Chapitre 14 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
– Ma chérie ! Je t’ai manqué ? claironna une voix masculine dans la coursive.
M. Baxter ? !
– Je suis là, ô ma nièce toute précieuse ! N’aie plus aucune crainte…
Louise se releva d’un bond et sortit du dressing. Elle traversa le salon, glissa sur le parquet et plongea dans son immense lit, vêtue en tout et pour tout de sa chemise de nuit vaporeuse. Ça avait beau être le choix d’Anna, elle n’avait aucune envie de rencontrer son impresario dans cette tenue. Elle entendit le crissement d’une clé dans la serrure au moment où elle s’enfouissait dans son tas de couvertures.
La porte s’ouvrit sur Anna, qui portait un service à thé en argent. Elle était suivie d’un homme d’âge mûr, corpulent et court sur pattes, habillé d’un pantalon kaki au pli impeccable et d’une veste bleu marine avec cravate. Dégarni sur le sommet du crâne, il compensait ce manque de cheveux par une moustache en balai-brosse et des sourcils broussailleux.
– Je sais tout sur tes aventures en haute mer ! Je suis venu à ta rescousse ! brama M. Baxter.
Louise pointa timidement le bout du nez. Elle commençait à suffoquer sous l’épaisseur de ses couvertures.
– Oh, parfait ! Miss Baxter émerge de son somme. Je t’ai amené le Dr Hastings, qui va t’examiner.
Anna se hâta de draper Louise dans un peignoir jaune d’or en velours épais qui lui donna l’air d’avoir doublé de volume ! Sans parler de la ceinture en satin et du col en dentelle froufroutant absolument hideux. Avant qu’elle ne puisse ouvrir la bouche, Anna l’avait coiffée d’un bonnet en dentelle tout mou, et le lui avait noué sous le menton avec un ruban jaune. Horreur, malheur, c’était trop ridicule !
Grand et mince, le Dr Hastings restait planté sur le pas de la porte, comme un vampire attendant qu’on le prie d’entrer. Il était superinquiétant : cheveux noir corbeau, yeux enfoncés dans leur orbite, joues creuses. Vêtu d’un costume et d’une cravate gris anthracite, il ressemblait plus à un croque-mort qu’à un médecin. Il s’approcha du chevet de Louise et se pencha vers elle pour apposer le dos de sa main sèche et froide sur son front.
– Brrrrouououmpf, marmonna-t-il en guise de présentation, avant d’extraire un abaisse-langue de sa sacoche en cuir noir. Dites « aaaaah », ordonna-t-il.
Louise ouvrit la bouche ; l’homme s’empressa alors de lui écrabouiller la langue avec le bâtonnet en bois.
– Brrrrouououmpf, très intéressant ! conclut le Dr Hastings en remettant l’abaisse-langue dans sa sacoche.
Il en ressortit un stylo lumineux qu’il lui braqua directement dans l’œil droit, puis le gauche, ensuite dans l’oreille droite et l’oreille gauche, sans oublier le borborygme « brrrrouououmpf » à chaque fois. Avec une force surprenante, il pressa sa main sur l’estomac de Louise.
– Aïe ! hurla-t-elle sous la douleur.
– Eh bien, qu’est-ce donc, docteur ? demanda M. Baxter, anxieux. Que veulent dire tous ces « brrrrouououmpf » ?
Le Dr Hastings se redressa et baissa les yeux vers l’oncle soucieux, qui, comparé à lui, ressemblait à l’un des sept nains.
– Les fibres, annonça le Dr Hastings.
– Pardon ? s’étonna M. Baxter.
– Elle souffre d’une sévère déficience en fibres. Cela expliquerait la faiblesse de son estomac et l’amnésie.
– Les fibres ? répéta M. Baxter, interloqué.
– Oui. Il faut qu’elle mange cinq prunes, matin et soir. Je suis certain d’en avoir ici, ajouta le médecin en commençant à farfouiller dans sa sacoche.
– Êtes-vous un vrai médecin ? demanda Louise, sans prendre la peine de mettre des gants.
– Évidemment ! répliqua le Dr Hastings, l’air offensé.
Tandis qu’il continuait à fouiller dans sa sacoche à la recherche des fruits salvateurs, M. Baxter se plaça derrière le médecin et se mit à battre des bras comme un oiseau et à gonfler les joues. On aurait dit un mélange bizarre de poisson-lune et de poulet ! Il prenait ce type pour un charlatan, c’était évident. Louise devint écarlate à force de se retenir d’éclater de rire, mais rien à faire ! Les larmes aux yeux, elle ne put empêcher quelques gloussements d’échapper entre ses lèvres serrées.
