apprendre à connaître une législation religieuse dont le but était de « pérenniser » une grande organisation de la société, condition suprême pour que la vie s’épanouisse, le christianisme, lui, s’est donné comme mission de mettre fin à une telle organisation justement parce qu’en elle la vie s’épanouissait. Dans le premier cas, le produit de la raison accumulé pendant de longues années d’expérimentation et d’incertitude devait être investi dans les besoins à très long terme et le rapport retiré devait être le plus grand, le plus abondant et le plus complet possible ; dans le second, au contraire, la récolte a été empoisonnée pendant la nuit… Ce qui se dressait en aere perennius[27], l’imperium romanum, la plus grandiose forme d’organisation dans de difficiles conditions jusqu’ici atteinte, et en comparaison de laquelle tout ce qui précède et tout ce qui suit n’est qu’ébauche, bousillage, dilettantisme : ces saints anarchistes se sont fait un devoir de « piété » de détruire « le monde », c’est-à-dire l’imperium romanum, jusqu’à ce qu’il n’en reste pas pierre sur pierre, jusqu’à ce que les Germains mêmes et autres malotrus aient pu s’en rendre maîtres… Le chrétien et l’anarchiste : tous deux décadents*, tous deux incapables d’agir autrement qu’en dissolvant, en empoisonnant, en rabougrissant, en suçant le sang, tous deux personnifiant l’instinct de haine à mort contre tout ce qui se tient debout, se dresse dans sa grandeur, a de la durée, promet de l’avenir à la vie… Le christianisme a été le vampire de l’imperium romanum, il a défait du jour au lendemain l’immense prodige des Romains, conquérir un terrain pour fonder une grande civilisation qui a le temps devant soi. Ne comprend-on toujours pas ? L’imperium romanum que nous connaissons, que l’histoire de la province romaine nous apprend à connaître de mieux en mieux, ce chef-d’œuvre admirable de grand style, était un début, sa construction était calculée pour faire ses preuves au long des millénaires : jusqu’à aujourd’hui on n’a jamais construit ainsi, jamais même rêvé de construire dans une telle mesure sub specie aeterni[28] ! Cette organisation était assez solide pour résister à de mauvais empereurs : le hasard des personnes ne doit pas intervenir dans de telles affaires, premier principe de toute grande architecture. Mais elle n’était pas assez solide pour tenir face à l’espèce la plus corrompue de corruption, face au chrétien… Cette vermine clandestine, qui s’insinuait furtivement, dans la nuit, le brouillard et l’équivoque douteuse, jusqu’à chaque individu et le vidait de la substance du sérieux pour les véritables affaires, de tout instinct des réalités, cette bande lâche, féminine et mielleuse a pas à pas aliéné les « âmes » à cet immense édifice, aliénant ces natures précieuses, d’une noblesse virile, qui ressentaient la cause de Rome comme leur cause propre, leur sérieux propre, leur fierté propre. Les menées insinuantes de ces cagots, la clandestinité des conventicules, des notions sinistres comme l’enfer, comme le sacrifice de l’innocent, comme l’unio mystica[29] dans le sang qu’on boit, et surtout le feu lentement attisé de la vengeance, de la vengeance des tchandalas, voilà ce qui s’est rendu maître de Rome, cette même espèce de religion à laquelle déjà Épicure avait fait la guerre sous sa forme préexistante. Qu’on lise Lucrèce et on comprendra ce qu’Épicure a combattu : non pas le paganisme, mais « le christianisme », j’entends la corruption de l’âme par l’idée de faute, de châtiment et d’immortalité. Il combattait les cultes souterrains, carrément tout le christianisme latent, nier l’immortalité était alors déjà le véritable salut. Et Épicure aurait vaincu, tous les esprits estimables de l’Empire romain étaient épicuriens : c’est alors