Chapitre 18 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
– Le café est par ici, je crois, dit Anna en ouvrant une porte à double battant. Oups ! Pas vraiment ! lança-t-elle, un peu penaude.
Elles venaient de pénétrer dans la bibliothèque du navire. La pièce était tapissée du sol au plafond de livres reliés en cuir. Une échelle en bois foncé était posée contre un mur, destinée aux étagères du haut.
Installés sur des chaises de bridge vertes devant des tables en acajou, quelques hommes à lunettes feuilletaient des journaux ou des livres. L’un d’eux leva les yeux et haussa les sourcils, sans doute surpris de voir deux femmes dans ce lieu qui semblait exclusivement masculin.
Louise adorait les bibliothèques. Quand elle était petite, elle s’était fixé le but de lire tous les livres du rayon enfant. À cinq ans, ça ne lui faisait pas peur, alors qu’elle avait pourtant encore du mal à lire toute seule. Mais maintenant qu’elle en avait douze et lisait tout le temps, elle se rendait compte à quel point c’était irréaliste ! C’était plutôt triste, et aujourd’hui elle se sentait un peu dépassée.
Elle s’approcha d’une étagère et prit au hasard un roman relié en rouge foncé.
– C’est le livre qui a inspiré l’un des films préférés de ma mère. Judy Garland est incroyable…, commença Louise.
Elle s’interrompit vite. Le film du Magicien d’Oz n’existait sûrement pas encore. Mieux valait se taire.
– Anna, ne devriez-vous pas être à l’école ? lui demanda Louise, car elle venait de songer qu’elle-même aurait de gros ennuis si elle ratait ses cours.
– À l’école ? À mon âge ? s’étonna Anna, en haussant les épaules. Vous avez vraiment dû prendre un coup sur la tête. J’ai fini l’année dernière, et depuis je travaille pour vous. Mais j’aimerais me marier bientôt et fonder une famille.
– Quel âge avez-vous ?
Un peu plus, et elle se serait décroché la mâchoire, tellement elle était stupéfaite. Anna devait faire partie de ces gens qui ont vraiment l’air super jeunes, super bien conservés, alors qu’elle devait avoir… la trentaine, peut-être ?
– Dix-sept ans, mais plus pour longtemps. Je vais avoir dix-huit ans le mois prochain. Dans quelques années, je serai une vieille fille ! s’exclama Anna.
Cela fit rire Louise, mais pas Anna.
– Avez-vous un petit ami ? continua Louise, en essayant de rester dans le ton de la conversation.
– Eh bien, il y a quelqu’un, j’imagine, souffla Anna, qui rougit et baissa les yeux. Il travaille sur ce bateau. Nous avons passé quelques moments ensemble. Il est si séduisant !
– C’est génial ! J’adorerais le rencontrer ! s’écria Louise, ravie pour sa nouvelle amie.
Qui cela pouvait-il être ?
– Pssst ! héla une voix de derrière un journal. Pssst !
Louise regarda Anna d’un air interrogateur. Faisaient-elles trop de bruit ?
– Pssst !
Le bruit venait d’une table tout près. L’Atlantic Daily Bulletin se baissa et révéla le visage de Benjamin Guggenheim.
– J’espérais vous revoir. Mais c’est vous qui avez pris les devants, j’en suis ravi.
Louise devint écarlate.
– Je n’en avais pas l’intention, se récria-t-elle. Nous passions par là, c’est tout.
– Eh bien, j’en suis fort content. Le croirez-vous, ce navire a son propre quotidien ! s’extasia-t-il en le repliant avant de se lever.
Il allongea le bras pour saisir le coude de Louise. Avec sa mâchoire ciselée et ses intenses yeux verts, il était encore plus séduisant que dans son souvenir.
– Allons faire une promenade, voulez-vous ?