Chapitre 37 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
Louise reprit l’escalier, maintenant encombré. Elle fut soulagée de constater que bon nombre de passagers s’étaient décidés à enfiler leur gilet de sauvetage par-dessus leur manteau et grimpaient vers les ponts extérieurs.
Plus bas Louise s’enfonçait, plus le niveau d’eau montait. Quand elle parvint au pont inférieur, elle lui arrivait déjà aux genoux. Louise s’engagea à nouveau dans la coursive. Il fallait absolument qu’elle mette la main sur cette robe !
Elle atteignit enfin devant la bonne porte et en actionna la lourde poignée en cuivre. Elle céda difficilement en raison de la pression de l’eau qui montait. Louise se faufila à l’intérieur et referma derrière elle.
L’éclairage électrique vacillait mais fonctionnait encore. C’était bien la blanchisserie, pas de doute. De grands bacs industriels étaient alignés le long du mur, de nombreuses rangées de vêtements pendaient du plafond.
Louise commença à les explorer avec frénésie, faisant tomber dans l’eau des manteaux et des robes. La pièce était désormais complètement inondée. Des cartons à chapeaux et des bottines à boutons venaient s’entrechoquer contre ses jambes. Les vêtements qu’elle avait fait tomber lui collaient aux mollets comme des algues gluantes. C’était de plus en plus difficile de se déplacer dans l’eau glacée. Mais où était cette maudite robe ?
Soudain, dans la lumière tremblotante, Louise aperçut une flaque rose couleur chewing-gum passer à côté d’elle, la jupe déployée en arc de cercle. Le fil d’or et les petites perles argentées la faisaient scintiller. On aurait juré à cet instant précis qu’elle avait un pouvoir magique. Les doigts gourds, Louise l’extirpa de l’eau glacée. Enfin ! Elle fit demi-tour dans l’eau qui lui arrivait désormais à la cuisse. Elle se cramponnait au tissu trempé comme à un gilet de sauvetage.
Pourvu qu’Anna s’en sorte !
Louise repartit dans la coursive, maintenant embouteillée de passagers essayant d’atteindre l’extérieur.
– Que se passe-t-il ? Avons-nous vraiment heurté un iceberg ? Nous coulons ? entendait-elle à la ronde.
– Pas de panique ! Il faut aller aux canots de sauvetage ! hurla Louise.
Elle se sentait comme une hôtesse de l’air dans un avion qui s’écrase. Mais sa voix se perdit dans la cacophonie ambiante. Quand elle rejoignit l’escalier, une cascade d’eau de mer se déversa sur elle.
– Accrochez-vous à la rampe ! continua Louise. Il faut réussir à remonter, impossible de retourner en arrière !
Elle se cramponnait toujours de toutes ses forces à la robe et à la rampe en bois glissant.
Il lui fallait faire encore un arrêt avant le pont supérieur. Elle voulait s’assurer que M. Baxter n’était pas resté dans sa suite. Elle quitta l’escalier au dernier étage, qui commençait tout juste à être inondé.
Elle frappa à nouveau à toutes les portes précédant celle de la suite de M. Baxter.
– Que se passe-t-il ? Le Titanic va couler ?
Certains passagers étaient encore dans leur cabine, mais ils avaient fini par comprendre que quelque chose clochait.
– Oui, regardez ! cria Louise en montrant la flaque d’eau qui s’élargissait à ses pieds.
Ce fut le signal du chaos général.
– On va couler ! Au secours ! Aux canots !
En quelques minutes, la coursive se remplit de passagers de première classe affolés, ayant tous revêtu un gilet de sauvetage. Une foule compacte se pressait vers l’escalier et poussait pour accéder au pont supérieur.
Louise courut à contresens vers sa suite. Elle essaya d’actionner la poignée, qui ne bougea pas. Elle appuya contre la porte de tout son poids. L’eau offrait une forte résistance : le niveau dans la pièce lui arrivait déjà aux genoux. Frigorifiée, elle traversa la chambre et le salon. La photo encadrée de Miss Baxter flottait à côté d’elle. L’eau s’était déjà infiltrée dans le cadre, et l’image était toute floue.
– Monsieur Baxter ? appela Louise à travers la cloison.
Ouf ! La cabine était vide. Il avait dû l’écouter et monter sur le pont. Elle quitta sa suite et reprit sa progression dans la foule paniquée pour gravir l’escalier. Maintenant, c’était sa vie qu’elle devait sauver.
Louise passa devant le gymnase. Pour une fois, il était bourré de monde ! Des centaines de passagers s’y tassaient pour rester au chaud en attendant d’embarquer. Des enfants jouaient avec les chevaux mécaniques et la machine à ramer. Elle en était triste pour ce pauvre professeur de gymnastique : il avait fallu une collision avec un iceberg pour que les gens viennent enfin chez lui…
Le pont supérieur était dans un chaos indescriptible, en musique.
