Chapitre 5 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
– Savez-vous quel jour nous sommes, aujourd’hui ? demanda Mlle Morris devant un étalage uniforme de visages inexpressifs.
Elle était professeur au collège de Fairview depuis des siècles. Même le père de Louise avait enduré ses cours d’histoire. Tout le monde était d’ailleurs à peu près certain qu’ils n’avaient jamais varié d’une virgule. C’était une vieille dame menue avec des jambes maigres comme des crayons et un chignon blanc ultraserré d’où ne dépassait pas le moindre cheveu.
– Alors, quelqu’un ? insista-t-elle, sur un ton qui révélait qu’elle avait abandonné l’espoir, depuis des lustres, d’entendre ses élèves lui répondre.
Silence. Tic. Tac. Tic. Tac. Louise n’avait jamais réalisé à quel point ces pendules étaient bruyantes avant d’avoir Mlle Morris en histoire.
– Aujourd’hui, nous sommes exactement à une année du centième anniversaire du désastre du RMS Titanic.
Mlle Morris s’arrêta pour appuyer son effet dramatique (ou pour reprendre sa respiration ?) et attendit une réaction quelconque. Elle portait une robe gris anthracite en laine qui avait l’air de gratter terriblement et d’être très chaude pour la saison. Apparemment, la garde-robe de Mlle Morris ne suivait pas les changements de température.
Tic. Tac. Tic. Tac.
Quel vieux croûton ! Elle est assez vieille pour avoir pu voyager sur le Titanic, songea Louise, déjà morte d’ennui. Mlle Morris était dotée d’une capacité peu commune à rendre barbant le plus intéressant des sujets. Il en devenait aussi fade que la recette à la mode Lambert du pâté aux restes de viande.
– Quelqu’un peut-il me dire quelque chose sur le Titanic ?
– Le film était top ! lança Billy Robertson de sa place au fond de la classe.
Mlle Morris l’ignora. Ou peut-être ne l’avait-elle pas entendu ? Elle ne réagissait jamais aux réflexions sarcastiques de Billy.
– Le Titanic était de loin le navire le plus luxueux qui ait jamais pris la mer, commença à raconter le professeur de son ton monocorde, quoiqu’un certain éclat dans ses yeux habituellement embrumés semblât prouver qu’elle se délectait de son récit. C’était le plus grand paquebot à vapeur du monde.
Louise balaya du regard ses camarades de classe qui se tortillaient sur leur chaise. La plupart avaient déjà décroché. Elle se mit à dessiner des esquisses de robes imaginaires sur son bloc-notes. Ça commençait à devenir un problème, car de plus en plus, quand elle voulait réviser un contrôle, au lieu d’y trouver ses notes de cours, elle tombait sur des croquis. Ce n’était utile que si l’on voulait passer le concours d’entrée à l’Institut de technologie de la mode !
Que portaient-ils sur le Titanic ? se demanda Louise. Elle laissa courir son crayon et commença à dessiner ce qu’elle imaginait être la mode de l’époque. Elle esquissa une jupe qui tombait à la cheville dans un drapé souple, avec une taille Empire, incrustée de dentelle. La jupe, ample sur les hanches, allait se rétrécissant vers le bas. Elle ajouta des chaussures à talons bobines avec des brides croisées aux chevilles, qui pointaient sous l’ourlet. Une jolie blouse en dentelle avec un léger décolleté était surmontée d’un chapeau à large bord qui cachait le visage (pour ne pas avoir à le dessiner, c’était le plus difficile). D’où lui était sortie cette idée, elle n’en savait rien. Était-elle seulement historiquement correcte ? Mais en examinant sa création de plus près elle sourit. Pas mal…
Elle fut tirée de son rêve éveillé par la sonnerie, qui la libéra d’un cours d’histoire mortel de plus.