Chapitre 30 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
– Soyons prudentes. Il faut éviter le commandant Smith et le Dr Hastings, à tout prix, chuchota Louise alors qu’elles couraient le plus discrètement possible dans les coursives désertes à peine éclairées.
Anna acquiesça d’un signe de tête.
– Mais où allons-nous, au juste ?
– Je ne sais pas. Je voudrais pouvoir me représenter les plans du navire avec netteté. Savez-vous vous diriger ?
D’après ce qu’elle avait déjà vu, il y avait des kilomètres de coursives, toutes remarquablement similaires.
– Avez-vous une idée de l’endroit où se trouve le poste de commandement ? reprit-elle.
– Oui ! lança Anna, très sûre d’elle. Quoique l’accès ne soit pas autorisé aux passagers.
– C’est là qu’on doit aller ! décida Louise. Il doit bien y avoir quelqu’un qui nous croira et changera le cap.
– Le commandant Smith a beaucoup de pouvoir, interrompit Anna en prenant le bras de Louise. Cela ne va pas être simple de trouver quelqu’un qui oserait désobéir à ses ordres. Surtout si ce sont des femmes qui le demandent.
Louise soupira, envahie d’une nouvelle vague de panique. Elle oubliait sans cesse qu’en 1912 les femmes n’avaient même pas le droit de vote, et que leur opinion pouvait être tout simplement ignorée.
– Il faudrait peut-être d’abord retrouver Glenda et Marla. Si vous les avez vues, si Lucy les a vues, elles doivent être à bord du Titanic, avec nous…
– Les sorcières ? tremblota Anna en interrompant le fil des pensées de Louise.
– Je crains qu’il n’y ait pas d’autre solution.
– Nous devrions suivre le plan initial, objecta Anna, nerveuse. C’est vrai, comment saurons-nous que ça ne marche pas, si nous n’essayons pas ? Et je connais quelqu’un qui pourrait nous aider.
– Qui ?
– Oh… un jeune homme, bredouilla vite Anna.
– Montrez-moi le chemin, lui ordonna Louise. Nous avons besoin de toute l’aide que nous pourrons obtenir.
– Par ici, dit Anna en faisant signe à Louise de la suivre.
Elles se hâtèrent vers le pont extérieur, puis prirent la direction de la proue du navire. Elles dépassèrent un groupe de dames allongées sur des transats, sous des couvertures blanches brodées du monogramme de la White Star, qui sirotaient des grogs chauds tout en profitant du soleil matinal.
Louise leva les yeux. Plusieurs canots de sauvetage en bois étaient suspendus à des cordes et des câbles au-dessus d’elle. Peut-être qu’Anna et elle pourraient décider les dames à les rejoindre pour mettre un canot à la mer et s’échapper avant que le Titanic ne heurte l’iceberg ?
Fixant toujours les canots, Louise se remémora soudain son cours d’histoire et la voix ânonnante de Mlle Morris : « L’erreur fatale du Titanic, c’était qu’il n’avait pas assez de canots de sauvetage pour contenir ses deux mille passagers. Et pour ajouter au drame, les canots furent jetés à la mer dans la précipitation, à moitié remplis et des places précieuses qui auraient sauvé des vies restèrent inoccupées. »
Comment Louise aurait-elle pu se justifier de voler un canot pour une poignée de gens alors qu’il n’y avait pas assez de places pour tous ? De plus, ses chances de convaincre ces dames de poser leurs boissons chaudes et de grimper dans une minuscule coquille de noix pour se retrouver au milieu de l’océan Atlantique glacial étaient plutôt nulles. Elle avait beau vouloir se sauver à tout prix, elle n’était pas pour autant prête à le faire aux dépens de tant d’autres.
– Nous sommes presque au poste, annonça Anna.
– Le poste ?
– C’est l’endroit d’où l’on commande le navire.
– Parfait. Montrez-moi le chemin.
Anna continua à les conduire et s’arrêta soudain devant une porte sur laquelle était inscrit : privé-défense d’entrer.
– Nous y sommes, dit-elle à Louise.
Louise scruta les environs. Personne. Les deux filles ouvrirent la porte interdite et se faufilèrent à l’intérieur.