Chapitre 36 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
– Où est la blanchisserie, s’il vous plaît ? demanda Louise à un membre de l’équipage qu’elle croisa dans l’escalier.
– Descendez deux étages, puis à gauche, madame. Mais je vous conseillerais plutôt de ne pas y aller. Retournez dans votre suite.
– Et pourquoi donc ? Il s’est passé quelque chose ? fit Louise d’un ton innocent.
Quand quelqu’un finirait-il enfin par admettre ce qu’elle savait déjà ?
– Aucune inquiétude à avoir, madame, répondit-il poliment en éludant la question. Mais retournez à votre cabine et mettez votre gilet de sauvetage.
Louise ignora cette recommandation et continua à descendre. Elle ne voulait pas qu’on la rassure. C’était la vérité qu’elle voulait entendre ! Elle descendit rapidement et se retrouva dans une partie du bateau qu’elle n’avait jamais visitée. Ouvrant la première porte sur sa gauche, elle pénétra par inadvertance dans ce qui devait être une cabine de troisième classe. Elle était simplement meublée de couchettes en bois superposées se faisant face, d’un bureau et d’une chaise en chêne brut, complétés d’un lavabo en porcelaine blanche. Elle n’avait même pas la dimension du dressing de Miss Baxter.
Une mère de famille était assise au bord de la couchette supérieure, un gilet de sauvetage blanc enfilé sur son manteau en laine sombre. Elle attachait à présent ceux de ses enfants. Louise s’adossa au chambranle de la porte pour garder l’équilibre. Le tangage du navire était bien plus prononcé à ce niveau.
– Je suis désolée, je cherchais la blanchisserie, dit Louise.
La mère leva vers Louise un regard d’où elle essayait de dissimuler la peur.
– Au bout de la coursive, prenez à gauche. Ensuite ce sera la troisième ou quatrième porte.
– Merci.
– Seulement, madame, je vous conseillerais de remonter à votre cabine. Je ne sais pas trop ce qui se passe, mais regardez.
Au moment où la femme montrait le sol du doigt, Louise réalisa que de l’eau glacée s’infiltrait à leurs pieds.
– Nous devons attendre ici les instructions de l’équipage. Vous devriez faire la même chose.
Le bateau prenait déjà l’eau ! Il ne devait pas rester beaucoup de temps !
– Non, venez avec moi ! lui intima Louise.
Si les passagers de troisième classe patientaient dans leur cabine, ils ne s’en sortiraient jamais vivants, elle en était certaine.
– Je vais vous emmener au pont supérieur. Ici, c’est trop risqué.
La mère prit un enfant dans les bras, Louise se chargea de l’autre.
Elle rebroussa chemin, sachant que repartir sans la robe était un gros risque. Mais elle n’avait pas le choix. Si cette femme voulait bien l’écouter, Louise devait la sauver.
– Pourquoi t’as pas de gilet ? lui demanda le petit garçon qu’elle portait.
– Je le cherche encore, répondit-elle.
La robe rose lui serait bien plus utile que n’importe quel machin gonflable !
Arrivés sur le pont supérieur, ils furent saisis par l’air glacé. Louise serra le petit garçon tremblant de froid contre elle. La mer était parfaitement calme. Le pont était encore plutôt désert, et elle repéra immédiatement Anna qui parlait avec Christopher. Des membres de l’équipage s’activaient, mais il n’y avait encore que de petits groupes de passagers à proximité des canots de sauvetage.
– Anna ! appela Louise en se précipitant vers elle. Voulez-vous bien vous occuper d’eux ? fit-elle en lui tendant le petit garçon. L’eau a déjà commencé à envahir les ponts inférieurs.
– Bien sûr, dit Anna en prenant le petit dans ses bras.
– Suivez-moi ! cria Christopher. Vous allez faire un tour dans les petits bateaux. Ce n’est pas amusant ? dit-il aux enfants pour essayer de ne pas les affoler.
Les enfants hochèrent la tête, les yeux écarquillés. Pour eux ce n’était encore qu’un jeu. Ils étaient trop jeunes pour avoir peur.
Louise aperçut Lady Lucy et Sir Cosmo parmi les premiers passagers à arriver sur le pont supérieur. Lady Lucy portait un turban bleu saphir et son long manteau en écureuil. Louise sourit en découvrant les pantoufles en soie rose qui dépassaient du bas du manteau. Si Lucy Duff-Gordon quittait le navire, elle le faisait en tout cas avec panache.
– Il faut que je redescende, annonça Louise à Anna. Je n’ai toujours pas trouvé la robe.
– Soyez prudente, recommanda Anna en la serrant dans ses bras. Vous aviez raison. C’est sérieux.