Chapitre 28 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
– Allez, racontez-moi, lui intima Louise en se calant sur ses coudes, tandis qu’Anna s’asseyait au pied du lit.
– Je ne sais pas, je n’ai peut-être rien vu, bredouilla Anna. J’ai l’impression de perdre la tête. Je vous en prie, oubliez ce que je vous ai dit.
Elle scrutait la pièce dans ses moindres recoins, comme si elle s’attendait à ce que quelque chose jaillisse de la pénombre.
– Non, insista Louise, vous devez me le dire ! Je vous crois !
– Eh bien, madame, commença son amie, la nuit dernière, quand je revenais du dîner… je me suis endormie sur le sofa pour vous veiller, expliqua Anna en montrant un canapé victorien garni d’oreillers et de couvertures. Oh, Miss Baxter ! Nous étions tous morts d’inquiétude ! J’ai appris que vous avez semé le trouble pendant le dîner, que vous avez prédit au commandant Smith que le Titanic allait couler…
– C’est exact, l’interrompit Louise, mais que s’est-il passé ensuite ?
– C’est impossible. C’est le bateau le plus somptueux et le mieux conçu qui ait traversé l’océan !
– Que s’est-il passé ensuite ? la pressa Louise, anxieuse d’obtenir toutes les informations possibles pour quitter le navire.
– Eh bien, j’étais couchée sur ce sofa…, reprit Anna.
– Je sais, je sais, s’impatienta Louise.
– Au milieu de la nuit, j’ai entendu des voix étranges, qui m’ont tirée d’un sommeil profond. Et là, je les ai vues, fit Anna en se levant pour faire les cent pas avec nervosité.
– Qui avez-vous vu ?
– Deux femmes, penchées au-dessus de votre lit, qui vous chuchotaient des choses à l’oreille. Quand j’ai crié, effrayée, elles ont disparu, comme évaporées dans l’air. Oh, c’est impossible ! Jésus Marie ! gémit Anna en faisant le signe de croix.
– Non, Anna, je vous crois ! Qu’ont-elles dit ? insista Louise, désormais en pleine possession de ses moyens.
– Je n’ai pas pu distinguer leurs paroles.
– À quoi ressemblaient-elles ?
– L’une d’elles était très grande, avec des cheveux roux. L’autre beaucoup plus petite, avec des cheveux châtain. Elle avait posé ses mains sur votre ventre.
– Marla et Glenda ! hoqueta Louise. Ce sont elles, c’est sûr !
Elle plaça instinctivement ses mains sur son ventre, sentant toujours cette douleur bizarre qu’elle avait éprouvée dans son rêve. Comment ces femmes le savaient-elles ? En étaient-elles responsables ?
– Elles étaient là, et puis elles ont littéralement disparu, dit Anna, toujours sous le choc.
Mais Louise était enfin rassurée : elle avait toute sa tête.
– Anna, il faut retrouver ces femmes ! s’écria Louise, excitée.
– Les sorcières ? tremblota Anna, effrayée.
Elle se mit à retaper le sofa où elle avait dormi. Cela rappela à Louise sa mère qui se mettait à ranger comme une folle quand elle était stressée.
– Oui, c’est la seule manière pour moi de retrouver ma vie normale au Connecticut. Et elles peuvent aussi vous sauver. Ce bateau est condamné !
– Le Connecticut ? répéta Anna, complètement perdue. Et que voulez vous dire en parlant de bateau condamné ?
– Le Titanic va couler ! répliqua Louise d’un ton sans appel, retenant ses larmes.
– Mais pourquoi répétez-vous ça sans arrêt ? s’alarma Louise. Tout le monde affirme qu’il est insubmersible…
– J’imagine que rien n’est indestructible, conclut Louise. Les navires, les avions, les présidents… vous ne me croirez jamais si je vous racontais ce qui va se passer pendant le prochain siècle.