Louise fut surprise et émue de constater que, comme dans le film, l’orchestre de la salle à manger des premières classes jouait des airs entraînants alors que des passagers paniqués couraient en tous sens à la recherche de leurs proches pour embarquer sur les canots. C’était étrangement réconfortant.
– Anna ! appela Louise, cherchant désespérément son amie dans la cohue.
– Les femmes et les enfants d’abord ! S’il vous plaît, embarquez ! Les femmes et les enfants !
Louise découvrit le premier officier Murdoch qui hurlait ses instructions à la foule en désordre. Elle croisa son regard un instant et il secoua la tête, stupéfait, réalisant peut-être qu’elle avait eu raison depuis le début. Revenant vite à la réalité, il continua à crier ses directives.
Louise repéra Lucile et Cosmo dans le premier canot en train d’être mis à la mer, aux trois quarts vide ! Observant leur descente, elle fut envahie d’une vague de colère et de désespoir. Combien de personnes auraient été en sécurité dans ce bateau ? Ils ne devaient pas encore avoir compris à quel point la moindre place était précieuse.
– Anna ! appela de nouveau Louise dans l’air glacé.
Soudain M. Baxter surgit à côté d’elle, un enfant hurlant sur chaque bras, suivi d’une femme qui sanglotait.
– N’ayez pas peur ! Je vous conduis à un canot ! hurlait-il à la femme de sa voix de baryton.
Louise allait lui faire signe mais changea d’avis, ne voulant pas le retarder avec cette famille qu’il aidait.
– Anna ! hurla Louise.
Si son amie restait introuvable, Louise repéra M. et Mme Straus qui se tenaient par la main. Des membres de l’équipage suppliaient Mme Straus de monter dans le canot qui était mis à la mer juste à côté d’eux. T.W. McCawley, sur la rambarde, passait des enfants et des bébés aux occupants du canot comme un travailleur à la chaîne.
– Je ne laisserai pas mon mari, entendit Louise.
– Je vous en prie, madame, montez dans le canot, insistait un membre de l’équipage.
– Ida, monte donc ! Tout ira très bien, la supplia M. Straus, car à ce moment seuls les femmes et les enfants étaient autorisés à embarquer.
– Nous avons vécu ensemble, nous mourrons ensemble, s’obstina Ida sur un ton qui n’admettait aucune réplique.
– Mais il y a de la place pour vous deux. Alors embarquez ! Il faut mettre ce canot à l’eau immédiatement, les pressa un employé de la compagnie.
– Tant qu’il restera des femmes sur ce bateau, je refuse de partir, proclama M. Straus avec véhémence.
Sur ces mots, ils se dirigèrent vers deux transats et s’assirent calmement en se tenant la main.
De toute sa vie, jamais Louise n’avait vu quelque chose d’aussi beau et courageux.
Elle aperçut enfin Anna et Christopher sur le pont. Ils essayaient ensemble de remplir un autre canot. Anna attrapa un enfant en larmes et le tendit à sa mère. Mme Astor était assise dans le même bateau, les bras serrés autour de son ventre dans un geste protecteur, pleurant en silence. M. Astor n’était pas avec elle.
Trempée et tremblante, Louise agita la robe rose comme un drapeau au-dessus de sa tête. Anna se précipita vers elle.
– Vous l’avez retrouvée ! s’exclama-t-elle en la serrant dans ses bras. C’est pire que je ne l’imaginais !
Le bateau s’inclina dangereusement, et les deux filles se raccrochèrent l’une à l’autre pour ne pas tomber. Des transats en bois glissèrent sur le pont à côté d’elle, comme montés sur rollers.
– Regardez ! fit Anna en montrant le Dr Hastings, hystérique, suspendu aux cordages d’un canot en train de descendre.
– Faites-moi quitter ce bateau ! Je suis médecin ! hurlait-il, les jambes battant l’air alors que des employés tentaient de le rattraper.
Une fusée de détresse s’éleva dans l’obscurité et des éclats lumineux retombèrent telle une cascade d’étoiles filantes.
– Je suis désolée, je ne peux pas laisser Christopher. Vous n’êtes pas censée être ici. Moi, si. Je suis dans mon époque, et je dois aider ! cria Anna quand Louise leva la robe au-dessus de leurs têtes.
– Anna, je ne pars pas ! Nous resterons ensemble ! s’exclama Louise.
Soudain le bateau pencha sévèrement et un cri collectif déchira la nuit noire. Anna perdit l’équilibre et partit dans la direction opposée à celle de Louise, emportant dans sa main un petit morceau déchiré à l’ourlet de la robe.
Louise appela son amie avec l’énergie du désespoir, mais elle tomba à la renverse sur le pont. La robe vint la recouvrir, transformant la nuit en un éclair de couleur rose. Puis tout devint noir, une fois encore.