qu’apparut Paul… Paul, la haine tchandala contre « le monde », contre Rome, faite chair, faite génie, le Juif, le Juif éternel[30] par excellence*… Sa trouvaille, ce fut la façon, à l’aide du petit mouvement sectaire chrétien, en marge du judaïsme, d’allumer un « incendie universel », au moyen du symbole « Dieu en Croix », de rassembler en une somme de forces énorme, tous les bas-fonds, toutes les séditions clandestines, tout l’héritage des machinations anarchistes de l’Empire. « Le salut vient des Juifs. » Faire du christianisme une formule pour surenchérir sur les cultes souterrains en tout genre, ceux d’Osiris, ceux de la Grande Mère, ceux de Mithra par exemple — et les totaliser : c’est dans cette vue pénétrante que réside le génie de Paul. Son instinct était en l’espèce tellement sûr qu’en faisant une impitoyable violence à la vérité, il mit dans la bouche — et pas seulement dans la bouche — du « Sauveur » de son invention les représentations par lesquelles les religions tchandalas fascinaient, qu’il fit de lui quelque chose qu’un prêtre de Mithra pouvait également comprendre… Ce fut là son chemin de Damas : il comprit qu’il avait besoin de la foi en l’immortalité pour dévaloriser « le monde », que la notion d’« enfer » pouvait vaincre Rome, qu’avec l’« au-delà » on tue la vie… Nihilisme et christianisme : cela rime, et cela ne fait pas que rimer…
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Tout le travail du monde antique en pure perte : je ne trouve pas les mots pour exprimer ce que j’éprouve devant quelque chose d’aussi monstrueux. Et si l’on considère que ce travail était préparatoire, qu’on venait seulement de poser les fondations d’un travail millénaire avec une conscience de soi dure comme le granit, c’est tout le sens du monde antique qui a été en pure perte !… À quoi bon les Grecs ? À quoi bon les Romains ? Toutes les conditions d’une civilisation savante, toutes les méthodes scientifiques se trouvaient déjà là, on avait déjà établi le grand, l’incomparable art de bien lire, cette condition indispensable de la tradition de la culture, de l’unité de la science ; les sciences de la nature, liées à la mathématique et à la mécanique se trouvaient en très bonne voie, le sens des réalités, l’ultime et le plus précieux de tous les sens, avait ses écoles, sa tradition déjà multiséculaire ! Comprend-on cela ? Tout ce qui est essentiel pour pouvoir se mettre au travail, on l’avait découvert : les méthodes, il faut sans cesse le dire et le redire, sont l’essentiel, ainsi que le plus difficile, et aussi ce à quoi répugnent le plus longtemps les habitudes et les paresses. Tout ce qu’aujourd’hui, nous avons reconquis par un immense effort sur nous-mêmes — car nous avons encore, d’une certaine manière, tous les mauvais instincts, les instincts chrétiens, chevillés au corps —, la liberté du regard devant la réalité, la circonspection de la main, la patience et le sérieux dans les choses infimes, bref toute la probité de la connaissance, elle se trouvait déjà là ! déjà depuis plus de deux millénaires ! Ainsi que, de surcroît, le bon goût et la finesse du tact ! Et non pas comme dressage du cerveau ! Non pas comme éducation « allemande » aux manières de malotrus ! Mais comme corps, comme attitude, comme instinct, en un mot, comme réalité… Tout cela, en pure perte ! Du jour au lendemain, plus rien qu’un souvenir ! Grecs ! Romains ! la noblesse de l’instinct, le goût, la recherche méthodique, le génie de l’organisation et de l’administration, la foi, en même temps que la volonté, en un avenir de l’humanité, le grand Oui à toutes choses incarné dans l’imperium romanum, visible pour tous les sens, le grand style non plus restreint à l’art, mais devenu réalité, vérité, vie… Et non pas enseveli, du jour au lendemain, par une catastrophe naturelle ! Ni piétiné par des Germains et autres lourdauds plantigrades ! Mais anéanti par des vampires rusés, sournois, invisibles, anémiques ! Non pas vaincu, seulement saigné à blanc !