Chapitre 4 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
– J’ai trop la trouille ! Et si Kip ne me demande pas d’être sa cavalière au bal ? Qu’est-ce qu’il attend ? gémit Brooke dans son téléphone. C’est dans moins d’une semaine, quoi !
Louise imaginait Brooke dans sa chambre comme si elle y était : en train de se vernir les ongles de pied, télé allumée, livre de maths sur les genoux. Son amie faisait toujours au moins trois choses à la fois ! Elle entendait en fond sonore les rires préenregistrés d’une série bas de gamme.
– Il le fera, la rassura Louise. Mais moi ? Toi, au moins, tu as deux possibilités.
Elle tortillait entre ses doigts le cordon rouge déjà bien emmêlé de son téléphone.
Mme Lambert était convaincue que l’usage d’un téléphone portable provoquait le développement de tumeurs au cerveau. Ses parents lui avaient donc installé une ligne fixe personnelle dans sa chambre. Son téléphone (acheté sur eBay) avait la forme d’une grosse bouche pulpeuse, copie d’un appareil qui l’avait fascinée dans un film des années quatre-vingt complètement nul.
– Je parie que Todd Berkowitz va t’inviter, ironisa Brooke.
Louise leva les yeux au ciel. Todd était… eh bien, Todd. Tout d’abord, il avait la même taille que Louise. Traduisez : pas très grand. Plutôt boutonneux, quoique cette année Louise avait l’impression qu’il avait trouvé le bon traitement dermato. Il se baladait avec un sempiternel sweat-shirt à capuche et un jean dix fois trop grand. Il ne descendait quasiment jamais de son skate-board adoré, même dans les couloirs du collège, au grand dam des profs. Louise était à peu près sûre que Todd craquait sur elle depuis un an, et que tout le monde le savait. Elle était plutôt ravie mais en même temps trop gênée : c’était le premier garçon de sa connaissance qui s’intéressait à elle. Il n’était pas trop mal, en tout cas par rapport aux autres garçons du collège. Mais comparé aux stars de cinéma qu’elle idolâtrait, Todd n’était vraiment pas à la hauteur – littéralement.
Il n’était en rien le cavalier dont elle rêvait pour le bal, ni pour son premier baiser. Dans les films qu’elle se faisait dans sa tête, elle imaginait quelqu’un de plus grand, à la carrure plus large, d’une beauté plus classique, plus virile. Et à vrai dire, plutôt en noir et blanc. Comme James Dean dans La Fureur de vivre. En comparaison, la banalité de sa vie la plongeait dans des abîmes de désespoir.
Louise alla voir Marlon, son poisson rouge, et lui versa quelques flocons orange de nourriture dans son aquarium. Au point où elle en était, cela resterait sans doute sa seule manière de se rapprocher de Marlon Brando, peut-être le plus grand acteur de tous les temps. Elle avait adoré Sur les quais ou Un tramway nommé désir. Un poisson rouge… lamentable. À bien y réfléchir, tous ces films qu’elle regardait avec sa mère lui semblaient parfois plus réels que sa vraie vie.
– On pourrait changer de sujet, s’il te plaît ? implora Louise en guise de réponse, c’est trop gênant.
– Lou, tu dramatises vraiment tout ! Eh, et moi, qu’est-ce que je fais avec Kip ?
Louise secoua la tête… en parlant de tout dramatiser…
– Bon, tu connais la réponse à l’exercice numéro six ? préféra-t-elle demander à son amie.
Cette nuit-là, Louise rêva du bal. C’était bien celui des cinquièmes, mais rien n’avait l’air normal. Le gymnase s’était transformé en salle de danse. Tous les visages étaient à la fois étrangement familiers et étrangement différents. Ils ressemblaient à ceux de ses amis, mais ce n’était pas eux. Louise réalisa qu’elle ne devait pas être à la bonne soirée pile au moment où un garçon avec un sweat-shirt à capuche noir passa devant elle sur son skate. Elle courut après lui en criant « Todd ! », espérant qu’il lui indiquerait où aller. Mais il ne se retourna pas. Comme si elle n’était pas là.
