Chapitre 15 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
M. Baxter agita son mouchoir rose vif d’un geste emphatique et quitta la cabine. Anna s’affaira immédiatement. Elle rassembla vêtements et dessous, puis alla vite faire couler un bain. Louise descendit de son lit et resta plantée devant, sans trop savoir quoi faire.
– Avez-vous besoin d’aide ? s’enquit-elle.
Anna se paralysa instantanément, les bras débordant de robes du soir qui avaient besoin d’être repassées et accrochées.
– Je vous demande pardon, madame ?
– J’ai dit : avez-vous besoin d’aide ? Que puis-je faire ?
– Vous ne vous sentez toujours pas bien, madame ? demanda Anna, inquiète.
– Si, je me sens parfaitement bien. Mais ça me gêne de rester plantée là alors que c’est vous qui faites tout, expliqua Louise.
Anna s’arrêta et l’observa d’un long regard inquisiteur, comme si elle la voyait pour la première fois.
– Non, je n’ai pas besoin d’aide. Pourquoi ne vous reposez-vous pas ? Je vous prépare un bain.
– Je peux regarder la télé ? demanda Louise, tout en examinant la pièce à la recherche d’un appareil, ou d’un écran plat.
– Qu’est-ce que c’est, la « télé » ? s’étonna Anna, perdue.
– Ah oui… laissez tomber, fit Louise avec un soupir, se rappelant soudain l’époque où elle se trouvait.
Elle ne s’était jamais autant reposée de sa vie. Ça commençait à devenir inquiétant. Si elle avait effectivement la chance de vivre l’existence d’une star, elle n’avait pas la moindre envie de la passer à se barber dans sa cabine !
– Que fait Miss Baxter, au juste ? Euh… je veux dire, qu’est-ce que je fais, d’habitude ? interrogea Louise en retirant son immonde bonnet de nuit.
– Ce que vous faites, madame ? Je ne comprends pas, rétorqua sa femme de chambre, perplexe.
Louise avait envie de lui dire qu’elles pourraient être amies. Et puis, Anna et Miss Baxter n’avaient-elles pas presque le même âge ?
– Ne pourrions-nous pas être amies ? bafouilla Louise.
Quelque chose dans les yeux bleus fascinants de la jeune fille lui rappelait Brooke. Ah ! Elle aurait voulu parler à Anna comme à une vraie amie ! C’était trop dur de penser que Brooke n’était pas à ses côtés dans cette aventure. Elles avaient toujours tout fait ensemble, jusqu’à aujourd’hui !
– Madame ?
– Vous n’avez pas besoin de m’appeler comme ça, gémit Louise.
– Désolée, madame. Je veux dire, Miss Baxter, bredouilla Anna, troublée.
– Aarrgh… Pas comme ça non plus ! Laissez tomber, ça n’a pas d’importance. Appelez-moi comme vous voulez, conclut Louise en abandonnant la partie.
Elle se jeta la tête la première sur son lit en exagérant son plongeon. Elle serra les poings d’énervement, comme un petit enfant capricieux.
– Ah, voilà, je vous retrouve, entendit-elle murmurer Anna. Madame, votre bain est prêt.
Louise se glissa dans la baignoire dorée à pieds fourchus et plongea la tête sous l’eau chaude savonneuse. Oh non, incroyable ! Elle ressortit aussitôt la tête de l’eau, recrachant un mélange d’eau salée et de mousse. C’était de l’eau de mer ! Beurk !
– Anna, excusez-moi de vous dire ça, mais on dirait que l’eau du robinet vient de l’océan ! appela Louise à travers la porte fermée surchargée de moulures ivoire.
– Bien sûr, madame ! répondit Anna. C’est censé être thérapeutique.
Bien sûr ? Louise s’extirpa du bain à toute vitesse et tenta de se débarrasser du mélange poisseux avec la serviette de bain blanche chauffée et moelleuse qu’Anna lui avait préparée. Apparemment, il lui faudrait un petit moment pour s’habituer à certaines choses… Soudain, elle eut une idée.