… La rancune cachée, l’envie mesquine devenues dominantes ! Tout ce qui est pitoyable, mal dans sa peau, habité-de-mauvais-sentiments, tout le ghetto de l’âme d’un seul coup prenant le dessus !… Il suffit de lire n’importe quel agitateur chrétien, saint Augustin par exemple, pour comprendre, pour subodorer quels vilains compères ont eu le dessus. On se tromperait du tout au tout si l’on supposait un quelconque défaut d’intelligence chez les meneurs du mouvement chrétien : oh ! ils sont astucieux, astucieux jusqu’à la sainteté, messieurs les Pères de l’Église ! Ce qui leur manque, c’est quelque chose de tout différent. La nature les a mal lotis, elle a omis de leur attribuer un modeste lot d’instincts honorables, convenables, propres… Entre nous, ce ne sont même pas des hommes… Si l’islam méprise le christianisme, il a mille fois raison : l’islam est fait pour des hommes…
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Le christianisme nous a frustrés de l’héritage de la culture antique, il nous a plus tard frustrés de celui de la culture de l’islam. L’admirable culture maure de l’Espagne, qui au fond est plus proche de nous, qui parle plus à nos sens et à nos goûts que Rome et la Grèce, a été piétinée (je ne dis pas par quel genre de pieds), et pourquoi ? Parce qu’elle devait son origine à des instincts nobles, à des instincts virils, parce qu’elle disait oui à la vie, et de surcroît avec les magnificences rares et raffinées de la vie maure !… Plus tard, les croisés ont combattu quelque chose devant quoi il leur aurait mieux convenu de se prosterner dans la poussière, une culture face à laquelle notre dix-neuvième siècle lui-même pourrait paraître très pauvre, très « en retard ». Il est vrai qu’ils voulaient faire du butin : l’Orient était riche… Voyons les choses en face ! Les croisades : de la piraterie de haut vol, rien d’autre ! La noblesse allemande, au fond noblesse de Vikings, était là dans son élément ; l’Église ne savait que trop bien avec quoi on tient la noblesse allemande… La noblesse allemande, de tout temps les « Suisses » de l’Église, de tout temps au service de tous les mauvais instincts de l’Église, mais bien payée… Quand on pense que c’est justement à l’aide des épées allemandes, du sang et du courage allemands que l’Église a mené sa guerre à mort contre tout ce qui est noble sur terre ! Il vient ici une foule de questions douloureuses. La noblesse allemande brille par son absence quasi totale dans l’histoire de la culture supérieure : on en devine la raison… Le christianisme, l’alcool — les deux grands moyens de corruption… En soi, on ne devrait même pas avoir à choisir entre l’islam et le christianisme, pas plus qu’entre un Arabe et un Juif. La question est d’avance tranchée ; nul n’a en l’espèce la liberté de choix. Ou bien on est un tchandala, ou bien on ne l’est pas… « Guerre au couteau avec Rome ! Paix, amitié avec l’islam » : c’est ce qu’a vu, c’est ce qu’a fait ce grand esprit libre, ce génie entre tous les empereurs allemands, Frédéric II. Eh quoi ? Faut-il qu’un Allemand soit d’abord un génie, soit d’abord un esprit libre pour avoir des sentiments décents ? Je ne comprends pas comment un Allemand a jamais pu avoir des sentiments chrétiens…
