Chapitre 33 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
– Comment êtes-vous entrées ici ? demanda-t-elle, fébrile.
– Nous savons quand on a besoin de nous. Darling, vous êtes fabuleuse, non ? roucoula Glenda de sa voix rauque.
Elle était assise devant la table de toilette de Miss Baxter, et tenait à la main le cadre argenté présentant la photo de l’actrice vêtue de la robe rose.
– N’est-elle pas tout simplement sublime, Marla ? ajouta-t-elle.
– Oh, oui ! répondit Marla, enfouie au fond du placard. Comme une star des premiers temps de Hollywood. N’est-ce pas ce dont vous aviez toujours rêvé, ma puce ?
Marla était en train de fouiller dans les affaires de Miss Baxter. Elle attrapait un manteau par-ci, une robe par-là, pour les jeter en désordre par terre.
– Oui. Je veux dire… non, bredouilla Louise.
– Eh bien, darling, c’est oui ou non ? insista Glenda.
– Pas comme ça ! Pas sur le Titanic !
– Oh, ça ! gloussa Marla. Des détails ! De simples détails !
– Comment faire pour rentrer ? demanda Louise. Je ne veux plus être Miss Baxter.
– Comment êtes-vous arrivée ici ? l’interrogea Glenda, en s’aspergeant du parfum français de luxe de Miss Baxter.
Louise sentait pointer un mal de tête, alors qu’elle devait rester en pleine possession de ses moyens.
– Je l’ignore, c’est à vous de me le dire. La dernière chose dont je me souviens, c’est d’avoir enfilé la robe dans votre boutique.
– Intéressant, ronronna Marla. Je pensais que vous aviez envie de l’essayer.
– En fait, interrompit Glenda, elle en avait même très, très envie. N’est-ce pas, Marla ?
– Mais oui. Nous avons tenté de vous avertir, mon chou. C’est vous qui avez insisté.
– Enfin, ce n’était qu’une robe ! s’offusqua Louise en commençant à sangloter. Comment aurais-je pu deviner qu’il allait se passer tout ça ? Et que je me retrouverais coincée sur un bateau qui va couler ! Ça ne vous fait donc rien du tout ?
– « Enfin, ce n’était qu’une robe ! » la singea Glenda en se poudrant le visage avec la houppette blanche rebondie.
– Les vêtements ont leur propre histoire, ma cocotte, expliqua Marla en jetant une nouvelle robe par terre. Nous avons pensé que vous, Louise, en particulier, auriez fait plus attention à ce que le tissu essayait de vous dire.
– Les tissus ne parlent pas, protesta Louise faiblement, exaspérée que ces femmes étranges s’expriment par énigmes à un moment pareil.
– Oh, mais pourquoi tout le monde prend-il les choses au pied de la lettre ? fit Glenda. Personnellement, moi j’y réfléchirais à deux fois avant d’acheter une robe abîmée qui sentirait l’eau de mer.
– Même si l’air marin était tout à fait agréable cet après-midi, dit Marla en s’éventant avec un éventail japonais qu’elle avait trouvé dans la malle-cabine. Je commence à m’habituer à ce genre de voyage.
– S’il vous plaît, aidez-moi à rentrer chez moi. Je n’ai jamais demandé à aller sur un bateau qui va faire naufrage. Ma maison me manque. La personne que je suis me manque. Je vous en prie ! supplia Louise au bord des larmes.
Pourquoi tout cela est-il en train de m’arriver, à moi ?
– Ah, n’est-ce pas charmant ? Notre sublime starlette a le mal du pays.
– Je ne suis qu’une petite fille, plaida Louise. J’ai besoin de ma maman.
– Eh bien, très chère, pour moi vous êtes loin d’avoir l’air d’une « petite fille » ! s’exclama Marla sur un ton théâtral.
Elle avait baissé ses lunettes pour examiner Louise des pieds à la tête.
– Vous auriez du mal à en convaincre un jury ! renchérit Glenda.
