Chapitre 3 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
Les Lambert dînaient toujours dans la salle à manger. Ils habitaient une vaste demeure, très « cottage » anglais, avec un tas de pièces – de vrais nids à poussière –, un escalier de service et un monte-charge. Plus deux chambres d’amis qui ne servaient jamais. Pour une famille de trois personnes, c’était immense. Mais Louise en connaissait la moindre parcelle par cœur : chaque lame de parquet qui craquait, chaque nœud dans le bois, et toutes les meilleures cachettes. Elle était convaincue qu’il y avait forcément un passage secret quelque part. Elle le découvrirait un jour, c’était sûr !
La plupart du temps, sa mère et elle prenaient leurs repas seules à la longue table en acajou. Des portraits à l’huile des ancêtres de Louise pendaient tristement, sombres et sinistres, sur les murs d’un rouge vénitien. Il était rare que son père rentre à l’heure pour le dîner, car il travaillait souvent très tard à son cabinet juridique. C’était vraiment dans ces moments-là qu’elle aurait voulu avoir des frères et sœurs à qui parler ! Parfois elle imaginait que ces gens peints en deux dimensions s’extirpaient de leur cadre et venaient s’asseoir autour de la grande table avec elle et sa mère, remplissant la pièce de rires et de conversations animées sur l’histoire de sa famille.
Mme Lambert présidait déjà quand Louise arriva.
– Dâââârling, que fabriquais-tu là-haut ? La viande refroidit, lui reprocha-t-elle avec son léger accent anglais, en dépliant sa serviette en lin blanc immaculée pour la déposer sur ses genoux.
– Désolée, maman, je devais être un peu dans la lune, s’excusa Louise en s’écroulant sur sa chaise inconfortable.
– Hmm, soupira Mme Lambert. Ça ne me surprend pas…
Elle coupa avec grâce un morceau gris d’une viande mystérieuse.
Avant de s’installer au Connecticut, sa mère avait grandi dans une famille aisée de Londres. Au grand désespoir de Louise, Mme Lambert, ayant toujours vécu entourée de serviteurs, était totalement nulle en cuisine. Saucisses à l’eau, pommes de terre à l’eau, petits pois et carottes à l’eau… elle avait droit à de sempiternelles déclinaisons sur ces aliments insipides et trop cuits, noyés sous des flots de vinaigre de malt. Mme Lambert proclamait que tremper chaque bouchée dans le vinaigre était typiquement anglais. Peut-être, mais quel cauchemar ! Louise rêvait d’un dîner normal. Genre macaronis au fromage dégustés au comptoir de la cuisine, ou pizza aux pepperonis devant la télévision, comme tout le monde. Chaque fois qu’une amie venait dîner chez elle, Louise ne savait plus où se mettre.
– As-tu vu cette lettre pour toi, sur la console de l’entrée ? demanda Mme Lambert.
Louise hocha la tête, la bouche pleine d’un mélange pâteux indéterminé.
– Qu’est-ce que c’était ? Encore une bat mitzvah ? insista sa mère.
– Non, une invitation à une vente vintage samedi. Ça a l’air cool. Je pourrais peut-être y trouver une robe pour le bal, expliqua Louise avec vivacité.
– Des vêtements d’occasion ? Personnellement, dâââârling, je ne vois pas pourquoi tu ne pourrais pas acheter une robe neuve. Allons faire du shopping ensemble ce week-end, si tu veux. Les propriétaires de ces vêtements sont sans doute morts, à l’heure qu’il est, leurs affaires vendues par les héritiers, affirma Mme Lambert.
Elle appuya ses propos d’un frisson théâtral. De toute évidence, elle n’était pas emballée par la manière nouvelle dont sa fille envisageait le shopping.
– Maman, ce sont des vêtements anciens, c’est tout ! Et ils ont quelque chose de spécial, d’unique ! se justifia-t-elle.
Ah, pourquoi sa mère n’y comprenait-elle rien ? C’était trop déprimant !
– Fais comme tu veux, ma chérie. Je te dis simplement que je serai plus que ravie de te donner de l’argent pour une robe neuve. Ce n’est donc pas ce que porteront les autres filles ?
Louise et Mme Lambert revinrent en silence à leur mixture bouillie. Le seul bruit était celui de l’argenterie contre la porcelaine.
– Maman, parle-moi encore de tante Alice, demanda Louise en levant les yeux vers le portrait de sa grand-tante, accroché au mur derrière la tête de sa mère.
Mme Lambert était allée à Londres la semaine précédente pour l’enterrement de la fille d’Alice. À l’affût du moindre prétexte pour voyager, Louise avait voulu y aller. Même si c’était pour l’enterrement d’une cousine éloignée qu’elle n’avait rencontrée qu’une fois dans sa vie. Mais sa mère n’aimait pas qu’elle manque l’école. Résultat : Louise était restée à la maison avec son père.
Elle adorait qu’on lui raconte les histoires de la famille de sa mère. Et comme celle-ci avait une tendance naturelle à dramatiser, c’était une conteuse très douée.
– Eh bien, dâââârling, quand ma tante Alice était plus jeune, c’était une vraie beauté. Une actrice pleine de talent, commença Mme Lambert.
Louise contempla de nouveau la vieille dame à tête de caniche accrochée dans son cadre poussiéreux surchargé d’ornements.
– Vraiment ? s’étonna Louise, incrédule.
Elle avait déjà entendu des bribes de cette histoire. Mais comment imaginer d’après cette peinture une personne qui aurait moins de quatre-vingt-dix ans ? Tant pis, elle devrait croire sa mère sur parole.
– Mais oui. Elle était plutôt célèbre à son époque.
– Elle a l’air trop cool. J’aurais bien voulu la rencontrer.
– C’était une forte personnalité, c’est sûr, soupira Mme Lambert. Sa vie aurait pu faire l’objet d’un film. Tout à fait. Même si je n’ai appris toute la vérité que la semaine dernière.
– Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Louise, étonnée qu’un membre de sa famille eût vécu une vie digne d’un film.
Sa rêverie fut interrompue par le son étouffé d’une sonnerie de téléphone provenant de sa chambre.
Mme Lambert regardait dans le vide, perdue dans ses pensées. Elle était dotée de cette capacité qu’ont les rêveurs à s’y perdre complètement, tout comme Louise.
– Ça, ma chérie, ça devra attendre que tu sois un peu plus grande.
– Alors je peux quitter la table, s’il te plaît ? demanda Louise, préférant traiter par le mépris le fait que sa mère l’estimait trop jeune pour tout savoir sur sa propre famille. Je parie que c’est Brooke qui m’appelle. On a une tonne de devoirs en maths ce soir.
Louise quitta la table. Elle fila dans sa chambre rappeler son amie, afin qu’elles terminent leurs devoirs ensemble au téléphone.
Cela ressemblait effectivement à un jeudi comme les autres.