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Il est ici nécessaire de toucher à un souvenir cent fois encore plus accablant pour les Allemands. Les Allemands ont frustré l’Europe de la dernière grande moisson de culture qu’il était encore possible de récolter, celle de la Renaissance. Comprend-on enfin, veut-on comprendre ce qu’était la Renaissance ? La transvaluation des valeurs chrétiennes, la tentative entreprise avec tous les moyens, avec tous les instincts, avec tout le génie, de faire triompher les valeurs opposées, les valeurs nobles… Il n’y a eu jusqu’ici qu’une grande guerre, celle-là, il n’y a eu jusqu’ici aucune question plus décisive que celle de la Renaissance — ma question à moi est celle qu’elle posait : il n’y a jamais eu non plus de forme d’attaque plus radicale, plus directe, plus strictement dirigée, en plein cœur et sur l’ensemble du front. Attaquer à l’endroit décisif, au siège même du christianisme, y mettre sur le trône les valeurs nobles, entendons les faire pénétrer dans les instincts, jusqu’au fond des besoins et des désirs de ceux mêmes qui y siégeaient… Je vois devant moi la possibilité d’un enchantement magique et d’un déploiement de couleurs parfaitement surnaturels : il me semble qu’elle resplendit de tous les miroitements d’une beauté raffinée, qu’un art est ici à l’œuvre, si divin, si diaboliquement divin qu’on chercherait en vain pendant des millénaires une seconde possibilité de ce genre ; je vois un spectacle si riche de sens, et en même temps si merveilleusement paradoxal que toutes les divinités de l’Olympe y auraient trouvé l’occasion d’un rire immortel — César Borgia, pape… Me comprend-on ? Eh bien, voilà qui eût été la victoire que je suis seul, moi, à réclamer : c’était le christianisme aboli ! Qu’arriva-t-il ? Un moine allemand, Luther, vint à Rome. Ce moine, avec tous les instincts vindicatifs d’un prêtre raté chevillés au corps, se révolta à Rome contre la Renaissance. Au lieu de comprendre, avec une gratitude profonde, le prodige qui était arrivé, le christianisme surmonté à son siège même, sa haine n’entendit que se nourrir de ce spectacle. Un homme religieux ne pense qu’à lui-même. Luther vit la corruption de la papauté, alors que c’était justement le contraire qu’il fallait toucher du doigt : l’antique corruption, le peccatum originale, le christianisme ne siégeait plus sur le trône du pape ! Non, c’était la vie ! c’était le triomphe de la vie ! le grand oui à toutes les choses élevées, belles, hardies… Et Luther rétablit l’Église : il l’attaqua… La Renaissance, un événement dépourvu de sens, en pure perte ! Ah ! ces Allemands, ce qu’ils nous ont déjà coûté ! En pure perte, cela a toujours été l’ouvrage des Allemands. La Réforme ; Leibniz ; Kant et ce qu’on appelle la philosophie allemande ; les Guerres de libération, l’Empire : chaque fois un « en pure perte » pour quelque chose qui existait déjà, pour quelque chose de perdu sans retour… Ce sont mes ennemis personnels, je l’avoue, ces Allemands ; je méprise en eux toutes les sortes de malpropreté dans les concepts et les valeurs, de lâcheté devant la probité des oui et des non. Ils ont, depuis presque un millénaire, embroussaillé et embrouillé tout ce qu’ils touchaient de leurs doigts, ils ont sur la conscience toutes les demi-mesures — à trois-huit ! — dont l’Europe est malade, ils ont aussi sur la conscience la plus malpropre sorte de christianisme qu’il y ait, la plus incurable, la plus irréfutable, le protestantisme… Si l’on ne peut pas en finir avec le christianisme, ce sont les Allemands qui en seront la cause…
