Chapitre 31 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
– Suivez-moi, chuchota Anna en commençant à grimper à une échelle avec agilité. C’est solide, ne vous inquiétez pas, ajouta-t-elle.
Louise releva sa jupe, sa curiosité en éveil. Comment Anna savait-elle tout ça ? Elle suivit son amie sur l’échelle en bois sombre. Elle se rendit compte en arrivant en haut qu’elle était bien dans le poste de commandement. Des cartes et des plans de routes maritimes étaient accrochés aux murs, aussi bien qu’étalés sur la moindre surface plane.
– Où allez-vous, mesdames ? Cet endroit est interdit aux passagers ! s’écria quelqu’un derrière elles.
Louise et Anna se retournèrent en sursautant, pour découvrir un jeune membre de l’équipage, vêtu d’un uniforme de la White Star.
– Anna, c’est vous ? fit l’homme en baissant aussitôt la voix. Pourquoi l’avez-vous amenée ici ? Maintenant je risque de sacrés ennuis !
Eh oui, c’était donc ça, Anna avait un amour secret ! Un amour secret très, très mignon d’ailleurs, apprécia Louise.
– Elle ne vous fera aucun ennui, Christopher, l’assura Anna en lui prenant la main. Je vous le promets, ajouta-t-elle en lui donnant un rapide baiser sur la joue. Mais j’ai besoin que vous nous aidiez.
Christopher devint cramoisi et regarda Louise d’un air inquiet, ou plutôt Miss Baxter.
Il était super séduisant : seize ou dix-sept ans, hâlé, des cheveux blonds très courts décolorés par le soleil, des yeux bleu clair. En fait, il était plutôt du genre de Brooke, pensa Louise, à qui son amie manquait plus que jamais. La reverrait-elle un jour ?
– J’essayerai. Mais vous ne devriez vraiment pas être ici. Si le commandant Smith arrive, ce sera la fin, et je pourrai dire adieu à ma place.
– Ne vous inquiétez pas, je ne ferai rien pour que cela se produise, interrompit Louise, quoique selon elle, mieux valait être licencié que mort noyé !
– C’est un peu délicat à expliquer, commença Anna en choisissant ses mots avec soin, mais disons que Miss Baxter a eu une prémonition : le Titanic va heurter un iceberg et couler. Elle serra la main de Christopher un peu plus fort. Il faut que vous changiez le cap du bateau, ne serait-ce que du plus infime degré, sans cela nous…
– Quoi ? s’écria Christopher en retirant sa main. Anna, vous avez perdu la tête ?
– Je vous en prie, insista Louise, vous devez nous croire !
– Vous voulez que je désobéisse aux ordres de mon commandant et que je perde mon travail juste à cause d’une prémonition ? s’exclama-t-il, effaré. Je veux bien vous faire une faveur et ne pas dire au commandant que vous êtes montées ici, mais ça s’arrête là.
Il leva les mains en l’air en s’éloignant des filles.
– Vous ne ferez rien de ce genre !
Louise et Anna firent volte-face et se retrouvèrent nez à nez avec le Dr Hastings, furieux. Il referma la porte derrière lui et se rua sur Louise.
– Tout cela est allé trop loin, grommela-t-il en la saisissant par le poignet. Vous êtes devenue un véritable danger, non seulement pour vous-même mais aussi pour les deux mille deux cents passagers qui sont à bord avec vous !
– Docteur Hastings, Christopher, écoutez-moi ! Je suis une actrice reconnue, un personnage public… et si la presse apprend que vous avez osé lever ne serait-ce que le petit doigt sur moi…, s’écria Louise en se dégageant le poignet.
C’était là, et de loin, sa performance en Miss Baxter la plus digne d’un Oscar !
– Eh bien, le public serait outragé, continua-t-elle, remarquant que Christopher avait soudain l’air terrifié.
Était-elle douée à ce point ? De toute façon, tout était bon pour quitter ce navire !
Christopher leva la main droite et montra le mur derrière Louise. Il lui cassait ses effets, bon sang ! Qu’est-ce qu’il avait bien pu voir ? Elle se tourna vers Anna, qui était devenue blême. Louise se tourna à son tour dans la direction qu’indiquait Christopher, toujours aussi terrifié. Et même elle fut sous le choc. C’était la vraie Louise Lambert de douze ans, vêtue d’une robe démodée, qui se reflétait dans le grand miroir circulaire accroché au mur. Elle sentit son aplomb qui la lâchait. En plein milieu de sa tirade la plus importante, sa véritable identité la trahissait !
– Des sorcières ! hurla le Dr Hastings, la lèvre inférieure tremblante. Dieu du ciel, nous avons affaire à des sorcières !
Louise et Anna reculèrent lentement.
– Vous avez des visions, docteur ! répliqua Louise finement en se dirigeant vers la roue du commandant.
– Oh, non ! Je suis peut-être un homme de science, mais je sais reconnaître une sorcière quand j’en vois une !
Avant que le malfaisant docteur ne puisse l’entraîner, Louise se jeta sur la roue et la tourna de toutes ses forces. Elle aurait pu jurer sentir le bateau dévier légèrement sur sa droite.
– Rétablissez le cap ! aboya le Dr Hastings à Christopher, alors que ce dernier se précipitait sur la roue.
– Latitude quarante et un degrés nord, longitude cinquante degrés ouest, répondit Christopher.
En quelques minutes à peine, le Titanic avait repris sa route prédestinée.
Mais peut-être cela avait-il suffi ? espéra Louise de toutes ses forces tandis que le Dr Hastings la traînait sans ménagement vers la porte. Est-ce que je viens de réécrire l’histoire ?
– Nous allons vous mettre dans un endroit où vous ne causerez plus d’ennuis. Un endroit tranquille et bien sombre. Où personne n’entendra vos délires hystériques. Vous avez mis toutes nos vies en danger avec vos simagrées. Il va falloir que j’avertisse le commandant, et lui explique à qui nous avons affaire ! éructa le médecin.
– Non, docteur ! cria Louise. Ce n’est pas moi qui mets nos vies en danger. Mais je suppose que l’histoire en jugera.
Louise et Anna furent poussées brutalement dans un petit placard à balais à côté du poste de navigation. La porte claqua derrière elles avec un bruit sinistre.