– Anna, si vous disposiez d’une journée sur ce bateau pour faire ce qui vous plaît, que choisiriez-vous ? lui demanda Louise en passant sa tête par la porte entrebâillée.
– Tout ce qui me plaît ? fit Anna, excitée, tout en tapotant un oreiller alors qu’elle retapait le lit avec des gestes experts.
– Tout, confirma Louise, excitée aussi.
– Eh bien, j’imagine que j’aimerais acheter un ticket pour la piscine. Croyez-le ou non, il y a une piscine sur ce bateau ! On n’arrête pas le progrès.
– Ça a l’air amusant ! s’exclama Louise.
Elle réalisa brusquement que M. Murphy, son entraîneur, allait littéralement la tuer pour avoir manqué son entraînement. Pourvu qu’elle n’ait pas raté le meeting de Westport ! Elle ne trouverait jamais d’excuse valable.
– Ensuite j’aimerais me relaxer et aller prendre un bain de vapeur aux bains turcs. Il paraît qu’ils ressemblent exactement à ceux du Maroc.
– Ensuite ?
– J’imagine que j’aurais faim, alors j’aimerais déjeuner au Café parisien. Il est censé être la copie conforme d’une vraie terrasse de café à Paris. Jusqu’aux serveurs qui sont français, ajouta-t-elle, un peu hésitante.
– Génial ! s’enthousiasma Louise. J’ai toujours eu envie d’aller à Paris !
– Vous y avez tourné au printemps dernier, lui rappela Anna.
– Bien sûr, se rattrapa Louise à toute vitesse. J’ai l’impression que ma mémoire est encore un peu chancelante.
– Après, j’aimerais peut-être monter un des chevaux mécaniques du gymnase, jouer aux cartes ou faire un tour sur le pont. Quoique je n’aie jamais eu l’occasion d’y réfléchir, bien sûr, ajouta-t-elle hâtivement.
De toute évidence, elle y avait réfléchi, et pas qu’un peu !
– Ça m’a l’air parfait, dit Louise. Miss Baxter, euh, je veux dire moi… je suis riche. Alors profitons-en !
– Vous voulez dire que nous allons vraiment faire tout ça ? Ensemble ? s’étonna Anna, perplexe.
– Bien sûr ! assura Louise. Regardez donc, j’ai passé mon temps à m’évanouir aujourd’hui, ce ne serait pas du tout raisonnable que je passe la journée toute seule.
– Bon, dans ce cas…
– C’est décidé, décréta Louise avec fermeté. Vous voyez, Anna, ça peut paraître étrange, mais avec cette horrible amnésie qui semble m’affecter, j’ai besoin d’un peu d’aide pour me rappeler comment je m’exprime, comment je me comporte. Comment se comporte Miss Baxter, d’ailleurs, euh… je veux dire moi ?
– Je peux vous donner des leçons pour devenir Miss Baxter, proposa Anna après avoir un peu hésité.
– S’il vous plaît. Cela aidera peut-être à stimuler ma mémoire.
– Pour commencer, vous devez énormément battre des cils. Surtout en présence d’hommes séduisants, commença Anna. Appelez tout le monde « dââârling ». Si vous aimez quelque chose, dites : « C’est tout simplement meeerveilleux ! »
– Meeerveilleux, dââârling, répéta Louise, pas très sûre d’elle.
– Très bien, complimenta Anna. Mais il vous faut ajouter du panache dramatique à tout ce que vous dites. Souvenez-vous que vous êtes une actrice.
– Tout simplement meeerveilleux, dââârling ! recommença Louise, avec un peu plus de cabotinage.
– Beaucoup mieux. Comment allez-vous ? demanda Anna, avec un accent anglais snob.
– Comment allez-vous ? répéta Louise comme un perroquet aristocratique.
– Parfait ! Vous serez bientôt de nouveau égale à vous-même, sans même vous en apercevoir !
