Chapitre 38 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
– Ouvre les yeux.
Une voix de femme l’appelait, de très loin. Oh non, pas encore le même rêve ! Cette fois-ci, Louise ne voulait pas ouvrir les yeux. Elle décida de dormir pour toujours.
– Ouvre les yeux, insista la voix mélodieuse.
Il y avait quelque chose de différent dans cette voix, quelque chose de familier et agréable.
– Louise, s’il te plaît, ouvre les yeux !
Entendant son prénom, Louise obéit.
– Maman ?
M. et Mme Lambert, le front soucieux, étaient penchés sur leur fille. Mme Lambert lui caressait le visage de sa main douce. Les yeux bleu-gris de son père étaient remplis d’inquiétude.
– Ma chérie ? Oh, Dieu merci ! Comment te sens-tu, mon cœur ?
– Maman ? bredouilla Louise une deuxième fois, incrédule et tellement soulagée (stupéfaite aussi) de retrouver les visages de ses parents.
– Papa ? Que… que s’est-il passé ?
– Je pense que ta fièvre est retombée, expliqua Mme Lambert en souriant, tout en tamponnant le front de sa fille avec un gant humide et frais.
Elle portait sa tenue de week-end relax, un pantalon en toile et une chemise bleue en chambray aux manches relevées.
– Super génial ! s’exclama une voix à l’autre bout de la chambre.
Brooke bondit de son rocking-chair et se précipita vers le lit de Louise.
– Brooke est restée te tenir compagnie, expliqua Mme Lambert.
Louise sourit à son amie et fut submergée par une impression de déjà-vu. On aurait dit une version plus jeune d’Anna !
– Merci, fut-elle seulement capable d’articuler.
– De rien, se défendit Brooke en haussant les épaules. On était vraiment super inquiets pour toi. Je suis heureuse que tu te sois enfin réveillée. Et puis, c’était loin d’être barbant. Ta mère nous a raconté des histoires trop cool sur ta grand-tante Alice.
– Et alors, qu’est-ce que tu sais de tante Alice ?
– C’était une actrice magnifique. Elle a été passagère en première classe sur le Titanic ! Tu te rends compte, c’est comme dans un film ! Je n’arrive pas à croire que tu ne m’aies jamais parlé d’elle !
– Ah bon, elle était comme ça ? demanda Louise, qui essayait de mettre en place les pièces du puzzle.
Elle commençait à comprendre Dorothy qui se réveillait de nouveau chez elle au Kansas après son épopée chez le magicien d’Oz.
– Oui, dâââârling. Je vous ai raconté, à Brooke et toi, l’histoire d’Alice et ses aventures en haute mer pendant que tu souffrais de cet accès de fièvre, expliqua sa mère.
– Pourquoi ne me l’avais-tu jamais racontée ? demanda Louise, en repensant au tableau de sa vieille grand-tante accroché dans la salle à manger.
– Je ne l’ai appris que la semaine dernière, quand j’étais à Londres. La fille d’Alice ne l’a révélé que lorsqu’elle a été sur son lit de mort. Sa mère était une personne très réservée. Je te la raconterai de nouveau un jour, ne t’inquiète pas.
– Qu’est-ce qui m’est arrivé ? interrogea Louise.
– Tu t’es évanouie à cette vente vintage où tu as absolument voulu aller, dit Mme Lambert avec un petit « tssst », qui ne réussit pas à masquer le « je te l’avais bien dit » dans sa voix. Brooke et ces deux charmantes dames t’ont ramenée à la maison.
– Marla et Glenda ? fit Louise.
– Oui, c’était nous.
Louise eut un hoquet de surprise. Marla était perchée au bord de sa commode, un peu comme un chat. Elle ne l’avait pas vue plus tôt.
– Pas possible ! s’exclama Louise en secouant la tête d’incrédulité. Vous êtes réelles…
– Bien sûr qu’elles sont réelles, répliqua sa mère en couvant Louise d’un regard inquiet.
Glenda était adossée au mur à côté de Marla. Elle semblait encore plus grande, vue depuis le lit de Louise. Depuis combien de temps étaient-elles là ?
– Eh bien, ma chère madame Lambert, nous vous avions bien dit que ce n’était rien du tout, roucoula Glenda en tapotant la tête de Louise.
– Mais pourquoi me suis-je évanouie ? voulut savoir Louise qui n’y comprenait rien.
– Le Dr Jacobs pense que c’est dû à une intoxication alimentaire. Une fièvre soudaine, des douleurs d’estomac… Te souviens-tu avoir mangé quelque chose d’inhabituel avant d’être malade ? lui demanda son père.
Louise repensa à la mystérieuse pâte au crabe croûteuse qu’elle avait goûtée à la vente vintage et sentit son estomac se retourner.
– Oui, gémit-elle, nauséeuse rien que d’y penser, ça doit être la mousse de crabe.
– Eh là, c’est vite dit ! objecta Marla en descendant de la commode avec une agilité surprenante.
