Chapitre 29 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
Louise s’installa sur le bord de son lit. Elle voulait absolument raconter à Anna tout ce que Mlle Morris avait expliqué sur le Titanic. Malheureusement, comme d’habitude elle ne lui avait accordé qu’une vague attention, et du coup elle n’avait pas grand-chose à dire.
– Quitte à finir sur le Titanic, j’aimerais qu’un jeune Leo soit à bord, plaisanta-t-elle en pensant au film romantique réalisé quelques années avant sa naissance.
Elle l’avait vu récemment, un jour où elle était restée chez elle à cause d’un rhume.
– Qui ça ? demanda Anna, ce qui était tout à fait compréhensible, sachant que Leonardo DiCaprio n’était pas encore sur terre en 1912.
– Aucune importance, coupa Louise pour revenir dans le vif du sujet. L’histoire, c’est qu’une nuit ce bateau très chic baptisé Titanic heurte un iceberg et coule. C’est effrayant à entendre, je le sais bien, mais ça s’est vraiment passé comme ça. Me croyez-vous ?
– Je préférerais vous dire que non. Mais après avoir vu votre reflet dans le miroir, j’imagine que désormais je le dois. Comment avez-vous réussi à vous faire passer pour Miss Baxter devant les autres, d’une manière si convaincante ?
– Honnêtement, je n’en sais rien, confessa Louise. C’est totalement dingue que tout le monde soit convaincu que je le suis. Mais j’ai dû me préparer pour ce rôle depuis toujours, j’imagine.
– Stupéfiant, fit Anna en secouant la tête, abasourdie. J’aurais pu jurer que je parlais avec la vraie Miss Baxter. C’est très étrange. Donc… donc… si vous êtes Louise Lambert… où est Miss Baxter ?
– Je n’en ai pas la moindre idée.
Louise n’avait même pas commencé à envisager cet aspect de la chose quand elles sursautèrent en entendant un ronflement tonitruant qui provenait de la suite adjacente.
– M. Baxter ! s’exclama-t-elle, car elle l’avait complètement oublié. J’expliquerai tout ce que je pourrai un peu plus tard, mais il faut sortir d’ici avant qu’il ne se réveille. Sans cela nous aurons beaucoup de justifications à fournir, et nous devons nous échapper.
– Ne vous inquiétez pas, il pourrait continuer à dormir même pendant un naufrage ! Oups ! hoqueta Anna, en devenant écarlate après ces paroles malheureuses.
– Vite ! Sortons d’ici ! la pressa Louise en sautant de son lit.
– Tout d’abord, il faut que vous passiez des vêtements secs, lui conseilla Anna, sur un ton maternel.
Louise s’examina. Elle portait toujours la robe du soir bleue, toute trempée de sueur après son cauchemar.
– Miss Baxter a-t-elle des jeans ? demanda Louise, pleine d’espoir.
– Des jeans ? s’exclama Anna, incrédule. Vous voulez dire ces salopettes en denim que portent les cheminots ?
– Oh, laissez tomber.
Louise redoutait de mettre une autre robe. Ses vêtements habituels lui manquaient, même si sa garde-robe était limitée ! Ce serait quand même plus facile d’essayer de quitter ce bateau en pantalon.
– Où allez-vous, mesdames ?
Les filles sursautèrent. M. Baxter se tenait sur le seuil du salon, vêtu d’un pyjama en soie rose gansé de rouge, un masque pour dormir autour du cou. Sa moustache horizontale était un peu de travers.
– Oncle Baxter ! roucoula Louise, retrouvant instantanément son personnage de Miss Baxter.
Elle espérait y arriver encore un peu, alors qu’elle n’avait plus qu’une idée en tête : quitter le bateau, le plus vite possible.
M. Baxter retira un petit pompon doré de son oreille gauche. L’ancêtre des boules Quies, apparemment ?
– Oncle Baxter, répéta-t-elle, cette fois en battant des paupières tel un papillon en overdose de caféine. Je ne parviens pas à dormir, alors Anna va aller me chercher du lait chaud et du miel.
C’était le remède royal de sa mère pour l’insomnie. Pourvu que ce soit une vraie recette de grand-mère !
M. Baxter considéra les deux filles d’un air endormi.
– Oncle Baxter ! minauda-t-elle pour la troisième fois, retournez vous coucher, il vous faut vos heures de sommeil pour être en forme !
Trop fatigué pour discuter, M. Baxter réintégra son lit en titubant quelque peu.
– Bonjour et bonne nuit, mesdames, baragouina-t-il en refermant la porte derrière lui.
Les filles échangèrent un regard soulagé. En silence mais avec célérité, Anna parcourut la suite à pas furtifs afin de rassembler des vêtements pour Louise. Celle-ci revêtit vite la robe en laine toute simple et les bottines à boutons qu’Anna lui prêta.
Elles quittèrent la cabine sur la pointe des pieds, refermèrent doucement la porte et partirent en courant dans la coursive, aussi vite qu’elles le purent.