– Mais vous savez que ce n’est pas moi. Je ne suis pas Miss Baxter ! Je vous ai vues à la vente vintage…
– Oui, oui, nous vous comprenons parfaitement. Mais c’est difficile de vous plaindre, alors que vous êtes tellement superbe. Que ne donnerais-je pour une silhouette pareille !
Glenda siffla, et les deux femmes éclatèrent de rire.
– Je vous la laisse ! s’exclama Louise, les larmes aux yeux. Je veux mon ancien corps. Je veux retrouver mon ancienne vie. J’étais heureuse quand j’étais Louise.
Elle avait à peine prononcé ces mots qu’elle se rendit compte à quel point c’était vrai. Elle repensa à sa chambre avec son lit à baldaquin et à Marlon, son poisson rouge. À son « dressing-refuge-pour-lire ». Même les infâmes dîners de choses bouillies au vinaigre de sa mère lui manquaient ! Il fallait qu’elle rentre chez elle.
– Vous en êtes sûre ?
– Oui, je n’ai jamais été plus sûre de ma vie.
– Ce n’est pas si simple, ma chère. Nous ne pouvons pas toujours avoir ce que nous voulons quand nous le voulons, n’est-ce pas ?
– Pourquoi m’avez-vous choisie ? voulut savoir Louise.
– C’est vous qui nous avez trouvées, ma cocotte en sucre, répondit Glenda.
– Mais pourquoi moi ? Pourquoi Brooke n’a-t-elle pas reçu d’invitation ?
– Nous avons vu que vous compreniez le pouvoir du vintage. Certaines filles le sentent, d’autres non. Nous avons remarqué que vous manipuliez le tissu avec respect, que vous en éprouviez la texture entre vos doigts. Je ne crois pas que votre amie ait jamais acheté quoi que ce soit en solde, encore moins dans un magasin de vintage. Quoique ça ne l’ait pas gênée, apparemment, de pointer son nez sans invitation !
Louise éclata de rire. C’était exact. Mais elle revint vite à l’angoissante réalité.
– Êtes-vous des sorcières ? demanda-t-elle, hésitante.
Marla et Glenda font-elles partie d’un monde magique ? Ou est-ce la robe ?
– Ouh, voilà qui est franchement grossier, ma chère ! Votre mère ne vous a donc jamais appris les bonnes manières ? l’apostropha Marla tout en essayant un chapeau de paille souple avec un clin d’œil.
– Disons que nous sommes stylistes, expliqua Glenda. Et nous avons travaillé avec les gens les plus sélects. Vous devriez être flattée que nous ayons daigné vous habiller pour un malheureux bal de collège.
– Flattée ? Regardez où ça m’a menée ! couina Louise. Ce serait un miracle si j’assistais à ce bal !
– Vous y assisterez, ma cocotte. Nous vous en dirons plus quand nous serons sûres de pouvoir vous considérer comme une de nos filles.
– Vos filles ?
– Nos fashionistas. Chaque chose en son temps, ma chère.
– Oh, regardez l’heure ! s’exclama Glenda, sans consulter la moindre montre ou pendule. Il faut vraiment qu’on y aille.
– Non ! Ne me laissez pas, s’il vous plaît ! les supplia Louise. Vous ne m’avez toujours pas dit comment rentrer au Connecticut !
– Ah, nous ne l’avons pas fait, très chère ? s’exclama Glenda. Et vous l’ignorez depuis le début ?
– Pourquoi ne me dites-vous rien ? Vous avez l’air de tout savoir !
– Mais mon chou, ce ne serait pas très amusant, n’est-ce pas ? la taquina Glenda en quittant la table de toilette. Vous serez étonnée de voir, ma cocotte en sucre, que les plus infimes décisions, les plus insignifiantes en apparence, comme le choix d’une robe pour une soirée, par exemple, se révèlent être celles qui changent le cours de votre vie pour toujours.
Et sur ces considérations qui semblèrent flotter en écho dans la pièce, les deux femmes disparurent dans un nuage de parfum capiteux et de fumée violette.