Chapitre 21 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
Anna l’attendait dans la suite et avait sorti la tenue de soirée de Miss Baxter sur le lit. Elle avait sélectionné une robe du soir bleu nuit très décolletée avec des mancherons en dentelle. Louise examina la robe avec révérence pour admirer le travail de broderie complexe des perles sur le corsage.
– Elle est parfaite ! couina Louise avec délices tout en se débarrassant de son manteau en velours d’une tonne et de son chapeau.
Mais elle n’était pas pressée de se faire de nouveau écrabouiller dans cet horrible corset… seulement on ne lui demanda pas son avis. Anna la laça encore plus serré que la dernière fois. C’était comme si on avait pressé ses organes internes pour les réorganiser différemment. Comment les femmes pouvaient-elles porter ça tous les jours ?
Anna fit passer la robe aux plissés élaborés par-dessus la tête de Louise. Le tissu soyeux froufrouta le long de sa silhouette corsetée et les petites perles bleu marine émirent un infime tintement en cascadant autour d’elle. La robe s’arrêta au niveau du sol, avec une petite traîne rebrodée de perles.
– Oh, mon Dieu, soupira Anna en secouant la tête, désappointée. On dirait que vous avez pris un peu le soleil, aujourd’hui.
Comme si c’était une mauvaise chose ? s’étonna Louise, ravie d’avoir un peu hâlé au mois d’avril.
Anna tartina le visage et les lèvres de Louise d’un épais fond de teint blanc qu’elle prit dans une boîte en métal. Louise jeta un coup d’œil dans le miroir derrière l’épaule d’Anna et fut de nouveau stupéfaite d’y voir son reflet en Louise de douze ans, désormais pâle comme un fantôme. Elle espérait de toutes ses forces qu’Anna ne se retourne pas et ne découvrirait pas elle aussi la vraie Louise. Anna prit un crayon de khôl sombre afin de souligner ses yeux et une brosse pour l’estomper autour. Puis elle appliqua du rouge crémeux sur ses joues et les fit ressortir comme des pommes d’amour. Apparemment, en 1912, le look clown est branché ?
Elle enduisit les lèvres de Louise d’un rouge à lèvres couvrant, d’une couleur spectaculaire. Un vrai concentré du Hollywood d’autrefois dans ce petit tube doré ! Puis elle la vaporisa d’un parfum différent, un peu plus fleuri que le précédent. Non seulement Miss Baxter ne pouvait pas porter le même vêtement deux fois de suite, mais il semblait aussi qu’elle ne pouvait pas sentir la même odeur deux fois de suite.
Anna positionna une délicate tiare en diamants dans ses cheveux, qu’elle avait artistement tortillés en un chignon lâche au bas de sa nuque, avec quelques pinces judicieusement placées. Elle était désormais une vraie princesse, ou plutôt une actrice glamour, avec cette couronne et tout le reste.
Anna la détailla avec un air d’approbation et lui tendit une pochette raffinée en résille dorée pour qu’elle y mette son rouge à lèvres et accessoirise parfaitement l’ensemble. Voilà.
Louise n’ayant pas la moindre idée de la direction à suivre afin de rejoindre la salle à manger des premières classes, Anna insista pour lui faire un plan sur une feuille de papier à lettres. Pas question d’être en retard au dîner ! Louise quitta la suite et progressa lentement dans les coursives, toute chancelante dans les chaussures en satin bleu à hauts talons, très serrées, de Miss Baxter.
Elle hochait la tête en silence pour saluer les passagers qu’elle croisait. Elle avait du mal à respirer avec son corset, et encore plus à parler. C’était étrange. Ils avaient tous l’air de figurants sortis d’un film d’époque. Les hommes élégamment vêtus de costumes noirs avec hauts-de-forme. Les femmes arborant des coiffures compliquées, certaines portant des jupes qui descendaient au ras du sol, sortes d’abat-jour chamarrés, si resserrées au niveau des chevilles qu’elles devaient se dandiner comme une troupe de canards pour marcher. Drôle de style !
– N’est-ce pas tout simplement divin ? entendit-elle s’extasier une passagère. Avez-vous déjà vu un bateau aussi luxueux ?
Tout le monde semblait aux anges.
Après deux virages à gauche et un à droite, Louise arriva à destination.