Le médecin brandit triomphalement une boîte rouillée portant l’étiquette « prunes au sirop ». Ses yeux devinrent alors pour la première fois animés et pétillants.
– Ça fera l’affaire ! s’exclama-t-il. Je prédis un rétablissement total en deux jours.
– Des prunes au sirop ! C’est parfait, docteur ! apprécia M. Baxter avec conviction en lui tapotant le dos, très enthousiaste, tout en envoyant force clins d’œil à Louise.
Le Dr Hastings grommela une fois de plus en guise d’adieux et se coula hors de la cabine.
– Eh bien, au moins il n’a pas essayé de te soigner avec des sangsues, plaisanta M. Baxter en examinant la boîte de prunes déposée sur la table de nuit.
– Ah, oui, répondit Louise, qui n’avait pas trop compris le trait d’humour, après ce médecin qui lui avait fichu la chair de poule.
À cet instant précis, un homme séduisant, cheveux blonds plaqués en arrière et vêtu d’un costume trois pièces à l’ancienne gris anthracite, passa sa tête par la porte entrebâillée.
– Miss Baxter, très chère ! J’ai appris que vous ne vous sentiez pas très bien cet après-midi. Je voulais voir comment vous alliez.
– Benjamin ! le salua M. Baxter avec chaleur en tendant la main au séduisant étranger. Elle va très bien. Merci de prendre de ses nouvelles. Quoique je ne sois pas persuadé que ce soit le meilleur moment, car Miss Baxter essaie de se reposer.
– Même mal fichue, vous êtes toujours ravissante, glissa Benjamin à Louise avec un clin d’œil.
Louise s’empourpra. Ce type vient-il de me draguer ? se demanda-t-elle. À moins qu’elle ne soit complètement à côté de la plaque, ce Benjamin lui faisait la cour, c’était sûr. Alors qu’elle devait avoir l’air d’un poussin obèse. Anna n’avait-elle donc pas compris qu’il était impossible d’avoir l’air séduisant dans ce machin jaune ?
– J’espère vous voir tous deux au dîner ce soir. Je vous en prie, Miss Baxter, n’hésitez pas à me faire appeler si vous avez besoin de quelque chose. De quoi que ce soit.
– Merci, fit Louise avec un signe de tête.
Elle se décida à sourire après un long moment, toujours sous le choc.
M. Baxter se hâta de raccompagner Benjamin à la porte, comme un père surprotecteur. On aurait dit qu’il voulait s’en débarrasser le plus vite possible !
– Ce Guggenheim, quel mufle ! marmonna-t-il dès que le visiteur eut quitté la cabine.
Guggenheim ? Comme le musée ? Oh là là ! Louise espérait bien le recroiser vite fait ! Le médecin était bizarre, c’était sûr, mais ça avait été largement rattrapé par Benjamin Guggenheim ! Enfin ! Elle avait rencontré quelqu’un digne d’intérêt, et pas qu’un peu…
– Ce serait peut-être l’idéal pour toi de sortir de ton lit et de faire un bon repas ce soir. On dit que la cuisine sur ce bateau est incomparable. Nous avons des places fabuleuses dans la salle à manger des premières classes – Jacob et Madeleine Astor, Isidor Straus –, je suis certain que sa femme Ida se fait un sang d’encre pour toi. Ce serait bien que tu fasses une apparition. Comme on dit dans le métier, « que le spectacle continue ! », chantonna M. Baxter en tamponnant délicatement la transpiration sur son crâne chauve avec une pochette rose vif extraite de sa veste.
– Oui, ce serait bien, acquiesça Louise mollement.
Elle tentait de cacher son enthousiasme, alors qu’elle mourait d’envie de se précipiter dans le dressing de Miss Baxter pour s’y habiller avec une de ses fabuleuses robes, avant de feindre de se heurter à Benjamin par inadvertance ! ! !
– C’est merveilleux ! Je te laisse à ta sieste réparatrice. Je te retrouve donc au Grand Escalier, ce soir, à 7 h 30 ?
– Bien sûr, marmonna Louise.
Elle se forçait à parler le moins possible, afin qu’il ne se rende pas compte qu’elle n’était pas la vraie Miss Baxter. Combien de temps allait-elle encore réussir à tromper son monde ? Comment tout cela était-il croyable ?
– Je t’en prie, ma petite cocotte, essaye d’animer un peu la table, la pria M. Baxter, exaspéré. Je ne sais pas ce qui t’arrive, mais tu ressembles à une pauvre fille morose !
Louise leva un sourcil. Il ne savait pas à quel point il avait raison.