Louise se réveilla en sursaut. Elle jeta un œil à son radio-réveil : la lumière rouge indiquait 2 h 20. Pourquoi était-elle si stressée à l’idée de ce bal ? À quoi voulait-elle échapper ? Elle ne pensait qu’à ça ! Elle se tourna dans tous les sens le reste de la nuit. Elle n’avait dormi que cinq heures quand son réveil sonna à 7 h 17 le lendemain matin. Une nouvelle journée de cours se profilait.
Louise s’extirpa de son lit. Elle retira son immense tee-shirt de nuit Gap pour se glisser dans son pull vintage préféré en cachemire lavande, qui n’avait qu’un minuscule trou de mite au coude, son Levi’s délavé à la perfection et des Converse rose flashy. Elle tira ses cheveux en arrière et les coinça en chignon avec un chouchou bien serré, sans laisser à la moindre boucle la chance de s’évader.
Elle prit un autre cliché avec son Polaroïd, l’étiqueta « 15 avril » et l’observa se développer lentement. Rien. Pas de changement. Excepté deux cernes sous ses yeux qui lui donnaient l’air hanté. La journée avait à peine commencé, et elle était déjà épuisée.
Comme chaque matin, elle arracha une page à son calendrier horoscope du signe de la Vierge, dans l’espoir de découvrir une prédiction excitante. Aujourd’hui elle eut droit à : « Vous allez entreprendre un intéressant voyage. Restez vous-même et savourez l’aventure ! » Ah ha ! Peut-être arriverait-il quelque chose dans le bus scolaire qui passerait dans vingt minutes ?
– Bonjour, ma chérie, l’accueillit Mme Lambert avec affection, sur un ton étonnamment plein d’entrain pour une heure si matinale.
La mère de Louise insistait pour que celle-ci mange tous les jours avant de partir. Armée d’une cuiller en bois, elle touillait avec énergie une mixture dans une casserole en inox quand Louise pénétra dans la cuisine. 7 h 30, c’était trop tôt pour avoir faim. Chaque bouchée de porridge était une torture absolue.
– B’jour, marmonna-t-elle en s’installant au comptoir.
Elle se mit à tripoter distraitement son assiette de fruits frais avec sa fourchette. Son père était déjà devant son café et le New York Times, tiré à quatre épingles dans son costume de chez Brooks Brothers assorti d’une cravate rayée. Si d’aventure vous aviez cherché le mot « avocat » dans le dictionnaire, vous auriez eu toutes les chances de tomber sur un portrait de Robert Lambert : cheveux poivre et sel à la coupe parfaite, lunettes cerclées de fer. L’acteur idéal pour le rôle.
– Bonjour, mon poulet, dit-il en levant brièvement le nez de son journal.
Louise n’avait pas la moindre idée de l’origine de ce surnom, mais il lui était resté.
– Un solide petit déjeuner tous les matins, c’est bon pour la mémoire, rabâcha Mme Lambert quand elle remarqua les haut-le-cœur de Louise, qui tentait vaillamment d’avaler un morceau de melon. Ils ont fait des études là-dessus, ajouta-t-elle.
Elle adorait justifier toutes ses règles arbitraires en répétant : « Ils ont fait des études là-dessus. »
Qui étaient ces « ils », Louise n’en avait pas la moindre idée. Sa mère non plus d’ailleurs, elle l’aurait parié.
– Je sais, je sais, grommela Louise. Avec tous les petits déjeuners que j’ai déjà engloutis, je me souviendrai même de choses qui ne sont jamais arrivées.
Elle gémit bien fort, car elle n’était pas sûre de réussir à ingurgiter une seule bouchée de plus.
– Ne fais pas ta maligne avec moi, jeune fille ! lui lança Mme Lambert, incapable de réprimer le léger sourire qui vint craqueler son masque sévère. OK, ça ira comme ça, capitula-t-elle en s’essuyant les mains sur son tablier. Va chercher tes livres. Tu ne veux pas rater le bus une fois de plus, n’est-ce pas ?
Louise resta encore à table un moment, trop gavée et ensommeillée pour bouger.
– Et puisque ta mémoire est si excellente, continua sa mère, tu te souviendras que mes tarifs pour faire le taxi ont augmenté. Maintenant je prends dix dollars pour te déposer à l’école en cas de bus raté.
Sa fille bondit hors de la cuisine.