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En disant cela, je conclus et je prononce ma sentence. Je condamne le christianisme, j’élève contre l’Église chrétienne la plus terrible des accusations qu’un accusateur ait jamais prononcée. Elle est pour moi la plus grande des corruptions concevables, elle a voulu la suprême corruption encore possible. Rien n’a échappé à la corruption opérée par l’Église chrétienne, elle a fait de toute valeur une non-valeur, de toute vérité un mensonge, de toute probité une vilenie de l’âme. Qu’on ose encore me parler de ses bienfaits « humanitaires » ! Supprimer une misère quelconque allait à l’encontre de son intérêt le plus profond ; elle a vécu de misères, elle a créé des misères pour se perpétuer… Le ver du péché, par exemple : c’est de cette misère-là, pour commencer, que l’Église a gratifié l’humanité ! L’« égalité des âmes devant Dieu », cette hypocrisie, ce prétexte aux rancunes* de toutes les âmes viles, ce concept explosif, qui a fini par devenir révolution, idée moderne et principe de déclin de tout l’ordre social, c’est de la dynamite chrétienne… Bienfaits « humanitaires » du christianisme ! À partir de l’humanitas[31], inculquer le conflit avec soi-même, l’art de la flétrissure de soi, la volonté de mensonge à tout prix, le mépris de tous les instincts de bon aloi et honnêtes ! Et on voudrait que ce soient pour moi des bienfaits du christianisme ! Le parasitisme, unique pratique de l’Église ; vidant, avec ses idéaux d’anémie, de « sainteté », tout le sang, tout amour de la vie, tout espoir en la vie ; l’au-delà, volonté de nier toute réalité ; la Croix, signe de reconnaissance de la conjuration la plus souterraine qu’il y ait jamais eu, contre la santé, la beauté, la bonne constitution, la vaillance, l’esprit, la bonté d’âme, contre la vie elle-même…
Cette accusation éternelle du christianisme, je veux l’inscrire sur tous les murs, partout où il y a des murs : j’ai des lettres qui rendraient la vue aux aveugles… J’appelle le christianisme l’unique grande malédiction, l’unique grande corruption intime, l’unique grand instinct de vengeance, pour lequel aucun moyen n’est assez vénéneux, sournois, souterrain, assez mesquin, je l’appelle l’unique immortelle souillure de l’humanité…
Et dire que l’on calcule le temps à compter du dies nefastus[32] qui a marqué le commencement de cette fatalité : à compter du premier jour du christianisme ! Et pourquoi pas plutôt à compter de son dernier jour ? À compter d’aujourd’hui ? — Transvaluation de toutes les valeurs !…
* * *
§ Loi contre le christianisme Promulguée le jour du salut, le premier jour de l’an I (le 30 septembre du faux calendrier)
Guerre à mort contre le vice : Le vice est le christianisme
Article 1. — Est vicieuse toute espèce de contre-nature. L’espèce d’homme la plus vicieuse est le prêtre : il enseigne la contre-nature. Contre le prêtre, on n’a pas d’arguments, on a le pénitencier.
Article 2. — Toute participation à un service divin constitue un attentat aux bonnes mœurs. On sera plus dur envers les protestants qu’envers les catholiques, plus dur envers les protestants libéraux qu’envers ceux de stricte obédience. Être chrétien est d’autant plus criminel qu’on est plus familiarisé avec la science. Le criminel entre tous est donc le philosophe.
Article 3. — Le lieu d’abomination sur lequel le christianisme a couvé ses œufs de basilic sera rasé et inspirera l’effroi de toute la postérité comme un endroit maudit de toute la terre. On y élèvera des serpents venimeux.
Article 4. — La prédication de la chasteté est une incitation publique à la contre-nature. Le mépris de la vie sexuelle, sa souillure par la notion d’impureté, c’est là le véritable péché contre l’Esprit Saint de la vie.
Article 5. — Manger à la même table qu’un prêtre vaut exclusion : on s’excommunie par là de la société honnête. Le prêtre, c’est notre tchandala à nous : on doit le mettre au ban, l’affamer, le reléguer dans toutes sortes de déserts.
Article 6. — On donnera à l’histoire « sainte » le nom qu’elle mérite, celui d’histoire maudite ; on usera des mots « Dieu », « Sauveur », « Rédempteur », « Saint » comme d’injures, comme de marques distinctives des criminels.
Article 7. — Le reste s’ensuit.
L’Antéchrist