– Mais comment pourriez-vous connaître le futur, Miss Baxter ? l’interpella Anna, devenue hystérique, pliant et repliant la couverture qu’elle avait dans les mains.
– Anna, je sais que cela va sembler complètement fou, mais je ne suis pas Miss Baxter. Et je ne suis pas non plus actrice. La vérité, c’est que je m’appelle Louise, et que je viens du Connecticut, un État d’Amérique. L’une des dernières choses dont je me souviens, c’est que nous étions en 2011, et que j’apprenais le désastre du Titanic pendant mon cours d’histoire.
Ouh là là ! Louise aurait donné n’importe quoi pour avoir été un peu plus attentive au cours de Mlle Morris !
Anna cessa de tapoter les oreillers et fit de nouveau un signe de croix. Elle avait sûrement dû trouver un réconfort dans la religion lors des derniers événements !
– Vous n’êtes donc pas la vraie Miss Baxter ? l’interrogea-t-elle, incrédule. Pourtant vous lui ressemblez trait pour trait. Comment pourriez-vous être quelqu’un d’autre ? fit Anna en se rapprochant du lit pour l’examiner de près.
– Je ne sais pas, répondit Louise, soulignant son impuissance en levant les bras en l’air. Ça semble impossible, mais je le jure, ce n’est pas moi.
Pourtant Anna n’avait pas l’air convaincue.
– Miss Baxter ferait-elle ce genre de chose ? demanda Louise en se mettant à loucher tout en tirant la langue.
Anna gloussa en dépit de sa grande frayeur.
– Sûrement pas ! Le Dr Hastings a dû vous administrer trop de somnifère.
– Attendez un peu, venez par ici, lui ordonna Louise, se plaçant devant un miroir sur le mur opposé.
Il fallait qu’Anna voie la vraie Louise : les mots ne suffiraient pas à la convaincre. Anna lui lança un regard dubitatif mais la suivit néanmoins. Louise se plaça devant, très stressée, tête basse, dans la crainte de ce qui apparaîtrait dans le reflet.
Elle avait passé sa vie à espérer que quelque chose dans son apparence serait différent. Par exemple, que ses cheveux deviendraient comme ceux d’Elizabeth Taylor quand elle était encore starlette dans les années 1950, en petites bouclettes parfaitement domestiquées. Ou que les ridicules piqûres de moustique qui lui tenaient lieu de poitrine se développeraient suffisamment pour lui permettre de porter un soutien-gorge comme toutes les autres filles de cinquième. Elle était plutôt stupéfaite de se rendre compte que ce qu’elle voulait maintenant par-dessus tout, c’était être elle-même. Avec tous ses défauts, y compris ce qui lui manquait. Elle avait besoin de se retrouver.
En se regardant dans le miroir, Louise se vit de nouveau en fille maigrichonne de douze ans avec des bagues sur les dents. Elle fondit en larmes. Des larmes d’épuisement et de soulagement, en se retrouvant enfin devant un visage familier.
Anna suffoqua, stupéfaite. Elle se signa et contempla en silence ce qu’elle voyait dans le miroir. Puis, terrifiée, elle murmura :
– Qu’est-ce que vous avez sur les dents ?
Louise éclata de rire. Anna l’avait vue, enfin ! Elle essuya ses joues baignées de larmes et son nez sur le revers de son bras.
– Bénissez l’époque où vous êtes née ! Vous avez de la chance, ces appareils d’orthodontie n’ont pas encore été inventés !
Anna s’assit sur le bord du sofa en tremblant de tous ses membres. C’en était vraiment trop.
– Qui êtes-vous ?
– Je m’appelle Louise Lambert. J’habite à Fairview, dans le Connecticut. Je suis née en 1999, et j’ai douze ans.
Au fur et à mesure qu’elle délivrait ces informations, elle sentait sa voix s’affermir et gagner en confiance. Ça fait du bien, songea-t-elle en souriant. Elle était enfin prête à redevenir Louise. Mais le temps était compté. Il fallait vite trouver une solution.