Chapitre 2 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
Encore une demi-heure avant dîner… Désœuvrée, Louise ouvrit la porte de son dressing et pénétra dans la pièce aux effluves de moisi. Il était immense, à peu près de la moitié de la taille de sa chambre. Mais en raison de la forte inclinaison du toit, une partie très basse du plafond en réduisait considérablement la surface utilisable. Une ampoule nue éclairait la pièce d’une faible lueur tristounette. Ce dressing était de loin sa cachette préférée dans cette vaste maison pleine de courants d’air. Des choses extraordinaires pourraient s’y produire si elle laissait libre cours à son imagination. Mais elle n’était plus une gamine ! Un peu ridicule de se mettre dans un état pareil pour un simple dressing, non ?
Plus jeune, elle avait adoré y aménager des forteresses. Elle se sentait en sécurité dans cette pièce intime et sombre. Elle y passait des heures à lire avec une lampe de poche, sous un amas de couvertures. Au cours de l’année précédente, son intérêt pour la mode n’avait cessé de grandir. D’abord avec le catalogue de vente par correspondance J. Crew, puis Rodarte (bon, d’accord, la seule robe de ces créatrices qu’elle possédait avait été créée pour Target et ne portait pas directement leur griffe, mais c’était quand même une marque branchée). Du coup, elle s’était rendu compte de la chance qu’elle avait de disposer d’un espace aussi génial rien que pour ses vêtements. Être fille unique, ça avait finalement du bon !
Elle avait été encore plus enthousiaste cette même année, quand elle avait découvert une friperie du Lower East Side à New York, avec Brooke, sa meilleure amie. Louise y avait acheté une robe tricotée bluffante, très flashy. Selon la vendeuse, elle ressemblait à une pièce classique années soixante-dix de Missoni. Elle l’avait portée à la bat mitzvah de Caroline Epstein. Résultat : un million de compliments pour une tenue qui ne lui avait coûté que treize dollars cinquante. Et voilà ! Elle était accro.
Une barre en bois était suspendue sur toute la longueur du dressing, grâce à des cordes fixées au plafond. Son père l’avait installée un jour où il avait été pris d’une frénésie de bricolage (Louise n’en revenait pas), pour qu’elle y range ce qu’elle espérait être le début d’une immense collection. Pour le moment, elle en était loin : elle possédait en tout et pour tout trois vêtements hétéroclites qui pendouillaient là, comme échoués par hasard. Mais elle avait bon espoir, ça changerait bientôt !
Elle adorait les vêtements vintage. Puisqu’elle ne pouvait pas vivre dans un vieux film en noir et blanc, au moins elle porterait les mêmes vêtements que les acteurs ! C’était sur ce point-là que sa mère et elle étaient différentes. Selon Mme Lambert, les films devaient être anciens, mais les vêtements neufs. Ensuite on les donnait – et on ne les achetait pas – à des organismes tels que l’Armée du Salut.
Quand Louise n’explorait pas les deux friperies locales, elle faisait des recherches sur Internet : les créateurs de toutes les époques la passionnaient. Un exemplaire archifeuilleté de Comment bien acheter vintage : le guide essentiel de la mode, cadeau d’anniversaire étonnamment parfait de grand-père Léo, était toujours en évidence sur sa table de chevet. Ainsi, si elle repérait une tenue, elle pouvait vite la retrouver en images dans le guide avant qu’elle ne lui sorte de la tête. Il lui fournissait aussi de nombreux tuyaux pour sa collection, ainsi qu’un annuaire des meilleurs magasins spécialisés dans le monde entier. Elle le parcourait les soirs où elle n’arrivait pas à s’endormir. Les noms Belle Époque, L’Armoire de la Diva, Pois et Rayons de Lune la faisaient aussitôt rêver. Bien plus efficace que de compter les moutons…
Désormais, Louise s’estimait plutôt experte. Elle faisait facilement la différence entre une robe Balenciaga et une Givenchy. Et savait que le terme « vintage » s’appliquait aux vêtements jusqu’aux années quatre-vingt. Après, c’était de l’occasion, sans plus. Elle pouvait distinguer un tailleur Coco Chanel d’un tailleur Chanel créé par Karl Lagerfeld. (La jupe conçue par Karl s’arrêtait au-dessus du genou, alors que Coco, la fondatrice de la maison Chanel, aurait trouvé cela indécent.) Elle savait que les fermetures Éclair étaient rares avant les années quarante. Et avait compris que ce n’était pas parce qu’une chose était ancienne qu’elle avait forcément de la valeur !
Louise sortit de sa section des années vingt une robe garçonne bleu outremer taille basse, qui descendait au genou, avec paillettes et ourlet bordé de plumes d’autruche (cette section 1920 étant d’ailleurs limitée à cette unique pièce). Ce n’était pas une vraie Madeleine Vionnet, cette créatrice française des années vingt et trente qui avait inventé la coupe dans le biais. Mais étant donné le montant pitoyable de son argent de poche, c’était mieux que rien ! Et pour la touche finale, quoi de plus génial qu’un boa couleur saphir assorti et des sandales à brides ? Du coup, Louise se rappela l’invitation à la vente vintage des fashionistas voyageuses.
Ce serait un endroit super pour chercher ça, pensa-t-elle, impatiente à l’idée d’agrandir sa collection, car elle avait désormais complètement écumé l’Armée du Salut et les œuvres caritatives locales.
Serrant la robe contre elle, Louise ferma les yeux et laissa son imagination l’emporter dans le monde de cette tenue. C’en était presque réel. Elle dansait dans un bar clandestin de l’époque, bruyant, saturé d’odeurs de sueur. Elle ondulait au rythme de la musique jazz imaginaire qui jouait dans sa tête, en tripotant un collier de perles invisible.
– Louise ! Le dîner est prêt ! s’infiltra dans sa conscience la voix perçante de sa mère.
Quelle vie passionnante avait dû mener la femme qui avait possédé cette robe ! Des soirées mondaines dans ce fabuleux vêtement scintillant… Une existence pleine de danses dans des cabarets malfamés, de jeux d’argent et de gangsters. Elle avait eu un cours sur les années folles en histoire, l’an passé. Le plus loin que Louise s’était aventurée vêtue de cette robe, c’était devant le miroir de sa chambre. Mais la porter au bal du collège, ce serait trop excitant ! Elle s’habillerait enfin pour quelque chose d’autre que ses propres clichés de mode au Polaroïd !
– Louise ! C’est maintenant !
En tout cas, une chose était sûre : dans la vie de cette femme-là, il n’y avait jamais eu une mère casse-pieds qui pétait les plombs si vous aviez cinq minutes de retard pour le dîner.