– Maintenant, voici la question la plus importante : que dois-je mettre ? Allez-vous m’aider à me préparer ? s’excita Louise, trop impatiente d’enfiler de nouveau une des superbes robes de Miss Baxter.
– Je le fais toujours, expliqua Anna en pénétrant dans le dressing.
« Se préparer » était un processus qui n’avait rien à voir avec la routine quotidienne de Louise. Celle-ci consistait en tout et pour tout à enfiler un jean, des baskets et s’appliquer un soupçon de gloss. Elle se retrouva en train de se cramponner à la colonne du lit, les jointures toutes blanches tellement elle se crispait, pendant qu’Anna la comprimait dans un corset. Elle commençait à se sentir comme une saucisse superboudinée ! Anna ignora les plaintes de sa victime. Elle laça le corset si serré que Louise eut l’impression d’avoir une côte cassée.
En s’examinant, Louise se rendit compte que H&M avait lancé le même look cent ans plus tard (mais en un peu moins douloureux !). C’était intéressant de voir comment les concepts qu’elle trouvait modernes étaient en fait des variations sur des pièces anciennes. En y regardant de plus près, elle réalisa que les boutons de nacre raffinés et le travail de la dentelle avaient été conçus pour une pièce unique, et n’auraient jamais pu être produits à la chaîne par une grosse entreprise. C’était un peu triste de constater que les subtilités et la complexité de ce vêtement avaient été perdues avec les années.
Anna l’aida à enfiler la magnifique robe d’après-midi en mousseline violette que Louise avait repérée plus tôt dans la malle cabine. Elle était rebrodée de soie, avec des motifs de brins d’herbe verts et de fleurs rose tendre. Le travail était si délicat qu’il semblait n’avoir pu être exécuté que par des mains de poupée.
– Oh, mon Dieu, c’est une Lucile, murmura Louise en lisant l’étiquette vert pâle avec des lettres noires. Et elle est en parfait état.
– Ça vaudrait mieux, répliqua Anna en aplatissant les plis avec sa main. Elle vous a coûté une jolie somme la semaine dernière.
– Oh, exact, elle est neuve, se reprit Louise.
Effectivement, en 1912, ce n’était pas du vintage !
– Elle sera ravie de vous voir la porter. Vous êtes absolument ravissante dans ses créations.
– Ravie de me voir…, hoqueta Louise. Vous voulez dire que Lucile est aussi sur ce bateau ?
– Oui. Vous ne vous en souvenez pas ? Lady Duff-Gordon et Sir Cosmo sont tous les deux à bord. Ils vont à New York pour ouvrir sa première boutique Lucile en Amérique, expliqua Anna avec patience, comme si elle s’adressait à un enfant de cinq ans pas très futé.
À sa surprise, la robe allait à Louise comme un gant. On aurait dit qu’elle avait été faite sur mesure.
– C’est trop cool, souffla-t-elle, surexcitée.
– Mais non, nous n’allons pas couler, déclara Anna.
– Non, je voulais juste dire qu’elle est vraiment jolie. Ce sera un classique, ajouta Louise en essayant de bien choisir ses mots. Il faut en prendre soin.
Elle fit courir ses mains avec révérence sur le tissu délicat et soyeux. Elle venait de voir une rétrospective époustouflante des créations de Lucile au Metropolitan Costume Institute de New York. Chaque robe était réalisée avec tant de talent, d’efforts et de patience, pour le moindre point infime… Louise avait l’impression de sentir encore l’amour et l’émotion insufflés dans chaque pièce, même après toutes ces années.
– Oui, madame, fit Anna en hochant la tête, tout en regardant Louise bizarrement.
Elle lui tendit un châle en soie violette assorti.
– Vous devriez prendre ceci. L’air est vif.
Louise fut alors vaporisée d’un parfum français musqué, poudrée, puis ajustée dans le moindre détail. Enfin, elle était prête ! Sans avoir eu à lever le petit doigt. Elle se sentait comme une voiture qui venait de passer au lavage automatique.