Chapitre 26 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
– Miss Baxter, quelle agréable surprise ! éructa le médecin.
Affolée, Louise chercha du regard des passagers qui pourraient l’aider, mais le pont était désert.
– Croyez-vous raisonnable de rester ainsi dehors sans même un châle, dans votre état ? Vous allez attraper la mort, fit-il en lui saisissant le bras comme dans un étau. Je serais heureux de vous raccompagner à votre suite.
Louise essaya de protester, mais le docteur ne desserrait pas son étreinte.
– Lâchez-moi, docteur, je vous prie. L’air frais me fera du bien, plaida-t-elle.
– Non, Miss Baxter. J’insiste. Vous devez rentrer immédiatement.
Il commença à la pousser vers la porte. Et il était fort, en dépit de son âge avancé et de sa maigreur.
Louise tenta de rester fermement plantée sur le pont, mais ne parvint qu’à s’enfoncer une écharde dans le talon droit alors qu’on la traînait sur les planches.
– J’ai reçu des ordres stricts du commandant. Je dois vous reconduire dans votre suite sur-le-champ, et vous administrer un calmant, déclara le médecin. Nous ne pouvons pas laisser une femme hystérique perturber les autres passagers.
Il la poussa brutalement vers l’intérieur du navire, en la cramponnant toujours d’une poigne de fer.
– Vous me faites mal ! gémit Louise entre ses dents serrées.
Il ignora ses plaintes et continua à la malmener dans les coursives désertes. À une intersection, Louise crut apercevoir du coin de l’œil deux femmes avec des chapeaux à large bord. Mais avant même qu’elle ne puisse appeler à l’aide, elles avaient disparu.
Le Dr Hastings la précipita soudain dans une pièce sombre et alluma la lumière : Louise se rendit compte qu’elle était de retour dans sa suite.
– Miss Baxter, étant votre médecin à bord de ce navire, je vous ordonne de vous reposer.
Il la tenait toujours par le bras et l’entraînait vers son lit à colonnes.
Louise décida alors de changer de stratégie et monta sur son lit, cessant toute résistance. Peut-être réussirait-elle à faire croire qu’elle dormait et pourrait-elle ensuite reprendre sa mission en douce.
– Où est oncle Baxter ? Et Anna ? demanda Louise en espérant les voir surgir d’un instant à l’autre.
– Ils sont dans leurs salles à manger respectives. Vous êtes partie avant la fin des réjouissances. Et grâce à vos simagrées, moi je suis en train de rater ma partie de poker, répondit le Dr Hastings, courroucé.
– Je voudrais les voir, murmura-t-elle en essayant de se montrer brave, alors qu’elle mourait de peur. Voudriez-vous aller les chercher ?
– Oh, ils vont bientôt revenir. De toute façon, vous serez endormie d’ici là. Le commandant a demandé que je vous administre de quoi nous en assurer.
– Ah non ! J’ai déjà sommeil, je n’ai pas besoin de médicaments pour dormir, se défendit Louise sur un ton qu’elle essayait de garder calme et normal, mais elle commençait vraiment à paniquer.
Il ne lui prêta pas la moindre attention tandis qu’il fouillait dans sa sacoche en cuir noir. Cherchait-il des somnifères ? Dans ce cas, elle les glisserait sous sa langue et les recracherait plus tard. Elle décida de bâiller exagérément.
– Ouh, je suis fatiguée ! mentit-elle.
Le Dr Hastings laissa échapper un grognement de triomphe : il venait de trouver ce qu’il cherchait.
– Voyez-vous, Miss Baxter, je ne suis pas homme à désobéir aux ordres de mon commandant.
Il extirpa de sa sacoche une seringue avec une aiguille d’une longueur démesurée. Il poussa un peu le piston. Quelques gouttes de liquide clair perlèrent à l’extrémité de l’aiguille.
– Allons, cela ne vous fera aucun mal, la raisonna-t-il.
– Non ! hurla Louise. Je vous défends de me piquer avec ce truc !
– C’est pour vous aider à dormir cette nuit, expliqua-t-il de la voix calme qu’on utilisait pour apaiser les malades mentaux en crise. C’est naturel, une injection de vitamines !
Il se pencha vers le lit, la seringue dans la main droite.
– Ne me touchez pas ! hurla de nouveau Louise.
Le docteur l’ignora.
Elle bondit à l’autre bout du lit pour essayer de s’échapper, mais le médecin avait de bons réflexes. Il la saisit par la cheville et sans hésiter planta l’aiguille sur le dessus de son pied gauche.
Louise poussa un cri suraigu, de douleur et de surprise. Elle plongea son regard dans les yeux noirs et froids du Dr Hastings et, quelques instants plus tard, elle s’enfonça dans des ténèbres sans fond.