Mme Lambert hocha la tête d’un air désapprobateur.
– La mayonnaise, sûrement. Ça n’arriverait jamais avec du vinaigre. Je n’ai jamais eu confiance en la mayonnaise. Et cette texture gélatineuse…
– On pourrait parler d’autre chose ? supplia Louise en se pressant l’estomac.
– Beurk, répugnant ! fit Brooke en écho. Créons un club antimayonnaise ! Tu pourras être la présidente, Louise !
Tout le monde se mit à rire. Sauf deux personnes…
– J’ai raté le bal ? s’inquiéta Louise.
– Ne t’inquiète pas, ma chérie, c’est dans quelques jours. Tu n’as été fiévreuse que pendant deux heures environ. Quoique votre bal risque d’être annulé, ajouta Mme Lambert.
– Oui, c’était trop dingue ! Il y a eu une giga inondation dans le gymnase de l’école. Tout est sous l’eau ! expliqua Brooke.
Louise entendit Marla – ou était-ce Glenda – glousser sous cape.
– Nous avons réussi à vous trouver la tenue idéale, je pense, déclara Marla avec satisfaction.
Louise resta bouche bée. La robe rose de Lucile qu’elle avait essayée dans la boutique, celle qu’elle portait en rêve sur le Titanic, était accrochée à la porte de son armoire. Désormais un peu froissée mais sèche, et avec la même déchirure au niveau de l’ourlet.
– Hmm… je cr… crois que… que… que je vais porter autre chose, bégaya Louise.
– Fariboles ! claironna Glenda. Faites confiance à notre compétence. Vous irez au bal du collège de Fairview. Enfin, si c’est là que votre cœur souhaite vous conduire.
– Oh oui, je vous le jure ! assura Louise en souriant.
Elle aurait donné n’importe quoi pour se rendre à ce bal. C’était la première fois qu’elle désirait quelque chose aussi fort.
– C’est bien ce que je pensais, lui fit Glenda avec un clin d’œil.
– Est-ce que tu sais si Todd y va avec quelqu’un ? demanda Louise à Brooke d’un ton qu’elle essaya de rendre détaché. Euh… parce que je ne serais pas trop étonnée qu’il ne veuille plus m’adresser la parole.
– Eh bien, étant donné que tu as détalé devant lui au beau milieu de tous les cinquièmes, tu pourrais croire qu’il va chercher une autre cavalière, ironisa Brooke en retenant un sourire. Mais apparemment il n’y a que toi sur sa liste. Je suis à peu près sûre qu’il y va tout seul.
Louise sourit, soulagée.
– J’ai dû me tromper quelque part…
Brooke leva un sourcil parfaitement dessiné.
– Au fait, tu avais raison. Kip a fini par m’inviter.
Ouf ! L’univers revenait à la normale.
– Bien, nous devons nous sauver. J’espère que vous passerez un merveilleux moment au bal, ma chère. Vous l’avez plus que mérité. Revenez nous voir bientôt, ajouta Glenda.
Sur ces mots, les deux femmes s’éclipsèrent.
– Très spéciales, ces dames, je dois dire, conclut Mme Lambert. Eh bien, Brooke, tes parents seraient sûrement contents que tu rentres. Il faut que Louise dorme, maintenant. Je reviens tout de suite avec du thé et des toasts beurrés à la confiture de framboise. En attendant, tu as de l’eau et du jus de fruits sur ta table de chevet, dit-elle à sa fille.
– Je suis bien content de voir que tu vas mieux, mon poulet, dit son père en lui ébouriffant les cheveux.
Elle sourit, même d’être appelée « poulet ». Tout plutôt que « Miss Baxter » !
– J’ai une plaidoirie à préparer, ajouta-t-il, mais j’irai au bureau un peu plus tard, je te verrai demain matin. Repose-toi.
M. et Mme Lambert l’embrassèrent sur la joue, puis la laissèrent seule, blottie sous la couette de sa grand-mère. Épuisée, et parfaitement, totalement contente.
Elle jeta un coup d’œil sur la robe accrochée à la porte et se mit à sourire. Quel rêve incroyable elle venait de faire ! Est-ce que tous ses vêtements vintage recelaient des histoires similaires ?
Au moment où elle se penchait vers sa table de nuit pour prendre une gorgée d’eau, elle découvrit une enveloppe vert pâle posée contre son radio-réveil.
Elle la prit avec une certaine nervosité : l’écriture de son nom lui était maintenant familière.
Pour Mlle Louise Lambert
Elle la retourna : le même cachet rouge sang en scellait le rabat.
Mme Lambert frappa deux fois à la porte. Sans attendre de réponse, elle entra avec un plateau en argent chargé d’une théière fumante et d’une pile de toasts. Louise cacha vite l’enveloppe dans le tiroir de sa table de nuit, sous son journal. Elle sourit à sa mère d’un air innocent en reposant la tête sur son oreiller.